Le mot est un peu dur mais Ashikaga Yoshiaki a été le dernier shogun de sa dynastie et il en est souvent rendu responsable. L’histoire n’a pas été tendre avec lui, comme souvent avec les derniers rejetons d’une dynastie en déclin. Décrit comme faible, manipulateur mais incompétent, ce « seigneur aux pieds nus » a eu affaire aux plus grands noms de son temps : Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi. Le personnage mérite-t-il vraiment le mépris que lui voue l’histoire japonaise ? Que peut-il nous apprendre sur son époque ?
Un contexte : le règne du chaos
Le déclin de la dynastie Ashikaga et l’anarchie féodale
Ashikaga Yoshiaki n’a pas détruit à lui tout seul le shogunat de l’époque Muromachi, il n’a fait que hériter d’une situation de chaos politique où le pouvoir central avait disparu au profit des principautés autonomes de seigneurs de la guerre. L’origine de ce chaos se trouve aux origines mêmes du régime de Muromachi. Les Ashikaga s’étaient toujours appuyés sur leurs grands vassaux. Quelques grandes familles telles que les Hosokawa, Yamana, Hino, Hatakeyama etc. formaient des clans puissants se transmettant les charges du gouvernement shogunal. Ces vassaux disposaient de terres étendues et de titres de gouverneurs (shûgo). Le shogun lui-même avait peu de troupes lui appartenant directement, en cas de guerre il convoquait les armées de ses vassaux. Il restait cependant le plus riche et disposait d’une autorité garantie par la cour impériale. Un shogun compétent devait savoir maintenir l’équilibre entre ses puissants vassaux, les diviser et éventuellement les liguer entre eux pour éliminer un possible rival.

Durant la deuxième moitié du XVe siècle cependant le shogunat était entré en déclin. Les raisons de ce déclin sont complexes mais le règne de l’indolent Ashikaga Yoshimasa et la guerre d’Ônin (provoqué en partie par une dispute de succession à la tête du shogunat) avait permis aux grands vassaux de supplanter l’autorité du shogun et s’assurer la mainmise sur les charges du shogunat. Ces clans de vassaux rivalisaient entre eux et s’opposaient par les armes, utilisant leur influence sur le shogun en titre pour justifier leur contrôle. La région de Kyôto était une mosaïque complexe de puissances entre les propriétés des différentes familles, celles des grands temples, la cour impériale à Kyôto et même les communautés villageoises en révolte mais de manière générale le shogunat y représentait encore un ordre établi.

Dans les provinces en revanche, la guerre d’Ônin et les guerres féodales avait rendu l’autorité centrale de plus en plus théorique, remplacée par une autorité locale fondée sur la puissance militaire. En 1491, Hôjô Soûn avait été le premier à se débarasser des restes du shogunat dans sa province d’Ise pour en devenir le daimyô, l’unique autorité. Dans les provinces, les Sengoku daimyô étaient parfois des issus de vassaux du shogunat mais le plus souvent, comme Hôjô Soûn, ils étaient issus de familles locales moins prestigieuses qui étaient parvenues à supplanter les grandes familles anciennes, ce que l’on a appelé le gekokujô (l’inférieur renverse le supérieur). Ces familles cherchaient la reconnaissance par le shogunat mais formaient de véritables principautés qui échappaient à toute autre autorité que la leur. Centre et périphéries vivaient selon des contextes très différents.

A Kyôto, le successeur de Yoshimasa, son neveu adopté Yoshitane, devint un shogun sous l’emprise du clan Hosokawa qui monopolisaient la charge de kanrei, vice-shôgun. Les tentatives de Yoshitane pour imposer sa volonté à Hosokawa Masamoto se soldèrent par son abdication forcée. Masamoto placé à la tête du shogunat Ashikaga Yoshizumi qui n’avait pas plus de pouvoir. Le shogunat était sous tutelle. Yoshitane exilé parvint à gagner le soutien d’Oûchi Yoshioki de Suo et fut restauré en 1508. Le retrait des Oûchi quelques années plus tard en 1518 permit aux Hosokawa de faire leur retour et Yoshitane fut déposé une dernière fois en 1521. Les Hosokawa se choisirent le fils de Yoshizumi, Ashikaga Yoshiharu comme nouveau pantin. L’étoile des Hosokawa déclinait cependant, le chaos féodal qui avait sévi dans les périphéries pénétra finalement jusque les provinces du Kinki qui furent secouées à la fois par le désordre féodal et la révolte bouddhiste de l’Ikkô Ikki. Les Hosokawa eux-mêmes étaient divisés en plusieurs branches rivalisant pour le contrôle des territoires du clan et des charges au sein du shogunat.

