Les grands auteurs de l’époque Edo

On lisait beaucoup à Edo. Les deux siècles et demi de paix imposée par le shogunat ont vu se développer une culture urbaine dynamique où l’écrit était très présent. Sur cette période le Japon a connu certains de ses auteurs classiques emblématiques qui sont restés des références pour les Japonais et qui expriment les valeurs et les moeurs de leur époque. Epique, comique, poétique, érotique, fantastique ou même horrifique, il y a en pour tous les goûts. Qui sont les grands auteurs de l’époque Edo?

目次

La naissance de la littérature d’Edo

Une floraison artistique née d’un contexte inédit : la paix

On produisait déjà des oeuvres littéraires majeures au Japon avant l’époque Edo. Le Genji Monogatari de Murasaki Shikibu à l’époque Heian reste le chef d’oeuvre majeur de la littérature japonaise et les époques postérieures ont vu se développer des oeuvres épiques centrées sur les samurais (Heike Monogatari, Taiheiki). Ces oeuvres étaient écrites par des membres élites lettrées, nobles ou guerriers, copiées et diffusées dans un cercle restreint.

Les écrits avant l’époque Edo étaient rédigés sur des rouleaux où le texte alternait avec les illustrations. C’était des oeuvres uniques produites à la commande. Le texte d’Edo étaient par contre publiés en livres reliés, une forme inspirée des codex occidentaux apportés par les Européens au XVIe siècle qui pouvaient être produit avec du papier de moins bonne qualité et une reliure bon marché.

A l’époque Muromachi, on vit apparaître un style de récit plus court en prose composé par des moines et des samurais de rang moins élevé, la plupart du temps restés anonymes. Ces récits en prose sont aujourd’hui réunis dans la catégorie des otogi-zôshi et restaient destinés à un public éduqué restreint. Ces récits étaient rédigés en kanbun (kanjis) et inspirés par des sujets et des formes venues de Chine comme le grand roman Au Bord de l’Eau (水滸傳, Shuǐ hǔ Zhuàn devenu Suikoden en japonais).  

あわせて読みたい
Une renaissance japonaise, l’époque Azuchi Momoyama Notre image du Japon classique nous vient de l'époque Edo (1603-1868), ce que nous percevons comme les traditions japonaises datent souvent de cette époque. Les siècles de paix d'Edo ont enraciné l'idée d'une société stable voir figée mais entre le chaos des guerres civiles et l'instauration du shogunat le Japon a connu une période unique d'innovation. L'extravagante période Azuchi-Momoyama, la plus courte de l'histoire du Japon a été une véritable petite renaissance dans l'épilogue des guerres civiles.

A l’époque Edo cependant de nouveaux horizons s’ouvrirent. La paix des Tokugawa mena les vassaux des daimyôs vers des tâches civiles pour lesquelles l’écriture était nécessaires. Eduqués selon les vertus confucianisme, les guerriers devaient maîtriser une culture lettrée, devenue le marqueur de leur statut, même chez les petits samurais. Le père du célèbre Kyokutei Bakin n’avait qu’un rang bas mais étudiait l’histoire de son domaine, savoir qu’il passa à son fils. L’élite de la classe marchande, les chônins, partageait aussi cette culture. Dans les nouvelles villes sous le château, la proximité des samurais et des marchands comme classes plus aisées forgea des contacts entre lettrés. Les fils des marchands d’Edo devaient eux aussi recevoir une éducation, non seulement pour leurs activités mais aussi pour élever la réputation de leur famille ou simplement imiter les goûts de la classe dirigeante. Durant toute l’époque Edo certains fils de marchands enrichis purent ainsi devenir de vrais lettrés et des médecins, bénéficiant d’une ascension sociale limitée. Dans les cas il s’agissait de lecteurs potentiels en mal de divertissement.

Dans une grande ville comme Edo, qui avoisinait déjà le million d’habitants au XVIIIe siècle, l’écrit était très répandu. Les petits marchands, les commerçants, les artisans savaient généralement lire et écrire dans une certaine mesure (pas forcément les kanjis mais les kanas et quelques kanjis simples). Les femmes aussi étaient aussi alphabétisées, les estampes laissent souvent voir des femmes en train de lire et certains genres de l’époque Edo étaient spécifiquement orientés vers un public féminin. Certaines professions marginales étaient centrées sur l’écrit comme les acteurs et auteurs de théâtre. Jusque dans le « petit peuple » on peut considérer que l’alphabétisation ne devait pas être rare. On considère que cette alphabétisation dépassait probablement 50% de la population d’Edo mais sans doute aussi d’Osaka, Kyôto et quelques autres villes seigneuriales plus cosmopolites.

Si on excepte la ville haute des demeures seigneuriales Edo était une vaste métropole avec de grands axes marchands, ici Nihombashi, où se côtoyaient une grande variété de statut sociaux mais aussi des gens venus de toutes les provinces du Japon. Edo construisit sa propre identité originale de ces mélanges.

Cette foule composant les Edokko, les citadins fiers de leur naissance à Edo, était nombreuse, alphabétisée et à la recherche de loisirs sous toutes ses formes. Les classes éduquées continuaient à produire des ouvrages lettrés comme par le passé destinés à leur audience réduite mais un nouveau public avait émergé. Avec une nouvelle demande l’esprit d’entreprise d’Edo ne tarda pas voir émerger un véritable business du livre et du divertissement écrit.

Le monde de l’édition d’Edo

L’alphabétisation des habitants d’Edo implique une grande disponibilité des écrits. Il exista à cette époque de véritables bibliothèques (kashinhon’ya) qui permettaient d’emprunter des livres contre paiement. Les principaux fournisseurs d’écrit étaient cependant les éditeurs (eiyudô). Sur toute la période Edo il a été estimé que 200 éditeurs environ furent en activité à Edo à un moment ou à un autre. Au début du XVIIe siècle, Edo était encore une ville des guerriers et c’est vers Osaka et Kyôto que l’on observe en premier le développement de l’édition et des premiers auteurs de renom durant l’ère Genroku. Dans un premier temps leur activité se limitait à publier des ouvrages sur commande des élites lettrées mais aussi des calendriers, des almanachs.

Double page tirée d’un kibyôshi. Il faut lire le texte de droite à gauche et voir la succession de scènes comme les vignettes d’une bande-dessinée. Le texte est l’illustration sont mélangés et occupent tout l’espace.

L’édition se faisait alors sur planches gravées à imprimer et non par des caractères mobiles comme cela se faisait déjà en Chine et en Corée. Les écrits étaient encore rédigés dans des styles calligraphiés qui se prêtaient mal aux formes standardisées des caractères mobiles qui sont alors plus utilisés pour des textes formels tels que les classiques confucéens ou les textes théologiques. De ce fait l’imprimeur devait faire graver et regraver une planche entière de texte et le coût d’impression restait élevé. Pour cette raison de nombreux textes étaient courts et formaient des livrets d’une dizaine de pages imprimés sur du papier de mauvaise qualité et de petites dimensions (format A6 ou A5 avec quelques genres imprimés dans un équivalent d’un format A4). Une gravure ne restant précise que pour un nombre limité d’impressions, le volume d’une publication était nécessairement restreint et les réimpressions en cas de demande étaient courantes. De grands « best-sellers » de l’apogée de la production littérataire d’Edo à la fin du XVIIIe siècle pouvaient s’écouler jusqu’à 10 000 exemplaires.

Double page d’Hokusai dans un yomihon, les illustrations des récits plus importants prenaient une page entière ou plus et alternaient avec le texte au lieu d’être mêlé comment dans les livrets bon marché.

Dans la tradition des rouleaux anciens, les textes étaient accompagnés d’une illustration qui prenait parfois plus de place que le texte qui ne faisait que supporter l’illustration. L’éditeur pouvait recruter un illustrateur d’estampes et faisait de véritables choix éditoriaux sur le thème, l’étendue et la couleur des estampes accompagnant un texte. Dans certains cas des auteurs menaient des collaborations suivies avec des artistes dont les deux grands noms assuraient un succès de librairie. La fiction ne représentait qu’une part de leurs publications avec des essais, des récueils de poésie, des anthologies de classiques réédités ou des ouvrages spécialisés.

あわせて読みたい
Comprendre les estampes japonaises Les estampes sont devenues depuis longtemps le symbole même de l’art japonais. La Grande Vague de Kanagawa par Hokusai fait sans contexte partie du panthéon des grandes oeuvres de l’histoire mondiale. Les estampes sont aussi le marqueur d’une époque, celle d’Edo, dont elles permettent de comprendre un peu mieux la grande vitalité et la diversité en plongeant dans les avenues bruyantes de la métropole. Tout cela n’est cependant pas visible au premier coup d’oeil et mérite une explication.

Il s’agissait d’un véritable business où l’éditeur avait un grand pouvoir. C’est lui qui passait généralement commande à un auteur d’un texte, favorisant les suites de succès précédents ou les genres à la mode. Pour attirer et diversifier ils poussèrent à définir de nouveaux genres ou au contraire à exploiter un genre jusqu’à assèchement complet de toute originalité. C’était un métier risqué pour l’éditeur qui était entièrement responsable de ce qu’il publiait et était soumis au contrôlé des autorités qui pouvaient saisir des ouvrages jugés criminels ou simplement irrespectueux. Les punitions pouvaient aller d’une amende à l’assignation à résidence l’éditeur, voir le faire fermer définitivement. La destruction des stocks d’ouvrage offensants était courante. Pour éviter ce genre de mésaventure il fallait pouvoir juger de l’atmosphère de l’époque ou contourner les règles, les fictions historiques prospérèrent pour éviter d’utiliser les noms de véritables personnages historiques, ce que le shogunat n’aurait pas aimé. La censure cherchait surtout à renforcer la séparation des castes selon l’ordre confucéen officiel plutôt que d’imposer de bonnes moeurs. ou surveiller des activités politiques.

Ainsi le monde de l’édition de l’époque Edo dut parfois s’adapter aux circonstances du moment, favorisant certains genres plutôt que d’autres. Si on ajoute à cela le goût du public et les modes, la littérature d’Edo connut des mutations et des innovations reflétant à chaque fois l’esprit du temps.

La naissance d’un nouveau métier : auteur

Les auteurs respectés à l’époque Edo étaient généralement morts, auteurs de classiques poétiques ou auteurs chinois classiques. Les auteurs respectables vivants s’intéressaient aux sujets sérieux tels que la philosophie confucéenne, l’étude et la critique des classiques, les sciences au XVIIIe siècle (sous la stimulation des ouvrages hollandais), la poésie bien sûr. Ces auteurs n’écrivaient pas pour gagner leur vie mais pour développer les connaissances. Même si leurs ouvrages étaient publiés par les eiyudô ils recherchaient moins le profit que la reconnaissance de leurs pairs par la diffusion dans les cercles lettrés composés de samurais, de marchands, de prêtres.

Ils appartenaient au même groupe que les auteurs de fiction de l’époque Edo qui nous intéressent. Ils se trouvaient généralement à la jonction entre la classe samurai et la classe marchande. C’étaient des personnes ayant reçu une éducation parfois bien supérieure au genre de littérature qu’ils produisirent. Ils pouvaient être de petits samurais déchus comme Takizawa « Kyokutei » Bakin ou Jippensha Ikkû. Ils étaient plus souvent issus des chônins, des familles marchandes qui avaient donné à l’un de leurs fils une éducation poussée comme dans le cas d’Ihara Saikaku. Un véritable samurai actif ne serait pas devenu auteur, cela l’aurait fait déchoir de son statut mais les chônins écrivains eux-mêmes n’étaient pas des écrivains professionnels, ils conservaient en parallèle une activité qui leur fournissait leurs revenus principaux, l’écriture n’étant qu’une activité annexe. On ne vit apparaître d’auteurs vivant de leur plume qu’à la fin de l’époque Edo mais ceux-ci conservaient toujours une activité régulière parallèle souvent gérée par la famille.

あわせて読みたい
Shi Nô Ko Shô : Comment le Japon d’Edo pensait la société Le Japon médiéval pourrait être vu comme une société féodale dominée par une noblesse armée, les samurais, dirigés par leurs seigneurs et le shôgun au dessus d'un peuple de roturiers indistincts mais obéissants. Au-delà de la société telle qu'imaginée par les penseurs d'Edo on s'aperçoit cependant que la réalité était bien plus complexe et changeante, remettant même en cause l'idée d'une domination des guerriers sur la société.

C’est que pour les auteurs de l’époque Edo la règle était de publier ou de mourir, de faim. L’époque n’avait pas d’équivalent du droit d’auteur et lorsqu’un texte était livré à un éditeur, il en faisait très concrètement l’acquisition. La règle fut pendant longtemps pour l’éditeur de payer à l’auteur une somme proportionnelle au succès d’une publication en remerciement. Un succès modeste pouvait très bien être payé d’un bon repas. Un auteur « à succès » dont le nom était déjà une garantie pouvait négocier une somme fixe et à la fin du XIXe siècle des auteurs comme Santô Kyôden et Kyokutei Bakin étaient suffisamment reconnus pour se faire payer à la livraison du manuscrit, c’était déjà une reconnaisance de leur succès. Pour augmenter leurs revenus, certains auteurs acceptaient de faire eux-mêmes les illustrations plutôt que de faire appel à un illustrateur. L’auteur recevait un meilleur salaire et l’éditeur économisait celui de l’illustrateur. Les éventuelles nouvelles éditions n’apportaient, sauf si des modifications avaient été apportées, aucun revenu supplémentaire à l’auteur.

Les éditeurs publiaient aussi autre chose que du divertissement. Aux côtés d’essais sérieux ils vendaient des calendriers, almanachs (comme ici), rébus et pages d’estampes ôban vendues séparément d’un texte. Les récits bons marché constituaient cependant la plus grande part de leurs revenus.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les textes étaient souvent des livrets courts. Ils étaient plus faciles à publier et vendre à un prix raisonnable par l’éditeur mais surtout l’auteur pouvait les écrire rapidement et enchainer les titres. Le succès appelant le succès les suites étaient produites jusqu’à tarissement de l’intérêt du public. Les auteurs de textes plus longs et travaillés comme les yomihon continuaient à produire en parallèle des textes de kibyôshi qui servaient à mettre le riz quotidien sur la table. Les auteurs de l’époque Edo pouvaient se faire une spécialité d’un genre mais ne s’y limitaient pas. Ce système favorisait les noms connus et au XVIIIe siècle cela mena les auteurs à rechercher la reconnaissance du public ou du moins d’être identifiable en favorisant des personnalités hautes en couleurs comme Jippensha Ikkû ou sachant vendre leur nom comme Santô Kyôden qui inventa de son côté le merchandising.

Couverture du livre de Santô Kyôden de 1790, Conversations élégantes sur la conception des tissus. L’auteur y plaçait discrètement des recommandations sur certains motifs produits par certains magasins. Ajoutait des références aux produits de son propre commerce de tabac ou lâchait le nom d’une courtisane à la mode. Il inventa des produits dérivés mais dû rapidement lutter contre la contrefaçon, déjà.

C’est au milieu du XVIIIe siècle que l’on vit apparaître des auteurs pour lesquels l’écriture était devenu une activité principale. Santô Kyôden put même se permettre de prendre un disciple qui était parfois chargé de rédiger certaines commandes simples sur laquelle son maître apposerait son nom. Vivre de sa plume était cependant réservé à une minorité d’auteurs importants dont le nom était source de succès, pour la majorité l’écriture n’était pas considérée comme une activité stable et n’était pas organisée comme un métier. Les auteurs se reconnaissaient cependant entre eux, rivaux ou collaborateurs ils vivaient dans la même, étaient publiés par les mêmes eiyûdô et se connaissaient. Ils fréquentaient les mêmes lieux (Yoshiwara, Asakusa, Nihombashi) et les mêmes évènements, les éditeurs organisaient à la fin du siècle des banquets d’auteurs (Hanashi no Kai) durant lesquels certains pouvaient exposer leurs idées, les confronter à la critique, lire des extraits et, évidemment, boire jusqu’à plus soif.

Marque de Tsutaya Juzaburô, un des principaux éditeurs d’Edo à la fin du XVIIIe siècle, qui existe toujours au Japon sous la forme d’une chaîne de librairies. Il est considéré comme l’un des plus importants découvreur de talent que ce soit pour les auteurs de gesaku ou d’estampes.

Etre un écrivain populaire n’apportait cependant pas de reconnaissance officielle de la part du monde des lettres et du pouvoir. Auteurs d’une « mauvaise littérature » ils n’exerçaient pas non plus un métier jugé honorable, aucun prix ni protecteur pour ces auteurs. La différence entre une « mauvaise » et une « bonne littérature » définissait les limites et la fonction de ces auteurs dans la société et la culture d’Edo.

« Bonne » et « mauvaise » littérature

La stabilité imposée par le shogunat durant toute l’époque Edo donne l’impression trompeuse d’une absence de changements culturels pendant ses deux siècles et demi. Dans le domaine littéraire aussi les changements furent profonds. La grande littérature des époques précédentes était le produit des élites nobles et guérrières. Leurs ouvrages sont des récits historiques, des traités et de la poésie suivant les canons traditionnels, fortement inspirés par la Chine, la morale confucéenne et les vertus bouddhistes. Les auteurs démontraient l’ampleur de leur savoir et de leur goût à la recherche de la perfection. Tout était écrit en kanjis pour un public capable d’en apprécier la beauté.

Des auteurs « sérieux » de l’époque Edo, comme Motoori Norinaga (auto-portrait) ne fréquentaient pas les mêmes cercles que les auteurs populaires. Les éditeurs publiaient leurs ouvrages mais ceux-ci circulaient plutôt dans les cercles lettrés reconnus capables de leur donner de la valeur, ils touchaient plus rarement le grand public.

La poésie est aussi l’une des formes de la grande littérature, elle était très largement répandue dans la noblesse et au début durant l’époque Muromachi ce goût se transmis à la classe samurai qui cherchait à imiter la culture de court, à l’époque Edo les marchands éduqués étaient eux aussi des poètes à leurs heures perdues. Il existait là aussi des catégories à la valeur artistique variable mais durant toute l’époque Edo les poètes réputés restèrent des figures artistiques dominantes. Un poète pouvait s’associer avec un peintre pour produire des haiga, des poèmes illustrés mais là encore le peintre se différenciait du simple producteur d’estampe et restait dans un domaine jugé véritablement artistique.