La position du shogun Yoshiharu était précaire, en tant que shogun il essayait de préserver une partie de son autorité face au poids écrasant de son kanrei. Le shogun n’était pas un personnage sacré et il était remplaçable, dans les disputes politiques de ces années Yoshiharu dut plusieurs fois fuir Kyôto, trouvant le plus souvent refuge à Sakamoto sur le bord du lac Biwa. Les Hosokawa étaient divisés entre plusieurs factions mais le gekokujô finit par les rattraper aussi avec la croissance progressive de la puissance d’un vassal, Miyoshi Nagayoshi. Ce dernier expulsa en 1541 le shogun Yoshiharu et Hosokawa Harumoto qui se replièrent sur la province d’Ômi. Le pauvre Yoshiharu, trainé dans les bagages des Hosokawa, emportait avec lui ses deux fils, l’aîné Yoshiteru et le cadet Yoshiaki. Tous d’eux n’avaient connu que le chaos et les exils répétés.
Yoshiteru à contre courant de l’histoire
Ashikaga Yoshiteru apparait dans cette histoire comme l’espoir de la dynastie, l’enfant prodige destiné à régner. Il était réputé intelligent et cultivé, il s’entraînait au sabre et à l’arc comme un véritable guerrier plutôt que comme un noble. Ses vassaux se plaisaient à le comparer au fondateur de la dynastie, Ashikaga Takauji, et de vanter les qualités du « kengô shôgun » (le shogun adepte du sabre). Yoshiteru est aussi considéré comme le dernier Ashikaga porteur d’un projet politique visant à assurer la restauration du gouvernement direct du shogun.

Lorsque Yoshiharu s’exila de Kyôto en 1539 par crainte de Miyoshi Nagayoshi il devait s’agir d’une mesure temporaire. Hosokawa Harumoto, qui restait une grande puissance, avait engagé des pourparlers pour se réconcilier avec son ancien vassal afin de permettre un retour à Kyôto. Les Miyoshi eux-mêmes souhaitaient probablement le retour du shogun car il restait difficile de gouverner Kyôto sans celui-ci et sans les hommes qui formaient l’administration du bakufu (de petits vassaux plus dépendants de la fortune du shogun). Le clan Miyoshi n’avait pas les épaules pour gouverner la grande ville et son autorité dépendait encore de la reconnaissance d’un pouvoir traditionnel. C’est à Sakamoto en 1546 que Yoshiharu put transmettre la charge de shogun à son fils de 11 ans sous la conduite d’Hosokawa Harumoto et l’influence bienveillante de Miyoshi Nagayoshi en tant que premier vassal des Hosokawa. Le pacte devait assurer l’équilibre des forces.
Dans ce contexte, Ashikaga Yoshiaki avait sa place. Le frère cadet du shogun-enfant était destiné aux ordres monastiques. Il avait prononcé ses voeux et avait été expédié à Nara sous le nom religieux de Kakukei. Etant fils et frère de shogun son rôle était d’épauler son frère et il était destiné à devenir l’abbé du Kôfukuji, qui était l’un des plus grands temples du pays mais assumait aussi dans les faits la fonction de gouverneur de Nara dont il disposerait des revenus et de l’influence. Protégé à Nara et élevé en religieux, il resta en marge des luttes complexes de Kyôto.

Les différents partis parvinrent à collaborer jusqu’en 1548 quand Nagayoshi apporta son soutien à une autre faction des Hosokawa, chassant une deuxième fois Harumoto et Yoshiteru. En 1550, Yoshiharu s’éteignit à Sakamoto et Yoshiteru s’installa à Kuchiki en Ômi sous la protection des clans Rokkaku (un clan de vassaux importants implantés aux portes de Kyôto) et Hatakeyama (l’un des grands vassaux traditionnels). Une nouvelle réconciliation en 1552 poussa Harumoto à abandonner la direction du clan Hosokawa et transférer ses propriétés à une branche cadette moins puissante. Les Miyoshis devinrent les membres de la garde rapprochée du shogun et apparurent comme les véritables maîtres du Kinki et de Kyôto.
Le contrôle des Miyoshi sur le pouvoir shogunal n’était cependant pas incontesté à Nagayoshi, Yoshiteru s’alliait avec Hosokawa Harumoto pour équilibrer les forces. Dans ces rivalités la guerre prenait souvent la suite de disputes politiques. A plusieurs reprises Kyôto fut secouée par des combats où les Hosokawa furent souvent battus. Yoshiteru dut s’exiler à Sakamoto en 1553 et 1558, revenant à chaque fois après un accord. A chaque fois, le jeune Yoshiteru tentait de conserver une part de l’autorité shogunale et il n’hésita pas à commanditer, sans succès, l’assassinat de Nagayoshi. La santé déclinante et la mort (naturelle) en 1564 de Nagayoshi, priva ce clan d’une tête compétente et le laissa entre les mains d’un triumvirat (le Sanninshû) assisté du chef des vassaux Matsunaga Hisahide qui cherchait à son tour à s’imposer comme la véritable autorité au sein des Miyoshi.