De notre point de vue les auteurs de pièces de théâtre kabuki entrent aussi dans la littérature de l’époque Edo mais le texte des pièces n’était pas directement publié. Chikamatsu Monzaemon est l’auteur dominant du kabuki et du jôruri (théâtre de marionnettes) de la période Edo et est parfois surnommé le « Shakespeare d’Edo » et ses textes nous sont parvenus mais pour les habitants d’Edo les pièces de kabuki étaient lus plus souvent au travers d’adaptations, de résumés ou d’illustrations passées par d’autres auteurs. Même si le kabuki a depuis gagné ses lettres de noblesse, cela restait à l’époque Edo un divertissement populaire officiellement méprisé et surveillé. Les samurais n’étaient pas sensés s’y rendre, ou du moins ne pas s’y faire repérer.

Toyokuni III représente une pièce de Kabuki. Même si le kabuki est né à Kyôto il s’est développé comme une forme d’art propre à Edo, populaire et bruyant il diffère de l’image formelle qu’il a aujourd’hui. Du point de vue des autorités le kabuki resta d’ailleurs toujours suspect d’attenter aux bonnes moeurs.

La différence entre la « bonne » littérature et la littérature de bas étage se situait au niveau de l’écrit. Les lettrés écrivaient en utilisant les idéogrammes. Leurs références venaient des classiques. La littérature populaire, le Gesaku, s’écrivait en utilisant des idéogrammes mais surtout des hiragana, plus facilement lisibles pour des personnes alphabétisées mais non lettrées. Pour cela ces textes ont été ensuite appelés kana-zôshi. Leur fonction aussi différait, la vraie littérature élevait l’âme, encensait les vertus et décrivait la beauté avec un souci artistique. Le Gesaku devait divertir et éventuellement éduquer. Il existait un réel mépris pour les « mauvais » genres qui fait que la plupart de ceux qui sont considérés aujourd’hui comme les grands auteurs d’Edo ne furent pratiquement jamais reconnus en leur temps autrement que par le succès de leurs ventes.

Même lorsque les kana-zôshi devinrent monnaie courante et rencontrèrent le succès ils continuèrent à être considérés comme inférieurs voir nocifs pour la société. Les réformes de l’ère Kansei à la fin du XVIIIe siècle firent du néo-confucianisme l’idéologe officielle du shogunat. Matsudaira Sadanobu, son promoteur initial, entendait restaurer la sobriété des moeurs, limiter le luxe des marchands qui sortaient de leur rôle et dissiper la confusion entre les classes de la société. La littérature gesaku permettait aux non-guerriers d’accéder aux loisirs frivoles, faisait la promotion de moeurs licencieuses et d’un humour vulgaire et risquait de faire dévier les guerriers de leur devoir. Les éditeurs et les auteurs firent l’objet d’une surveillance et d’une censure accrue qui connut des répits mais ne disparut jamais totalement jusqu’à la fin du shogunat et même après.

C’est la littérature gesaku, littérature commerciale et populaire, qui marque l’époque Edo, plus que les textes d’une plus grande valeur artistique. Les évolutions de la société urbaine d’Edo se reflètent dans les évolutions des genres et sous-genres de cette littérature.

Portraits d’auteurs de leur temps

Matsuo Bashô (1644-1694), le poète japonais par excellence?

Matsuo Bashô est le poète japonais le plus connu en dehors du Japon et il est un des grands noms de l’époque Edo. Ses poèmes sont encore ajourd’hui enseignés dans les écoles et on les trouvent gravés dans la pierre là où il les a composé. Bashô n’était pas un auteur de Gesaku, il écrivait surtout pour les cercles lettrés, mais il partage des points communs avec les auteurs populaires du gesaku qui sont venus après lui.

Matsuo Bahsô, généralement représenté avec le baton et le chapeau de marche pour identifier le poète itinérant.

Comme eux, Bashô se situait dans les franges mal définies des ordres de la société confucéenne. Bashô fut l’un de ses noms de plume successifs mais son véritable nom était Matsuo Munefusa, né dans une famille modeste de la province d’Iga. Ils étaient des petits propriétaires terriens au statut mixte incluant certains privilèges de samurais, des musokunin. Du fait de ses origines il était cependant loin d’appartenir à l’élite lettrée de son temps et on ne commence à voir apparaître ses traces qu’à partir de l’époque où il fut le serviteur d’un officier local du nom de Tôdô Yoshitada. C’est sous l’influence de ce maître qu’il commença à apprendre le haikai. Il se créa une véritable collaboration avec Yoshitada et ils composèrent des poèmes sous forme de renga (poème collaboratif où les vers de différents auteurs improvisés sur un thème s’enchainaient). Dans ce poème, le vers introductif était appelé le hokku, ce qui devint le haiku.

L’Haiseiden a été construit pour célébrer le 300e anniversaire de la naissance de Bashô, il est situé dans l’enceinte du château d’Iga-Ueno, son domaine d’origine. On trouve toujours sur place la maison de naissance de Bashô et d’anciens ermitages qui lui servirent de refuges.

Durant toute sa vie Bashô considéra ce type de poèmes collectifs comme le domaine de prédilection où il brillait, plus que pour ses haikus. Le renga se pratiquait dans des cercles d’amateurs éclairés faisant partie de la bonne société locale, principalement des guerriers et des moines. La réputation d’un poète naissait de la reconnaissance de ses pairs. Les publications étaient alors des anthologies destinées à ces cercles et ayant une diffusion limitée. A la mort de Yoshitada en 1666, il semble avoir quitté son poste et ses chances de promotion et ont perd alors sa trace hormis ses publications régulières. En 1672 on le voit dédier son premier recueil de haikus au sanctuaire d’Ueno en Iga, le Ueno Tenmangu avant de quitter sa province et se rendre dans la capitale shogunale.

Là-bas, il devint rapidement à la mode pour son style clair. Les cercles d’Edo étaient plus nombreux mais aussi plus cosmopolites, les guerriers y voisinaient des marchands, des médecins et d’autres composantes éduquées de la ville dans des rencontres et des banquets organisés à Nihombashi. C’est de ces cercles qu’il obtint le titre de maître 1678 à 34 ans, déjà une reconnaissance. Un poète de son niveau pouvait se faire publier aisément, ses volumes trouvant preneurs dans les classes lettrées. Même s’il disposait d’admirateurs chez les officiers shogunaux et les daimyôs on ne peut pas parler de protecteurs, les revenus de Bashô lui venaient principalement de ses disciples qui le payaient comme enseignant. Les membres importants de la société ne pensionnaient pas des hommes comme Bashô car sa poésie, bien qu’appréciée, restait entachée de modernité.

On trouve de nombreux monuments à Bashô gravant dans la roche les poèmes composés sur le lieu, ici au temple Kiyosumi.

La grande poésie restait la poésie chinoise, les classiques anciens et leurs imitations plus récentes. Le renga et le haiku n’étaient pas considérés comme des formes lettrées de poésie, tout au plus l’occasion d’évènements sociaux mais sans avoir la même valeur artistique que les formes anciennes. Ces rencontres avaient même quelque chose de gênant aux yeux du shogunat car elles réunissaient plusieurs classes de personnes différentes et brouillait les statuts dans un semblant d’égalitarisme poétique. Même pour un poète comme Bashô on retrouve encore la division opérée entre art et divertissement. Il ne faisait pas partie de l’élite intellectuelle d’Edo même si son oeuvre était diffusée et appréciée.

Sans doute lassé des rivalités entre cercles, du manque de perspectives et des difficultés de l’enseignement, il alla s’installer dans une retraite, guère plus qu’une cabane dans la périphérie d’Edo. En 1680, un de ses disciples lui offrit une plante bashô pour en orner l’entrée et le poète en tira un nom pour son refuge, le Bashô-an, et finalement son haigo (nom d’auteur) qui lui resta accolé. Il perdit  ce refuge lors du grande incendie d’Edo en 1682 et dut accepter l’hospitalité de Takayama Denemon, chef des vassaux du domaine de Yamura dans la province de Kai.

Tsukioka Yoshitoshi, 1891, Bashô et deux fermiers célébrant la pleine lune de septembre. le poème de Bashô est noté en haut à droite de l’estampe.

C’est à partir de cette époque qu’on le voit commencer à beaucoup voyager. Matsuo Bashô voyageait seul ou avec un seul disciple, à pied, s’inspirant de ses rencontres et des paysages pour composer ses haikus. Ces pérégrinations donnèrent naissance à ses recueils de poèmes les plus connus, notamment le Oku no Hosomichi composé lors d’un voyage vers les provinces du Nord avec son disciple Sora. Il ne revint durablement à Edo qu’en 1691. Il publia alors ses haikus et ses recueils les plus célèbres. Il restait cependant très critique de son œuvre et conseillait à ses disciples de ne pas s’inspirer de lui. Cette remarque peut se comprendre en se rappelant que ses haikus n’étaient pas considérés comme de l’art et seraient un frein à la carrière de ses disciples s’ils souhaitaient la reconnaissance.

En 1694, Bashô était de nouveau sur la route. Arrivé à Osaka il tomba malade. Il laissa un de ses derniers haikus en paiement dans une auberge d’Osaka qui annonce : « Malade en voyage, mes rêves vagabondent dans les champs nus. » Ce poème est parfois considéré comme un poème de mort où Bashô annoncerait sa mort mais c’est à tort, sa maladie n’empira qu’ensuite et il composa d’autres poèmes. Après son décès il se fit enterrer près de la tombe de Minamoto no Yoshinaka, un seigneur de la guerre du XIIe siècle au destin tragique. Bashô semble avoir trouvé l’inspiration dans l’oubli des exploits de ce grand guerrier. Le 12 octobre (selon l’ancien calendrier lunaire) ses disciples et leurs successeurs célébraient l’anniversaire de son décès sous le nom de Toseiki (d’après l’un de ses noms de plume) ou Okina Ki (Anniversaire du Vieux), cette date est toujours célébrée aujourd’hui par ses admirateurs contemporains.

Matsuo Bashô par Hokusai. Il est représenté en voyageur (baton et manteau de marche) adossé à un arbre le long de son chemin.

Ces disciples participèrent à la construction de la légende posthume de Bashô en publiant des anthologies et des recueils de citations, y ajoutant leurs commentaires éclairés. Déjà au XVIIIe siècle, Bashô était devenu une référence, un personnage légendaire que l’on se plaisait à représenter comme un ermite itinérant. Sa domination dans la poésie japonaise était bien ancrée à la fin de l’époque Edo mais ne s’affirma qu’avec l’ouverture sur le monde. Bashô devint le poète japonais et le haiku la forme emblématique de cette poésie au détriment des formes anciennes plus respectées. Ce changement se fit principalement par le contact avec l’Europe. L’éloge fait par les Occidentaux de l’oeuvre de Bashô le justifia aux yeux des Japonais modernes. Très peu de poèmes classiques japonais d’avant l’époque Edo sont réellement connus alors que Bashô reste le nom que tous retiennent.

Ihara Saikaku (1642-1693), peintre des moeurs

Ihara Saikaku était un contemporain de Matsuo Bashô et, de manière surprenante, ils débutèrent tous deux d’un milieu littéraire assez semblable mais que Saikaku quitta pour se créer une carrière et une place inédite en tant qu’auteur populaire de kana-zôshi.

Portrait d’Ihara Saikaku réalisé de son vivant.

Saikaku, encore appelé Hirayama Tôgô, était un marchand issu d’une famille aisée d’Osaka. A la manière des fils de marchands de son époque il avait reçu une éducation avancée, notamment dans le domaine de la poésie sous Nishiyama Sôin à une époque où Osaka et Kyôto étaient encore des centres de culture plus importants qu’Edo (Nishiyama Sôin finit cependant par déménager à Edo en 1675). Il fut considéré comme un maître dans le domaine du renga sous le nom d’Ihara Kakuei. Tout en continuant à mener son activité commerciale et une vie de famille normale il se gagna une image de respectabilité. De grandes poètes comme Nishiyama Sôin et Matsuo Bashô déménagèrent vers la capitale shogunale mais Osaka et Kyôto étaient encore, durant l’ère Genroku, les grands centres de la production artistique et littéraire. Le glissement vers Edo ne se fit que durant le XVIIIe siècle, aussi Ihara Saikaku n’eu jamais besoin de déménager vers Edo même s’il y était publié.

あわせて読みたい
Qui étaient les pires shôguns de l’époque Edo? Ils furent 15 shôguns Tokugawa. Certains comptèrent parmi les personnages historiques les plus importants de l'histoire japonaise. D'autres sont encore considérés comme des tyrans ou des fous. Qui sont-ils et pourquoi destestés?

C’est à plus de 30 ans que sa vie prit un tour inattendu. Son épouse décéda en 1675 et laissa Saikaku en deuil au point de prendre l’habit de moine, peu de temps après sa fille aveugle décéda à son tour. Il partit alors en pèlerinage et voyagea à travers le Japon en laissant son commerce, sa famille et ses enfants restants dérrière lui. A son retour, il se plongea plus qu’avant dans sa production littéraire. Il s’était fait une spécialité de poèmes très longs et avait composé un poèmes de 1000 vers pour sa défunte épouse. Il continua d’ailleurs à composé et écrivit un poèmes de 23 000 vers en 1684. Ces longs poèmes furent publiés et rencontrèrent le succès. D’une certaine manière ils établirent un pont vers les textes en prose.

Les principales oeuvres d’Ihara Saikaku ont été publiées en France aux éditions Picquier de même que les autres principaux auteurs de l’époque Edo.

Son premier vrai roman fut publié en 1682. La vie d’un homme amoureux (Kôshoku Ichidai Otoko) représente une innovation par rapport aux kana-zôshi précédents. Ces premiers romans de prose n’étaient plus des contes ou des redites de romans chinois mais des récits contemporains centrés sur les quartiers des plaisirs où les chônins étaient les personnages principaux, ainsi le jeune héros de Saikaku était un fils de marchand appelé Yonosuke. Prendre de simples gens comme personnage central au lieu de guerriers, nobles, moines ou personnages légendaires était déjà en soi nouveau. Leur donner des talents, une recherche propre du bonheur l’était encore plus. Ihara Saikaku dépeignait le monde réel.

Saikaku s’était déjà fait remarqué pour des poèmes comiques, son histoire picaresque de l’éducation amoureuse du jeune Yonosuke avec les courtisanes de Kyôto restait empreinte de son humour. Il inaugura alors un nouveau genre, l’ukiyo-zôshi, le roman de prose spécialisé dans le Monde Flottant, les quartiers de plaisirs. Preuve qu’il existait déjà une demande le roman rencontra le succès et fut réédité dès 1684. Saikaku avait réalisé les premières illustrations pour des raisons financières mais la deuxième édition fut confiée à Hishikawa Moronobu, le fondateur de l’ukiyo-ê, les images du Monde Flottant, un terme que Saikaku inventa lui-même. Cette littérature que Saikaku inventait n’était pas rédigée principalement pour gagner sa vie, il disposait encore de revenus propres. C’est en cela qu’il diffère des auteurs populaires du XVIIIe siècle et se rattache encore au XVIIe siècle.

Kana-zôshi illustré par Hishikawa Moronobu.

De 1682 à sa mort il publia un grand nombre de ces romans où il dressait des portraits plus vrais que nature de ses contemporains et de leurs mœurs, plus particulièrement des comportements amoureux et sexuels. Nanshoku Okagami (Le grand miroir de l’amour masculin, 1687) est consacré aux amours entre hommes, plus particulèrement chez les guerriers, qui étaient monnaie courante dans le Japon de cette époque. Kôshoku Gonin Onna (5 femmes qui aimèrent l’amour, 1685) reprenait et brodait sur 5 scandales de mœurs récents bien connus impliquant des femmes (utiliser des affaires à scandale de l’époque était chose courante pour peu que les noms soient changés). Plusieurs de ses romans sont aujourd’hui classés en séries centrées sur les marchands ou sur les guerriers même s’il ne s’agit pas réellement de suites. Les historiens encensent aujourd’hui Saikaku pour le portrait intime des classes sociales d’Edo,

あわせて読みたい
La voie des hommes : l’homosexualité chez les samurais Scène peinte représentant des acteurs et leurs clients lors d'une soirée. Malgré les costume il s'agit bien d'hommes; l'un d'eux porte même le sabre. Le pers...

Les romans d’Ihara Saikaku se vendaient vite et furent régulièrement réimprimés, même longtemps après sa mort. Saikaku fut le premier auteurs de gesaku à recevoir une notoriété de la part des lecteurs, chacun de ses livres était considéré comme l’évènement littéraire du moment. Cette reconnaissance ne touchait pas évidemment les cercles lettrés d’Osaka ou Kyôto pour lesquelles le kana-zôshi n’avait pas lieu d’être commenté, simple divertissement populaire. Il fut sans doute l’auteur le plus lu de son temps. Sa popularité ne s’est jamais démentie durant toute l’époque Edo. Ses imitateurs développèrent leurs propres sous-genres allant du récit de guerrier (buke-mono), de moine (shûkyô-mono), histoires d’amours (koshôku-mono) ou de marchands (chônin-mono) et ainsi de suite.

Saikaku ne fut cependant pas le seul à innover. A côté des kana-zôshi se développa aussi un catalogue encore moins apprécié des lettrés, les kusa-zôshi. Ces livrets d’une dizaine de pages étaient toujours très illustrés, le rapport entre le texte et l’estampe variait en fonction du sujet et de l’auteur mais dans certain cas le livret se rapprochait du manga où le texte supportait l’illustration et non l’inverse. Courts par nature, ils racontaient des légendes du folklore japonais et chinois, des contes pour enfants, des versions simplifiées des pièces de kabuki ou des récits historiques. Ils étaient au départ destinés aux enfants de la classe marchande avec un but éducatif et contenaient souvent une morale.