Pour prendre l’avantage à Kyôto même, Yoshiteru devait chercher des soutiens extérieurs chez les daimyôs de provinces et les anciens vassaux. Le shogunat n’avait plus la puissance militaire ni les revenus pour s’imposer, dépendant de fonds provenant de donations. Il fallait alors marchander le seul avantage à la disposition du shogun : la valeur de sa signature. En tant que gouvernant théorique du Japon au nom de l’empereur, le shogun restait une figure de référence lointaine et théorique mais conservant quand même un poids et un respect. Yoshiteru se plaça en arbitre de disputes locales, enterinant des accords locaux, des négociations. Il communiquait avec les grands daimyôs de son temps comme les Takeda, les Uesugi et les Môri, validant la position de ces derniers qui avaient alors intérêt à reconnaître le shogun comme un gouvernement effectif.
Dans le cas de Môri Motonari, le shogun se posa en arbitre mais ses ordres (gonaishô) avantageaient les Môri face à leur adversaires. Les Môri devinrent des soutiens à long terme du shogunat alors qu’eux mêmes ne convointaient pas le pouvoir à Kyôto. Ce scénario se répétait ailleurs et créait un réseau des bonnes relations et d’alliés. Yoshiteru employa aussi les récompenses symboliques à sa disposition pour entretenir son réseau. Il pouvait ainsi distribuer les kanjis de son nom à des daimyôs, un honneur et une reconnaissance qui créait un lien presque familial, Môri Terumoto (le successeur de Motonari) et Uesugi « Kenshin » Terutora en furent les bénéficiaires. Les daimyôs de provinces venaient de nouveau rendre hommage au shogun à Kyôto et pemrettaient à Yoshiteru de sortir du face à face avec Nagayoshi. Yoshiteru était ainsi parvenu à reconstruire un réseau d’obligations dont il se servit ensuite pour contrebalancer le pouvoir brut des Miyoshi.

La mort de Nagayoshi en 1564 le galvanisa dans ses efforts. Les démarches de Yoshiteru et ses tentatives d’assassinat passées rendaient évidente son hostilité envers le clan Miyoshi affaibli. C’est sans doute la raison pour laquelle le Sanninshû, les régents du jeune Miyoshi Yoshitsugu, décidèrent que le shogun représentait une menace à ce moment et devait être retiré. Ils avaient d’ailleurs un remplaçant à disposition, Ashikaga Yoshihide, fils de Yoshitane et cousin intéressé du shogun. Le contexte était favorable car le clan Rokkaku voisin, qui avait été longtemps le soutien du shogunat, était affaibli depuis 1563 par ses propres déboires militaires et ne pouvait plus aider. Les alliés et soutiens de Yoshiteru étaient malheureusement trop loins pour intervenir rapidement en sa faveur.
Le 19 mars 1565, Les troupes des Miyoshis investirent Kyôto dans un véritable coup d’Etat. Yoshiteru résidait alors au Nijô Goshô et il est dit qu’il y combattit avec bravoure, tuant de nombreux énnemis avant de succomber. D’autres versions présentent sa mort comme un suicide par seppuku mais le père jésuite Luis Frois nous a laissé un compte-rendu fidèle des évènements qu’il observa de loin. La postérité a alors fait de Matsunaga Hisahide l’âme du complot et le principal assassin du shôgun, cela devint un de ses titres d’infamie. Le Sanninshû était probablement les véritables auteurs du coup et Hisahide aurait emboité le pas. Leur divergence supposée sur le sort du shogun poussa peut-être Hisahide à s’opposer à ses anciens maîtres dès l’année suivante, menant à une nouvelle guerre entre eux (qui mena à la destruction du Grand Bouddha de Nara). Yoshiteru mourut à seulement 30 ans, il avait deux fils qui vécurent discrètement sous la garde du clan Hosokawa de Kumamoto et du clan Hatano de Tanba mais ils sortirent de l’histoire.

La dernière tentative de restaurer le gouvernement shogunal apparut comme un échec. Les efforts politiques de Yoshiteru s’étaient révélés insuffisants face à la puissance militaire. On pourrait cependant reconnaître que la position aggressive de Yoshiteru, son recours à l’assassinat, provoqua la confrontation alors que les Miyoshi auraient pu collaborer à un projet moins radical. Si un shogun jeune, fort et charismatique comme Yoshiteru avait échoué alors la tache était probablement impossible, son assassinat, bien que choquant, fut perçu comme le symbole de l’incapacité des shoguns à survivre à l’époque des seigneurs de la guerre. A ce moment, il restait encore un shogun, Ashikaga Yoshihide tandis que Yoshiaki n’était rien du tout.
Devenir shogun
Le shogun mendiant
Ashikaga Yoshiaki était le fils d’un shogun sans pouvoir qui avait passé la majeure partie de sa vie sur le chemin de l’exil et le frère d’un shogun exemplaire qui avait été tué par la réalité de son temps. Yoshiaki lui-même n’était pas un guerrier bien qu’issu du clan shogunal. Encore connu sous le nom de Kakukei, il avait reçu une éducation religieuse conforme à son futur rang monastique. Yoshiaki aurait ainsi dû devenir un soutien de son frère, disposant de sa propre province et relativement en sécurité en tant prêtre mais n’était en rien préparer à gouverner, encore moins à conquérir le pouvoir.