Illustration de gôkan par Utamaro représentant la façade d’une maison du quartier de Yoshiawara (double page).

Il s’agissait de textes vite écrits et vite publiés par des auteurs qui, eux, cherchaient le succès et les revenus associés. Leurs livrets formaient souvent des séries parfois réunies dans une anthologie en cas de succès. Les premiers textes étaient publiés sous une couverture rouge qui leur donna leur nom d’akahon mais il se différencièrent en sous-genre : kurohon (livres noirs, plus sérieux) et aohon (livres bleus, plus légers et humoristiques). Au XVIIe siècle les kusa-zôshi furent l’équivalent du manga contemporain et ils étaient classés dans les jihon, les trois divertissements de la culture urbaine avec le kabuki et le jôruri (le théâtre de marionnettes japonais).

A la fin du XVIIe siècle, les base d’une industrie du livre étaient en place avec des auteurs cherchant à innover pour vendre et un public en attente de nouveautés, Ihara Saikaku leur avait ouvert la voie et montré que le succès pour ces écrits mineurs était possible.

Jippensha Ikkû (1765-1831), auteur et personnage

Après la disparition d’Ihara Saikaku, la production de gesaku continua à croître et de nouveaux auteurs se mirent au travail. Comme à la période précédente ils venaient de la zone floue séparant les guerriers et les marchands éduqués. Tsuga Teishô était médecin à Osaka. Takebe Ayatari était un samurai de province en fuite qui était aussi peintre et étudiant du Rangaku (école hollandaise). Shikitei Sanba était le fils d’un sculpteur sur bois. Ryûtei Tanehiko venait d’une famille de samurais pauvres. Tous avaient une activité principale mais leurs noms gagnaient en visibilité à défaut de respectabilité. Ces noms proviennent d’époques différentes de la période Edo mais les auteurs étaient suffisamment nombreux, avec les éditeurs et illustrateurs pour former un petit monde où tous se connaissaient, rivalisaient ou collaboraient. Les éditeurs organisaient désormais des rencontres dans des restaurants pour des banquets arrosés qui étaient aussi l’occasion pour les auteurs pour échanger, trouver des idées, lire à voix haute des passages en cours d’écriture. A défaut d’être devenus des artistes, les écrivains populaires formaient un métier intégré dans le paysage culturel d’Edo.

Couverture et page d’un livre à couverture jaune, kibyôshi. La couverture était souvent elle-même illustrée par une vignette portant le titre. Le nom de l’auteur ne commença à apparaître que dans la deuxième moitié du XIXe siècle à partir du moment où l’auteur devint un critère d’achat pour le lecteur fidèle.

Avec plus d’auteurs à la recherche d’un moyen de percer, les genres du gesaku se diversifièrent. Partant des kana-zôshi on vit apparaître à partir de 1720 des récits plus développés en plusieurs volumes appelés sharebon. Il s’agissait de nouvelles utilisant un humour à la mode, plus de dialogues écrits dans un langage plus proche de la conversation des habitants d’Edo, incluant l’argot et les références du moment, plutôt qu’un vocabulaire littéraire comme Saikaku. Les histoires étaient souvent centrées sur le quartier des plaisirs où le vrai Edokko étalait sa sophistication (tsû) face au pseudo-connaisseur ou au guerrier de province mal dégrossi. Cette sophistication était généralement coûteuse, donnant la trame du drame, elle exprimait la fierté urbaine des chônins et des Edokko, même face aux catégories normalement dominantes.

あわせて読みたい
Scandale à la cour du shôgun, l’affaire Ejima-Ikushima Au début de l’année 1714 Edo fut secouée par un scandale de mœurs inédit impliquant une dame haut placée de l’Ôoku, le sérail du shogun Tokugawa. Dame Ejima avait défrayé la chronique avec un acteur de kabuki appelé Ikushima, un scandale qui secoua l’Ôoku et le shogunat même et qui eu des répercussions qui firent l’histoire du Japon. Entre les couloirs feutrés du palais, la scène illuminée du kabuki et les geôles humides du shogunat il s’agit un peu des liaisons dangereuses japonaises.

Le kusa-zôshi entra aussi dans son heure de gloire avec l’évolution depuis l’aohon vers le kibyôshi (couverture jaune). Les kibyôshis étaient écrits à la chaîne et largement illustrés, la seule année 1784 vit ainsi la publication de 92 titres. Les textes étaient toujours centrés sur des comédies qui tiraient vers la satire. On y abordait des scènes de la vie d’Edo et principalement le quartier des plaisirs et les courtisanes. Les sujets érotiques étaient aussi nombreux, ils n’étaient pas jugés offensants tant que les rôles sociaux de chacun étaient respectés. Le kibyôshi devint la littérature bon marché par excellence, produite en masse, imprimée sur du papier bon marché et de l’encre de mauvaise qualité. C’était le type de publication par défaut de la plupart des auteurs. Il a été souvent comparé au manga pour sa fonction et sa place dans l’industrie du livre, il en est d’ailleurs un ancêtre.

Jippensha Ikkû par Kunisada

Parallèlement d’autres styles mineurs apparurent comme le Dangibon, des sortes de faux sermons bouddhistes humoristiques que l’on vit apparaître au début du XVIIIe siècle. Les récits édifiants se transformaient alors en prétexte à des petites histoires conservant une part de justification morale. Ils évoluèrent ensuite vers le genre du Kokkeibon qui développait de véritables récits centrés sur les moeurs quotidiennes des différentes catégories de population, dépeignant cette fois-ci aussi les plus pauvres, même si c’était sur un ton humoristique. Plus centré sur les personnages et l’humour de situation on y trouve plus de dialogues et le sens de la répartie spirituelle faisait une bonne part de l’humour du texte. Du point de vue d’un lecteur contemporain ce sont les récits qui sont les plus proches du roman tel que nous le connaissons. Le genre s’est vraiment développé au début du XIXe siècle mais est surtout connu pour avoir révélé Jippensha Ikkû.

Illustration de Sur la route du Tôkaidô réalisées par Ikkû lui-même.

Il est difficile d’écrire sur la vie d’Ikkû, par beaucoup de côtés il était un auteur typique de l’époque Edo : pauvre, à la recherche du succès, éduqué mais cantonné dans des écrits mineurs, plongé dans la société urbaine. Il a cependant été en partie recouvert par son personnage préféré : lui-même. Ikkû a écrit sur lui-même dans ses ouvrages, écrivant même un livre sur sa méthode d’écriture. Ses contemporains nous ont rapportés des anecdotes sur son passé et sa privée dont on ne saurait dire s’il s’agit de la vérité ou d’une invention complète volontairement répandue. On sait qu’il était natif de Suruga (Shizuoka), sous le nom de Shigeta Sadakazu, issu d’une famille de guerriers locaux. Il aurait mené la vie d’un petit samurai-fonctionnaire avant d’être renvoyé pour une raison imprécise. Il aurait voyagé, ou plutôt erré à travers le Japon selon les emplois. D’un point de vue social, il était déclassé il avait aussi reçu une éducation de fils de guerrier sans pour autant pouvoir être qualifié de lettré.

Sur la route du Tôkaidô, l’illustration représente les deux héros, Yajirobei et Kitahachi effrayés par un fantôme qui s’avèrera ensuite être un kimono pendu à une branche. L’illustration supérieure représente une lectrice amusée par la scène.

Il se mit à l’écriture une fois installé à Edo. La capitale shogunale comptait le plus grand nombre d’éditeurs et sa population avait depuis longtemps dépassée celle d’Osaka, elle était devenu le véritable centre de production artistique du pays. Les voyages d’Ikkû furent à l’évidence une source d’inspiration pour ses futurs livres. L’homme aimait parler de lui-même avec ironie et sans doute beaucoup d’invention, il prétendait être si pauvre qu’il aurait peint des meubles sur ses murs pour remplacer ceux qui étaient absents. Il multiplia ainsi les anecdotes, se donnant l’image d’un personnage chaleureux et un peu fripouille, extraverti se faisant facilement des amis. Il résida surtout à Asakusa, l’antichambre du quartier des plaisirs où se trouvaient l’essentiel de la vie nocturne d’Edo, au centre de l’action.

あわせて読みたい
Une petite histoire des geishas La geisha est l'un des personnages emblématiques du Japon même si ce que l'on croit savoir varie beaucoup d'une personne à l'autre. On voit encore des personnes persuadées que ce sont des prostituées de luxe, c’est faux mais pas tout à fait. On rencontre aussi beaucoup d’amoureux du Japon qui savent que ce sont surtout des artistes, c’est vrai mais pas tout à fait. Dans un cas comme dans l’autre la confusion est compréhensible, L’histoire des geishas est complexe et souvent ambiguë. Essayer d’avoir une réponse complète nous oblige à nous pencher plus en détail sur cette histoire et à voir comment elles sont devenues les icônes que nous connaissons.

Si d’autres auteurs furent plus connus que lui, peu ont été aussi prolifiques. Auteur de sharebon, de 360 gôkan (dont une bonne partie de récits érotiques) ainsi que d’un grand nombre de kibyôshi, il était souvent son propre illustrateur. Il est surtout connu pour avoir érigé le kokkeibon au rang de genre à part entière.

Les réformes de l’ère Kansei furent une réaction confucéenne mais elles répondaient aussi à une croissance de la corruption dans la société. Dans le domaine littéraire, la censure se mobilisa contre les kibyôshis et les sharebons où, sous prétexte d’humour, la satire virait à la critique des autorités (la critique se vendait déjà très bien) qui pouvait mener à la contestation. Cette poussée critique se retrouva même dans la poésie avec Karai Senryû établissant un nouveau genre, le senryû, de poésie plus mordantes qui n’hésitait pas à aborder les affaires de l’époque et fut très populaire. Le couperet tombait facilement à la fin du XVIIIe siècle et par conséquent de nombreux éditeurs et auteurs se tournaient vers des sujets plus légers, humoristiques sans être grinçants. Ainsi les gôkans apparurent avec Shikitei Sanba comme des kibyôshis plus longs et développés mais au contenu beaucoup plus inoffensifs. Ils devinrent le format dominant qui succèda aux kibyôshis.

Avec ses kokkeibon humoristiques, Jippensha Ikkû sut trouver sa place dans ce contexte et exploiter le goût de son temps. Le difficultés économiques du temps poussaient les lecteurs à rechercher l’évasion alors que les pèlerinages devenaient plus nombreux. En conséquence, les récits de voyage et les guides avaient le vent en poupe et Ikkû s’en empara pour rédiger ses Hizakurige, des guides de voyages romancés centrés sur un couple de personnages, Yajirobei et Kitahachi (abrégés en Yaji et Kita) confrontés ou provoquant toutes sortes de situations comiques (mais dans les limites de la censure). Ikkû n’a cependant pas toujours été suffisamment prudent, une sombre histoire de trou percé par un voyeur dans un de ses récits l’envoya 50 jours en résidence fermée.

Statues de Yajirobei et Kitahachi, les personnages d’Ikkû, installées devant l’entrée du château de Sunpu à Shizuoka qui serait la province d’origine d’Ikkû.

Ce qui est aujourd’hui connu sous le titre de Le long du Tokaidô (Tôkaidôchû Hizakurige) a été publié en une douzaine de livrets entre 1802 et 1822, à l’origine indépendants ils forment aujourd’hui un récit entier. Les deux comparses, Edokko sans le sou, quittent Edo où l’atmosphère devenait malsaine pour eux en voyageant le long de l’axe reliant Edo et Kyôto. En chemin, les deux personnages, souvent menteurs, bravaches, naïfs ou un peu malhonnêtes rencontrent toutes sortes de personnages aux statuts variés. L’un d’eux tenta en vain de se faire passer pour le célèbre Ikkû, son propre auteur, mais ils n’hésitaient pas à se moquer des guerriers et d’une processions seigneuriale.

C’est un portrait de ses contemporains, peut-être inspiré par ses propres errances, que Jippensha Ikkû nous a livré, il fait autant le régal des lecteurs que des historiens. De manière surprenante c’était aussi un véritable guide de voyage décrivant des lieux réels, de véritables adresses d’auberge et des lieux à visiter en se rendant en pèlerinage vers le sanctuaire d’Ise (à travers le regard dédaigneux de deux fils de la grande ville). Jippensha Ikkû continua à exploiter cette veine en prenant différents chemin pendant près de 20 ans avec toujours le même succès, Hiroshige lui-même emprunta à Ikkû ses anecdotes pour illustrer certaines de ses 100 vues d’Edo.

あわせて読みたい
Quels sont les plus importants sanctuaires shintô du Japon? Le Shintô est une religion difficile à définir qui mélange des éléments d’animisme, de culte des ancêtres, de culte impérial et de polythéisme. La grande variété des aspects du Shintô se reflète dans ses lieux de culte, du plus grand sanctuaire au simple autel de quartier nous ne sommes pas face aux mêmes pratiques. Même parmi les sanctuaires les plus connus il n'y a pas beaucoup d'unité. Quels sont parmi eux les sanctuaires qui reflètent la plus grande importance pour comprendre le Shintô?

Jippensha Ikkû devint ainsi un pilier de la culture Kasei, une période entre 1804 et 1829 qui devint le deuxième âge d’or de la culture urbaine d’Edo bien que soumise à la censure. C’est cette période qui est souvent dépeinte dans les romans et films historiques, c’est la période des grands auteurs d’estampes comme Hokusai, d’auteurs à forte personnalité comme Kyokutei Bakin et d’un dynamisme de la culture des chônins. La production littéraire touchait à son apogée et Ikkû, en publiant près de 20 livres par an, y contribua. En mettant l’accent sur la comédie de moeurs il devint un favori du public.

Sa personnalité haute en couleur rajoutait encore à sa notoriété de rue. Il n’était en fait pas le seul à agir ainsi, beaucoup d’auteurs de la période Kasei cherchaient à établir leur notoriété publique comme moyen d’assurer leurs revenus. Un nom connu faisait vendre et attirait les commandes, la réputation devait précéder le succès. certains auteurs allèrent plus loin en se lançant carrément dans les produits dérivés comme Santô Kyôden qui faisait la publicité de son commerce de tabac dans ses livres et vendait des nécessaires à tabac semblables à ceux qui y étaient illustrés. Le placement de produit et la réclame n’étaient pas rares entre restaurants et commerces à la mode, sans parler des meilleurs courtisanes.

Kikugawa Eisan, 1814, estampe illustrant un poème de Jippensha Ikkû qui indépendemment de ses récits écrivait aussi de la poésie.

Jippensha Ikkû restait cependant un auteur de son temps avec un statut social peu élevé et des revenus irréguliers. Le personnage qu’il s’était créé perdura cependant et les anecdotes, parfois écrites par ses élèves, se multiplièrent. Après son décès en août 1831, ses élèves auraient ainsi soit disant respecté ses dernières volontés en plaçant dans son cercueil des paquets préparés à l’avance par Ikkû. Il s’agissait de feux d’artifice qui explosèrent lors de sa crémation, provoquant la panique. Le prêtre mit sans doute du temps à s’en remettre. Son poème de mort dit : « Je quitte ce monde à la manière de la fumée d’encens qui dit adieu aux cendres. » (la dernière partie étant un jeu de mot sonnant comme : « à la prochaine »).

Kyokutei Bakin (1767-1848), enfin la reconnaissance

En 1749, Tsuga Teishô publia Hanabusasôshi, considéré comme le premier yomihon. Ce nouveau genre avait évolué depuis les simples kana-zôshis pour devenir un récit plus développé, ramifié prenant exemple sur les romans classiques et les chroniques historiques. Ces romans étaient publiés en plusieurs parties mais possédaient une structure et une unité. L’illustration était réduite au minimum et le texte était beaucoup plus riche en références destinés aux gens cultivés avec des idéogrammes plus complexes. Le yomihon nécessitait un investissement de plus longue durée et plus de recherche pour ses auteurs, c’était un autre rythme que les publications plus simples et ses auteurs écrivaient généralement les deux types en parallèle, le yomihon devint un genre à part du reste de la littérature gesaku.

Couverture de livret de yomihon (ici le Satomi Nansô Hakkenden de Bakin). L’illustration des chiens dans des perles se rapporte directement au récit.

Ce n’était pas une littérature pour le simple divertissement populaire, ce nouveau genre s’adressait en réalité à la classe guerrière et marchande désireuses de trouver des récits d’une meilleure qualité artistique, d’une plus grande complexité, un compromis entre le divertissement et la culture que les classes mieux éduquées pouvaient apprécier sans se compromettre. Puisque les guerriers étaient l’une des cibles du yomihon, les auteurs se tournèrent vers des récits plus en accord : récits historiques épique centrés et adaptations de classiques chinois en tête mettant en valeur les vertus confucéennes et guérrières. Ueda Akinari, élève de Tsuga Teishô avec son Ugetsu Monogatari se concentra plus sur les histoires de fantômes d’Edo tandis que Santô Kyôden se concentra sur les histoires dans le Yoshiwara. Quelque soit le récit on y retrouve l’idée de kanzen chôaku (le bien est récompensé, le mal est puni) et d’inga ôhô (rédtribution karmique), des idées venant autant du confucianisme que du bouddhisme et qui rendait tout récit moralement acceptable pour les autorités. Même la poésie, avec Kobayashi Issa revenait à des styles plus simples mettant en avant la simplicité honnête des gens du peuple.

Chokyôsai, 1795, portrait de Santô Kyôden. Il ne s’agit plus seulement d’une illustration mais d’une estampe grand format (ôban) illustrée par un dessinateur de renom. Ce genre de portrait indépendant d’un texte était réservé aux célébrités (courtisanes, acteurs, lutteurs sumos) qui disposaient de véritables « fans » prêts à acheter un portrait de leur idole. L’auteur-star est né.