C’est sans doute pour cette raison qu’il survécut au coup d’Etat. Fait prisonnier par Matsunaga Hisahide, il fut probablement épargné car cela aurait envenimé ses relations avec le Kôfukuji alors qu’il était le principal daimyô de la province de Yamato où se situe Nara. Les Miyoshi avaient déjà leur candidat au shogunat et Yoshiaki était disqualifié par son état. Pourtant, son autre frère, Shukô, abbé du temple Rokuon-ji (le Pavillon d’or) n’eut pas cette chance et fut tué pour avoir essayé de s’échapper. Kakukei était déjà prisonnier et apparemment inoffensif mais sa survie restait soumise aux intérêts des vainqueurs. Il fut maintenu en résidence surveillée et ce n’est qu’un an après le coup d’Etat qu’il parvint à s’enfuir. Il fut alors aidé par Hosokawa Fujikata, qui était issu d’une branche cadette du clan et ne partageait pas les mêmes intérêts qu’eux et par Wada Koremasa en février 1566. Les deux conjurés agissaient à la fois par fidélité aux Ashikaga et par oppositions aux Miyoshi.

La fuite de Kakukei ne fut pas de tout repos. Cherchant un refuge il se tourna vers les Rokakku d’Ômi qui avaient si souvent soutenu son père et son frère, leur offrant asile et troupes, mais Rokkaku Yoshiharu était alors en train de réévaluer ses relations avec les Miyoshi et ne put l’accueillir. Il tenta sa chance chez Takeda Yoshizumi (sans lien avec les Takeda de Kai) mais celui-ci n’était pas assez puissant pour se déclarer en sa faveur, il fallut reprendre la route. Il arriva finalement dans le province d’Echizen chez Asakura Yoshikage qui accepta de le recueillir et d’examiner la possibilité de marcher sur Kyôto pour l’installer comme shogun. Yoshizumi, Yoshiharu, Yoshikage, on retrouve toujours le même kanji, hérité du défunt Yoshiteru, chacun de ces seigneurs faisait partie du réseau d’alliés et d’obligés entretenu par l’ancien shogun, démontrant de manière posthume l’éfficacité de sa politique d’influence.
C’est durant cette période que les récits placent une anecdote emblématique : Kakukei et ses compagnons auraient été attaqués et dépouillés en chemin, arrivant à pied à leur destination. C’est de là que naquit l’image d’un shogun « aux-pieds-nus » vagabondant sur les chemins du Japon mais en réalité le jeune moine en vadrouille était loin d’être inactif. Chez les Rokakku, dès avril 1566, il pétitionna la cour impériale pour obtenir un meilleur rang honorifique à la cour alors que celle-ci examinait la nomination de Yoshihide comme shogun en titre. Kakukei avait visiblement l’intention d’obtenir un rang officiel et conserver une position lui permettant d’envisager l’avenir.
Il lui fallut évidemment abandonner les ordres. C’est chez les Asakura qu’il redevint un laïc. En avril 1568 il accomplit formellement son genpuku, la cérémonie de passage à l’âge adulte qu’il n’avait pas eu besoin d’accomplir dans les ordres. C’est donc déjà assez âgé qu’il devint officiellement adulte sous le nom de Yoshiaki avec Yoshikage comme « parrain ». Il se refit pousser les cheveux, s’habilla en noble et commença à pratiquer l’entraînement aux armes. Yoshiaki entendait devenir le chef des guerriers que son frère avait été. C’est à cette période qu’il rassembla des vassaux fidèles à lui personnellement, Hosokawa Fujitaka en faisait partie mais aussi Akechi Mitsuhide qui était alors au service de Yoshikage. Yoshiaki recevait des soutiens de la part de clans vassaux comme les Hatakeyama, d’autant plus que les Miyoshi se divisaient dans leur lutte contre Matsunaga Hisahide et qu’ils n’étaient pas appréciés. La candidature de Yoshihide comme shogun s’était embourbée dans les us de la cour. Il aurait dû verser à celle-ci une somme d’argent pour entériner sa nomination mais les Miyoshi ne furent pas en mesure de lui avancer la somme. En conséquence, le shogun apparent devait attendre sa proclamation en dehors de Kyôto. Le siège shogunal était encore officiellement vide.