Les réformes de l’ère Kansei avaient produit un mouvement de censure des écrits populaires touchant autant les auteurs que les éditeurs. La censure shogunale recherchait ce qui pouvait aller contre la doctrine confucéenne et pour la première fois les censeurs commençèrent à punir les auteurs. L’éditeur était le propriétaire du texte publié et le responsable habituel mais désormais les auteurs aussi furent jugés responsables de leurs écrits. L’affirmation de la notoriété des auteurs n’avaient pas eu que des bons côtés pour ceux-ci. Cette chasse toucha particulièrement les auteurs de kibyôshi, Jippensha Ikkû en fit les frais. Santô Kyôden aussi fut accusé d’immoralité en 1791, il fut condamné à 50 jours de résidence fermée chez lui et son éditeur Tsutaya Juzaburô perdit la moitié de ses biens dans l’affaire. Il en regagna une partie en faisant courrir le bruit que Kyôden traumatisé allait arrêter d’écrire tout en faisant réimprimer les textes existants que tout le monde s’arracha. Kyôden fut réellement secoué par l’affaire et abandonna les récits légers et le kibyôshi pour se consacrer au yomihon en commençant par une biographie romancée de Confucius. L’année suivante, il prit sous son aile un nouveau disciple qui prit le nom de Kyokutei Bakin.

Kyokutei Bakin par Kunisada.

Santô Kyôden était déjà une célébrité et sa notorité en fit un des premiers auteurs pouvant vivre de sa plume mais Bakin est l’auteur le plus associé au genre du yomihon, il y a une raison à cela. Son père était un samurai du nom de Takizawa qui était au service d’un daimyô dans sa résidence d’Edo. Le père était passioné par l’étude des classiques chinois militaires même s’il n’avait qu’un statut peu élevé. A sa mort, ses fils purent rester dans la résidence seigneuriale en attendant qu’ils prennent la place de leur père au service du daimyô mais leurs revenus furent réduits, plongeant la famille dans la pauvreté. Les membres de la famille Takizawa se dispersèrent et décédèrent tous progressivement de maladie ou de malnutrition, faisant de Bakin le chef de famille à 9 ans.

あわせて読みたい
Les rônins, le mythe du samurai errant Le rônin, le samurai errant, fait partie des figures emblématiques de l’imaginaire sur le Japon. Les films japonais ont popularisé l’image du guerrier sombre...

A 14 ans il abandonna le service de son maître, perdant son statut de guerrier, pour mieux gagner sa vie ailleurs. Il erra de petits en petits boulots sans jamais se fixer et ce n’est qu’après une décennie qu’il entra comme apprenti de Santô Kyôden. Bakin était le fils d’un samurai lettré mais pauvre et traumatisé par le déclin de sa famille et sa vie durant il resta obsédé par l’idée du dignité et de la reconquête de son statut perdu, son oeuvre littéraire fut d’abord un gagne-pain mais avec le succès il en fit l’instrument de sa restauration.

Sous la conduite de Kyôden, Bakin acquit rapidement de l’expérience au point de rédiger certains ouvrages pour son maître. Son éducation confucéenne d’enfant de la classe guerrière le poussait à écrire des récits très didactiques, constellés de références littéraires et historiques, de leçons de morale et de vertu. Sa volonté de se rattacher à une culture supérieure propre à sa classe en fit un auteur « sérieux » qui avec le yomihon trouva le moyen d’exprimer les valeurs de la classe guérrière qu’il considérait comme son héritage. Pour les éditeurs c’était aussi la garantie d’un auteur sûr, bien vu de la censure et qui renforcerait leur honorabilité. Ses récits portés des fantaisies historiques rencontrèrent rapidement le succès de lecteurs attirés par les prouesses héroïques.

Utagawa Kuniyoshi, 1836, Scène de combat sur le toit tiré d’Hakkenden, il s’agit d’un des grands moments d’action du roman, inévitablement illustré en estampes et au kabuki puis dans les mangas et les films. Bakin était alors encore vivant et actif.

Il est principalement connu pour son Satomi Nansô Hakkenden, publié en 106 livrets à partir de 1800 où il raconte une fiction historique centrée sur le clan Satomi de Nansô (un clan déchu mais fournissant un cadre familier car ils étaient implantés non loin d’Edo). Le récit réunit plusieurs personnages sur une base fantastique (le chien des Satomi) et s’inspire du modèle de Suikoden, une référence littéraire pour les guerriers. Les vertus guerrières sont au centre du récit à travers ses 8 guerriers-chiens, ponctué de quelques combats d’anthologie pour accrocher le lecteur. L’action se déroule entre les villages du Kantô avant la fondation d’Edo qui fit de ces villages des quartiers de la ville, les lecteurs d’Edo se retrouvaient dans cette géographie familière mais rendue étrange par le contexte ancien.

あわせて読みたい
L’art de la vendetta : Kagiya no Tsuji L'époque Edo et ses grands théâtres Kabuki ont toujours aimé les bonnes histoires de vendettas. Au répertoire du kabuki on peut bien sûr citer le Chûshingura, l'histoire des 47 rônins d'Ako (Ako Rôshi), ou bien la vengeance des frères Soga (durant l'époque Kamakura) mais le Kagiya no Tsuji ou "vengeance d'Igagoe" prend facilement la troisième place du podium. Basée sur des faits réels, cette histoire de vengeance est aussi un livre ouvert sur comme les samurais devaient mener leur vendetta.

Preuve de son succès, Bakin commença à se faire payer directement à la remise du manuscrit, indépendemment de son éventuel succès car celui-ci était jugé probable. Il s’était marié avec la fille d’un marchand de sandales (on pourrait plutôt dire qu’il s’est marié avec le magasin) qui resta l’activité de base de la famille mais les profits de ses manuscrits devinrent sa principale source de revenus. Les épisodes d’Hakkenden et d’autres ouvrages devinrent dans la première décennie du XIXe siècle l’évènement littéraire de la saison, ses livres étaient expédiés et republiés dans les autres grandes villes. Il fut l’un des premiers auteurs à avoir vraiment une audience nationale et certains de ses livres furent adaptés au théâtre kabuki de son vivant. Pour augmenter encore sa réputation, on le fit collaborer avec Hokusai pour les illustrations, une collaboration explosive au vu des personnalités opposées des deux hommes (qui finirent par se fâcher).

Vivant enfin de sa plume, Bakin connut son apogée en 1818 lorsqu’il parvint à faire de son fils Sôhaku un médecin officiel du clan Matsumae. La fonction en faisait officiellement un samurai, réalisant le rêve paternel de restauration sociale. Bakin privilégiait désormais de longs récits sérialisés mais écrivait aussi des essais essais où il développait ses principes de la narration qui restent étudiés aujourd’hui pour leur modenrité. Il était à l’aise et respectable non seulement dans les couches populaires mais aussi dans les élites guérrières qui pouvaient le lire sans enfreindre de règles d’austérité ou déchoir. Un grand auteur de gesaku parvint ainsi à obtenir non seulement la popularité mais aussi la respectabilité auprès des catégories lettrées de la société.

Le grand auteur de son temps restait cependant obsédé par le statut. Son fils Sôhaku contracta un maladie débilitante qui mena progressivement à sa mort en 1835, pour éviter l’effondrement de son rêve familial Bakin devait assurer la place du fils de sa fille Omichi. Peut-être en imitant son maître Kyôden qui avait préparé ce genre d’évènement, il organisa un grand banquet qui réunit les auteurs en vue du moment, des acteurs, éditeurs et même des officiers du shogunat dans ce qui devint une véritable collecte de fond en soutien aux Takizawa. Le jeune Tarô put ainsi devenir un samurai de bas rang mais Bakin dut maintenir ses revenus coûte que coûte pour assurer cette place médiocre mais auréolée aux yeux de son grand-père de la gloire du guerrier. Bakin continua à dicter, grâce à la veuve de son fils, du fait de la perte de son oeil droit et le déclin de sa vue. Il devint complètement aveugle en 1840 mais continua à travailler, pour ne pas tomber dans la pauvreté jusqu’à sa mort en 1848.

Bakin n’écrivait pas de poésie, cet éventail calligraphié sur le thème des tortues a pu être un cadeau ou avoir été payé, Bakin ayant été en constante recherche de fonds pour financer le statut de sa famille.

Même pour le plus grand auteur de son temps, ce qu’il était aux yeux de ses contemporains, la réussite sociale s’était avérée limitée. Après son décès Bakin continua à être réédité pendant la fin de la période Edo et des estampes tirées de ses romans étaient encore produites en 1850 mais l’époque des grands yomihon était déjà passée.

La fin de la littérature d’Edo

A partir de décès des derniers grands noms dans la décennie 1840, la menace constante de la censure brida fortement la créativité des auteurs qui, pour plus de sureté, recyclaient des genres et des histoires déjà connues dans des gôkan qui attiraient moins le lecteur. L’identité des auteurs avait aussi changé, progressivement les auteurs issus de familles samurais se firent plus rares au profit d’auteurs issus des classes populaires. De nouveaux genres continuaient à apparaître, ainsi le ninjôbon qui dérivait du yomihon mais se concentrait sur des histoires sentimales moralement acceptables. Le ninjôbon lui-même finit par être victime de la censure lorsque les réformes de l’ère Tenpô (à partir de 1842) renforcèrent la surveillance des écrits. A la fin de l’époque Edo la production littéraire du gesuku se réduisait à des gôkan mais surtout des rééditions. Les parangons de vertus au sein du shogunat tordaient le nez aux divertissements bassement populaires qui n’avaient plus lieu d’être dans une époque de difficultés, préférant des écrits sérieux servant la société : études confucéennes, nouveautés scientifiques hollandaises (le Rangaku), histoire.