Yoshiaki rêvait évidemment de profiter de ce contretemps et la seule solution pour lui était d’entrer dans Kyôto. Le problème était cependant de pouvoir ouvrir son chemin vers la capitale avec sur le passage des troupes de clans hostiles. Asakura Yoshikage rechignait visiblement à la tâche car elle impliquait des batailles difficiles mais aussi la difficulté supplémentaire, en cas de victoire, de gérer Kyôto. La grande ville avait toujours été un casse-tête à gouverner avec ses nombreux temples puissants, la cour, les autres clans et une grande population à nourrir et gouverner. Les mois passant, l’inaction risquait de rendre impossible toute restauration et Yoshiaki se lassa d’attendre. Il lui fallait un autre champion. Akechi Mitsuhide lui suggéra de s’adresser à Oda Nobunaga d’Owari.
La restauration inespérée
Mitsuhide savait de quoi il parlait, il avait été un vassal important de Saitô Dôsan, le beau-père de Nobunaga, et avait dû suivre sa carrière. En 1560, Nobunaga s’était rendu célèbre en repoussant l’invasion d’Imagawa Yoshimoto (qui cherchait aussi à marcher sur Kyôto) à la bataille d’Okehazama. Nobunaga avait ensuite passé plusieurs années à conquérir Mino contre Saitô Yoshitatsu, le fils et assassin de Saitô Dôsan. Nobunaga apparaissait comme énergique, attirait à son service des guerriers compétents et ne cachait pas ses ambitions. Il avait aussi fait partie du réseau de contact de Yoshiteru qu’il avait rencontré lors d’une audience privée à Kyôto quelques années auparavant. Yoshiaki décida de se rendre à Gifu durant l’été 1568 avec la bénédiction de Yoshikage qui devait penser s’être tiré une épine du pied.

Le choix avait été judicieux. Nobunaga reçut l’aspirant shogun avec les honneurs, lui fit des cadeaux et se dévoua à sa cause. En septembre 1568, Nobunaga prit la tête de ses troupes et marcha sur Kyôto pour accomplir le Jôraku (la montée vers la capitale, rêve de tout daimyô de l’époque), il défit au passage les clans hostiles, les Rokkaku furent vaincus en trois jours. Ils arrivèrent à Kyôto en laissant Yoshiaki faire son entrée dans la ville. Le 18 octobre, la cour impériale le nommait officiellement shogun. Yoshihide avait été nommé officiellement en février de la même année mais ses patrons Miyoshi n’ayant toujours pas expédié les « cadeaux » dûs à la cour, il n’avait pas fait son entrée dans la capitale. Nobunaga de son côté se montra plus libéral et empressé dans son aide financière à la cour, permettant une confirmation accélérée des prétentions de Yoshiaki. Yoshihide se prétendait toujours shogun mais il n’était que peu suivi et décéda de manière fort opportune la même année.

Nobunaga ne s’arrêta pas là, il commença la construction d’un véritable château sur l’emplacement du Nijô Goshô pour accueillir le shogun et assurer sa sécurité. Les troupes laissées par Nobunaga à Kyôto firent régner un ordre sévère, punissant mais aussi restaurant les bâtiments et le commerce. Elles étaient sous les ordres d’Hashiba Hideyoshi (le futur Toyotomi) en tant que vassal de Nobunaga et Akechi Mitsuhide en tant que vassal du shogun dans une sorte de partage des charges. Nobunaga avait eu sur ses terres une politique libérale visant à faciliter les échanges et la circulation des biens et des marchandises, la même politique mena rapidement de bonnes relations avec les marchands de Sakai et un retour de l’activité et des marchés à Kyôto. C’était une véritable restauration et Yoshiaki était alors plus que reconnaissant, appelant Nobunaga dans une lettre du 24 octobre « son père ». En janvier 1569, Les Miyoshi tentèrent un retour en force depuis la province de Settsu et attaquèrent Kyôto mais ils furent repoussés par les troupes laissées à Kyôto. Nobunaga s’empara ensuite rapidement du Settsu où il installa des seigneurs locaux ralliés pour diriger la province. Kyôto était sécurisée pour la première fois depuis des décennies.
Cela ne dura pas. Yoshiaki suivait le modèle de son frère et entendait restaurer un gouvernement direct et les institutions du bakufu. Il chercha l’appui des chefs des familles de vassaux traditionnels comme Hosokawa Nobuyoshi (qui prit le nom d’Akimoto en honneur du shogun) et Hatakeyama Akitaka (idem) qui avaient été, au moins en titre, vice-shoguns. Il offrit le poste de kanrei à Oda Nobunaga même s’il n’avait pas la bonne naissance mais ce dernier refusa, n’entrant dans aucune hiérarchie officielle. Symbole de la restauration, il proposa à l’empereur et obtint de faire débuter une nouvelle ère sous le nom de Genki (元亀), symbole de la revitalisation du shogunat. Pour faire renaître un gouvernement de dimension nationale, Yoshiaki avait besoin de rallier d’autres daimyôs qui seraient ses relais dans les provinces, acceptant leur pouvoir militaire, il invita Uesugi Kenshin et Mori Motonari à le rejoindre à Kyôto. Yoshiaki entendait aussi avoir le pouvoir de nomination, c’était le coeur de sa charge, le moyen de récompenser et équilibrer les pouvoirs. Il était impensable qu’il ne puisse pas en décider.

En janvier 1569, Nobunaga présenta à Yoshiaki une liste de 9 propositions, les Denchû On Okite, qui devaient encadrer les relations entre le shogun et Nobunaga. Pour résumer, le shogun ne pourrait nommer personne sans approbation de Nobunaga, ce dernier se chargerait entièrement des relations avec les autres provinces. Tout contact avec la cour impériale devrait être soumis à la permission de Nobunaga. Toutes les pétitions reçues seraient d’abord examinée par un officier du clan Oda. C’était une mise sous tutelle qui ne se masquait même pas. Les Hosokawa et les Miyoshi avaient eu en leur temps la décence de conserver au shogun les apparences de l’obéissance. Un an plus tard en janvier 1570, Nobunaga enfonça le clou avec une nouvelle série de 7 « propositions » que Yoshiaki ne pouvait refuser sous peine de perdre son unique soutien militaire et Kyôto. Les ordres shogunaux (gonaishô) seraient examinés d’abord par les Oda et assortis d’une lettre de confirmation de leur part (les décisions antérieures non confirmées furent simplement annulées). Si le shogun voulait récompenser un serviteur, Nobunaga s’en chargerait sur ses propres domaines. Cela avait pour conséquence de détourner la fidélité du bénéficiaire du shogun vers Nobunaga qui était le véritable auteur du bienfait. Enfin, Nobunaga serait libre d’agir sans attendre l’approbation du shogun s’il le considérait nécessaire.
Devenu un pantin de manière très publique, Yoshiaki commença à comploter pour se débarasser d’Oda Nobunaga.
Rester shogun
Le pantin manipulateur
Entre Yoshiaki et Nobunaga un gouffre d’incompréhension existait. Yoshiaki restait le produit de Kyôto et sa région où l’ancien ordre shogunal, bien qu’en déclin, restait la référence. Sa restauration de cherchait pas à détruire les hiérarchies féodales traditionnelles sanctionnées par la cour ou à éliminer la puissance des daimyôs ou des grands temples, seulement les ramener à l’ordre. Les mesures prises par lui en 1568-1569 visaient à revenir à une situation passée en utilisant les mêmes familles. Pire, ses appels pour faire venir d’autres daimyôs fidèles à Kyôto pouvaient passer pour une volonté de rompre sa dépendance envers Nobunaga et équilibrer la situation.

Nobunaga de son côté n’avait jamais fait partie de cet ordre ancien, les Oda d’Owari n’avaient pas été gouverneurs de leur province durant l’époque Muromachi, la fortune de la famille ne datait que de trois générations et Nobunaga avait dû lui-même s’imposer et éliminer ses rivaux avant de s’assurer l’Owari puis le Mino. Il incarnait la figure du Sengoku daimyô dont la légitimité politique, comme dans toutes les provinces périphériques de l’époque, était fondée sur le rapport de force et l’effacement des contre-pouvoirs. Leurs projets politiques étaient diamétralement opposés. Son soutien à Yoshiaki n’avait pas eu pour but d’aider à la restauration et s’intégrer, par les récompenses et les titres, dans le shogunat comme les Miyoshi avant lui. Il cherchait le pouvoir en soi et avait besoin de s’installer à Kyôto, le centre du jeu.
Nobunaga avait rencontré Yoshiteru et il avait été à Kyôto, il en connaissait donc les particularités. Les descriptions le dépeignent comme un homme cultivé, il avait reçu la meilleure éducation inspirée de Kyôto, il était un homme du monde. Il ne s’agissait donc pas d’un barbare brutal, il savait qu’il avait besoin de Yoshiaki comme d’une figure qui rendrait son autorité acceptable mais sans pour autant laisser le moindre doute sur qui gouvernait. Le shogunat de Yoshiaki ne se résumait qu’à une façade, dans le même temps il multipliait aussi les cadeaux et les marques d’obéissance à la cour impériale et les honneurs qu’il en tirait devaient renforcer sa légitimité personnelle à gouverner.