Le Gesaku n’était pas en voie de disparition mais avait perdu de son dynamisme. Les auteurs de la période considéraient les décennies précédentes et voyaient une belle époque qui s’était achevée, rédigeant leurs réflexions sur ces évolutions. Kyokutei Bakin avait commencé cette réflexion en étant premier auteur d’une biographie de son maître Santô Kyôden pour expliquer sa vie et sa démarche mais d’autres récits biographiques connurent aussi le succès dans le public. L’auteur Bokusentei Rokumaro alla même jusqu’à créer un panthéon du gesaku avec ses Gesaku Rokkasen (les Six Immortels du Gesaku), une référence aux Six Immortels de la poésie classique japonaise. Santô Kyôden, Jippensha Ikkû et Kyokutei Bakin en faisaient partie avec Tamenaga Shunsui (le principal auteur du ninjôbon), Shikitei Sanba (pour le kokkeibon) et Ryûtei Tanehiko (pour le gôkan) tous concentrés sur la culture Kasei. D’autres auteurs anciens tels qu’Ihara Saikaku étaient au contraire rejettés par cette mémoire, ses écrits sur les moeurs érotiques n’étaient plus acceptables dans une ville d’Edo devenue beaucoup plus prude. La littérature gesaku n’était toujours pas considérée comme un domaine artistique mais il était devenu quand même un pan étudié de la culture.

Les années du Bakumatsu avaient suffisamment à faire avec la réalité pour se passer de la fiction. Représentation de l’assassinat d’Ii Naosuke par des nationalistes aux portes du château d’Edo, 1861.

Durant les dernières années de l’époque Edo l’actualité occupa toutes les attentions. Les auteurs préféraient écrire sur le commodore Perry et sur les Occidentaux installés à Yokohama, source inépuisable de curiosité. Toutes les personnes sachant lire souhaitaient être informées des évènements. Ceux qui étaient plus éduqués lisaient des essais sur les réformes et sur ce monde étranger qui venait de faire irruption. Ils fallait expliquer son histoire, son système, sa menace. Le Britannique Ernest Satow, alors jeune traducteur, écrivit une brève description du système politique de son pays en 1866 et devint probablement le premier auteur étranger à succès du Japon. Personne n’avait plus le temps pour la fiction. Il n’est pas étonnant de constater que les auteurs qui écrivaient du Gesaku se tournèrent vers l’actualité. Après le début de l’époque Meiji ils se reconvertirent dans la presse quotidienne naissante. Le premier journal, le Japan Punch, fut publié dès 1862 à Yokohama et imité l’année suivante avec le Nihon Bôeki Shimbun. Les écrivains devenus journalistes en tant que journalistes écrivaient sur des sujets sérieux autant que sur les nouvelles quotidiennes et les affaires de moeurs dans des illustrés comme le Nishiki-ê Shimbun.

あわせて読みたい
Comment sont nés les mangas? Le manga, et ses formes dérivées en séries animés et jeux vidéo, est le média japonais le plus facilement accessible au public étranger, français en particulier. Pour beaucoup la connaissance de l’histoire du Japon passe par la lecture des mangas. Le manga a cependant été toujours fortement critiqué, même après avoir gagné les faveurs du public. Il a été attaqué d’un point de vue moral (trop de violence et de sexe), artistique (mal dessiné, laid) ou culturel (il serait contraire à l’esprit traditionnel japonais). C’est pourquoi un petit retour historique sur ses racines et son évolution pourrait s’avérer utile.

Avec la modernisation de l’époque Meiji, la littérature japonaise se tourne vers le modèle occidental du roman. Ukigumo de Futatabei Shimei, publié en 1887, est alors considéré comme le premier roman japonais contemporain mais l’adaptation se fit sur toute la période Meiji pour ne véritablement fleurir qu’au début du XXe siècle avec des auteurs comme Natsume Sôseki. Comparé avec ce nouveau modèle les petits écrits kibyôshis de l’époque Edo, très illustrés, furent relégués au rang de sous-littérature. Tous les écrits situés dans les quartiers des plaisirs ou traitant des moeurs sexuelles, Ihara Saikaku, tombent rapidement dans la nouvelle catégorie légale de la pornographie. Cela amputa le catalogue de l’époque Edo d’une bonne part de ses titres même si quelques auteurs continuaient à écrire du Gesaku. Saikaku fut même qualifié de « monceau d’immondices » par les critiques influencés par un à priori négatif issu de leur culture confucéenne mais aussi d’un puritanisme importé visant à s’assurer que la nouvelle culture japonaise serait sans tâches.

Un des 8 guerriers-chiens de Kykutei Bakin révèle la perle porteuse de vertu dissimulée dans un bassin de pierre qu’il tranche d’un coup de sabre. Les personnages de Bakin servirent à illustrer les valeurs revendiquées comme celles de l’homme japonais tel que défini par les nationalistes. A l’époque Edo ils ne représentaient que les vertus du guerrier et non de toute une nation.

La production de gôkan se poursuivit jusque dans les années 1880 mais se réduisait de plus en plus, délaissé par le lectorat populaire. Le genre qui supporta le mieux le changement fut le yomihon et en particulier les oeuvres rééditées de Kyokutei Bakin. Il eu l’avantage de voir sa valeur affirmée par l’intérêt des chercheurs étrangers qui l’étudièrent et établirent des comparaison avec le roman occidental. Ainsi Félix Régamey, compagnon d’Emile Guimet, traduisit l’Okoma de Bakin dès 1883 tandis que William Aston encensait le comique de Jippensha Ikkû. A l’opposé, Tsubouchi Shôyô utilisait le même Bakin dans son Shôsetsu Shinzui (La Quintessence du Roman, 1885) pour illustrer l’infériorité de cette littérature archaïque face au roman moderne. Le Japon des années 1880 cherchait à définir ce qui constituait une littérature purement japonaise reflétant ses valeurs nationales (en excluant les modèles chinois). C’est à cette époque que le Genji Monogatari fut élevé au rang de première oeuvre d’envergure japonaise.

Sur le chapitre de l’époque Edo, le Nihon Bungakushi, encyclopédie de la littérature japonaise de 1890, ne décerna de valeur qu’à Matsuo Bashô et aux auteurs jugés sérieux, ceux du yomihon. Paradoxalement des auteurs qui mettaient en valeur l’héroïsme et les guérrières furent régulièrement réédités et lus. Leur succès ne se démentant pas malgré la comparaison avec les nouveaux standards littéraires. Du début du XXe siècle jusqu’aux années 1930, on vit ces auteurs, au premier rang desquels se trouvait Bakin, liés aux poussées nationalistes et réactionnaires. Le nationalisme japonais érigeait alors le guerrier en modèle des vertus de l’homme japonais alors que les auteurs d’Edo n’avaient jamais pensé généraliser ces valeurs en dehors de la classe samurai. Bien qu’anachronique, Bakin devint une référence pour l’extrême droite japonaise. En 1969, Yûkiô Mishima adapta Chinzei Yumiharizuki, un des premiers succès de Kyokutei Bakin, dans une nouvelle pièce kabuki.

あわせて読みたい
La fabrique de l’histoire du Japon : le taiga drama Le taiga drama (大河ドラマ), ou série fleuve, désigne un genre plutôt qu’une véritable série. Chaque année depuis 1963, la chaîne nationale NHK produit une saison racontant la vie d’un personnage historique japonais. Le taiga drama a été le rendez-vous de générations de Japonais.

Il fallut attendre après la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour que les études concernant la littérature d’époque Edo réhabilitent progressivement l’image du Gesaku et sa qualité littéraire. Ihara Saikaku comme peintre des moeurs, Jippensha Ikkû et son portrait de la société de son temps ou encore la profondeur des principes littéraires de Bakin. Les auteurs de l’époque Edo étaient aussi suffisamment anciens et jugés inoffensifs pour ne pas être entachés par le nationalisme et l’impérialisme de l’époque précédente (mis à part Bakin mais il était déjà devenu un monument national). Ce sont les nouveaux médias populaires comme le cinéma puis la télévision et bien sûr le manga qui s’emparèrent le mieux de la transmission de ces auteurs. Ils furent repris et adaptés pour les rendre familières à la majorité des Japonais. La littérature populaire d’Edo est aujourd’hui considérée comme un monument historique mais aussi artistique qui dépasse souvent les classiques encensés de leur temps. Le jugement du temps est clair, pour la majorité des Japonais ce sont les romans d’Edo qui constituent aujourd’hui les références reconnues de tous et illustrent l’imaginaire commun de l’époque Edo

Kyokutei Bakin est devenu lui-même un personnage dans l’adaptation Netflix d’Hakkenden (2024), tiré du roman de Yamada Fûtarô de 1983 narrant les difficultés d’un Bakin vieillissant pour terminer son oeuvre.

よかったらシェアしてね!
  • URLをコピーしました!
  • URLをコピーしました!
目次
閉じる