Pour Yoshiaki cela signifiait que Nobunaga était un adversaire à éliminer avant de subir le sort de Yoshiteru. Le frère aîné avait été impatient et avait tenté à plusieurs reprises d’assassiner ses rivaux, Yoshiaki fut plus prudent. Il profita de sa position officielle, de son installation à Kyôto et des moyens disponibles pour contacter les éventuels rivaux de Nobunaga, influencer, récompenser, les liguer ensemble pour s’opposer à la menace Oda. En quelques mois à peine, dès juin 1570, Yoshiaki parvint à monter une véritable coalition anti-Nobunaga. Nobunaga avait poussé le shogun à ordonner à Asakura Yoshikage de venir rendre hommage à Kyôto. Ce dernier ayant refusé, Nobunaga profita du prétexte pour envahir son domaine mais l’expédition fut un échec retentissant. Pris au piège, Nobunaga s’en tira de peu lors de la retraite de Kanegasaki où Mitsuhide et Hideyoshi s’illustrèrent dans leur combat d’arrière-garde. Aux yeux de Yoshiaki, Nobunaga semblait affaibli. Pendant l’absence de Nobunaga, Yoshiaki avait pu mener librement ses propres décisions, en violation des limitations imposées par Nobunaga.
Au sein de la coalition de Yoshiaki, il put réunir plusieurs adversaires et rivaux que la rapide expansion des Oda inquiétaient. Les Miyoshi avaient été expulsés du Settsu mais s’étaient réfugiés dans leurs terres d’Awa dans le Shikoku, ils espéraient pouvoir faire leur retour et Yoshiaki fut prêt à s’allier avec les anciens assassins de son frère pour se débarasser de la menace du moment. Dans le Yamato, Matsunaga Hisahide, qui s’était soumis à Nobunaga en 1568, craignait d’être remplacé dans sa province de Yamato et était prêt à trahir, encore. La position des Môri dans l’Ouest était plus ambigue. Motonari semble avoir eu de bonnes relations avec Nobunaga mais les Môri entretenaient des liens anciens avec le shogunat, ils ne s’engagèrent jamais directement dans la coalition mais en furent plusieurs fois les alliés objectifs.

La présence de Nobunaga dans le Settsu gênait aussi le puissant temple Ishiyama Hongan-ji où était installé l’E-Hôshû (grand-prêtre) Kennyô qui dirigeait l’Ikkô-Ikki, la puissante ligue bouddhiste implantée dans de nombreuses provinces. Nobunaga, accusé d’être un impie hostile aux grandes puissances monastiques, voyait aussi s’opposer à lui l’Enryaku-ji du Mont Hiei, qui était le plus puissant et le plus politique des grands temples de l’époque, ayant souvent eu des princes impériaux comme abbés. De manière générale Nobunaga avait contre lui toutes les puissances ecclésiastiques.
L’expansion de Nobunaga se dirigeait aussi vers le Nord vers l’Echizen où Asakura Yoshikage s’opposait déjà contre lui, rejoint par Azai Nagamasa qui était pourtant le beau-frère de Nobunaga. Plus en retrait, Uesugi Kenshin ne s’impliqua pas directement mais montra sa fidélité au shogunat contre les Oda. Son ennemi traditionnel, Takeda Shingen, qui avait lui-même des visées nationales, s’opposait depuis des années aux Oda et à leurs alliés Tokugawa. Bien que lié par le mariage (sa fille avait épousée l’héritier de Nobunaga et son propre fils avait épousé une fille adoptée de Nobunaga), il devint le fer de lance de la coalition. C’était un véritable encerclement des possessions des Oda que Yoshiaki fut en mesure de monter, par correspondance, contre son ennemi. Yoshiaki lui-même n’était pas danger, Nobunaga ne pouvait pas s’en prendre à lui directement au risque de ternir sa réputation et de perdre sa légitimité à gouverner à Kyôto.

Il fallut pratiquement trois ans à Nobunaga pour se libérer de son encerclement. En septembre, ses troupes furent battues par l’Ikkô Ikki en Settsu ainsi qu’en Ômi par les Asakura-Azai (où son frère Nobuharu et son vassal Mori Yoshinari furent tués). Nobunaga dut temporairement évacuer Kyôto et retourner en Mino. Un autre frère de Nobunaga, Nobuoki, fut tué par la révolte bouddhiste de l’Ikkô-Ikki en Ise. Nobunaga parvint à obtenir de l’empereur un ordre devant restaurer la paix en janvier 1871. Cette trêve lui donna le temps de se reprendre et en septembre 1871, il attaqua et fit incendier le temple du Mont Hiei et fit exterminer ses moines, il s’agissait d’un choc brutal avec la destruction du plus renommé des temples bouddhistes du pays dont l’incendie se vit depuis Kyôto.

L’année suivante il reprit la guerre contre Asakura et Azai. Ayant stabilisé sa situation Nobunaga rendit public la fracture avec Yoshiaki. Jusque là les menées du shogun étaient restées secrètes mais Nobunaga publia des remontrances (les 17 remontrances, Iken Jûnanakahô) explicitant ses griefs, justifiant ses actions et faisant de Yoshiaki le responsable de la situation par sa duplicité. C’est le moment que choisit Takeda Shingen, alors que Nobunaga était occupé ailleurs, pour débuter sa marche vers Kyôto en détruisant les Tokugawa au passage à la bataille de Mikatagahara en janvier 1873. L’armée des Takeda était réputée la meilleure du Japon et était forte de 30 000 hommes. Une bataille décisive entre Shingen et Nobunaga semblait se profiler et le Tigre de Kai était le favori de cet éventuel affrontement. La bataille n’eut jamais lieu, en février 1573 les Takeda stoppèrent leur avancée et attendirent.
De manière coordonnée, les Miyoshi, Matsunaga et Asakura avaient leurs armées pour profiter de l’avancée des Takeda. Yoshiaki lui-même prit les armes et rejoignit Matsunaga Hisahide, l’assassin de son frère, pour lever leurs propres troupes. La coalition sonnait l’assaut final contre les Oda. Il y avait un acharnement personnel dans ces efforts pour détruire Nobunaga. En levant lui-même des troupes, ce qui ne s’était plus vu depuis longtemps, il se soumettait lui-même au risque de défaite, risquant le shogunat par la même occasion. On observe alors des critiques chez ses vassaux les plus fidèles, Hosokawa Fujitaka qui l’avait aidé à fuir en 1565, se détacha alors complétement de lui. Le retard provoqué par la pause des Takeda le fit se découvrir trop tôt, profitant du répit, Nobunaga marcha rapidement sur Kyôto, Fujitaka et Akechi Mitsuhide l’y accueillirent, passant alors entièrement au service de Nobunaga.

Arrivé près de Kyôto, Nobunaga offrit la paix à Yoshiaki si ce dernier rentrait dans les ordres et se retirait. L’entêtement du shogun lui assurait une réponse négative et Yoshiaki ordonna l’attaque de demeures de fidèles à Nobunaga, rompant le premier la paix. Les Oda répondirent en allumant des incendies dans Kyôto, ne s’arrêtant qu’après avoir été richement payés par les marchands de la capitale. L’atmosphère dans la ville était à la panique, Luis Frois nous décrit la panique de la population persuadée qu’après incendié le Mont Hiei, Nobunaga n’hésiterait pas à massacrer la population ayant soutenu le shogun, elle se retourna contre lui. L’étendue des incendies et des rapines commises provoquèrent la panique jusqu’à la cour impériale où l’empereur Ogimachi publia un ordre pour établir la paix en mai.
A l’Est, les Takeda commencèrent à se retirer vers leurs domaines, Takeda Shingen était décédé de maladie et même si la nouvelle était tenue secrète les effets s’en firent sentir. Quelques jours après Yoshiaki quitta Kyôto pour le château de Makishima où il se barricada. Le château défendait alors le Sud de Kyôto mais il ne pouvait résister au déséquilibre de forces entre les Ashikaga et Oda. Fin août, le château se rendit et le 4 septembre Yoshiaki quittait piteusement les lieux après avoir laissé son fils Yoshihiro comme otage, Nobunaga le laissa libre d’aller se faire pendre ailleurs, ne souhaitant pas être connu comme l’assassin d’un shogun.
La défaite facile de Yoshiaki et sa reddition apparurent comme la véritable chute du shogunat, totalement discrédité. Le même mois, en accord avec la cour, Nobunaga abandonna l’ère Genki (celle de Yoshiaki) et proclama la naissance de l’ère Tenshô (天正). Le shogunat n’existant virtuellement plus, Nobunaga assuma une autorité basée sur sa seule puissance et l’approbation de la cour impériale.
Le « shogunat de Tomo »
Nobunaga était cependant encore loin d’en avoir fini. En septembre 1873, il attaqua Asakura Yoshikage et le contraignit au suicide. En octobre il prenait Odani-jô où Azai Nagamasa se suicida à son tour. Yoshiaki de son côté avait trouvé refuge au château de Wakae (Au Sud de l’actuelle Osaka) auprès des Miyoshi. Le recours aux Miyoshi peut sembler surprenant mais Miyoshi Yoshitsugu s’était débarassé de ses encombrants oncles qui avaient régenté le clan et il était le beau-frère du shogun, il était donc le seul parent restant de Yoshiaki. L’ancien shogun obtint que les Miyoshi attaquent la province de Settsu en décembre, lui non plus n’en avait pas fini.
Les vassaux des Miyoshi, craignant Nobunaga qui assiégeait Wakae, trahirent Miyoshi Yoshitsugu qui dut se suicider à son tour avec sa famille, menant à l’extinction du clan. Parallèlement, Matsunaga Hisahide avait fait sa paix et se réconcilia avec Nobunaga. Yoshiaki, prisonnier fut envoyé dans le port de Sakai sous la surveillance des grands marchands. Dans les deux années suivantes Nobunaga continua à combattre sur plusieurs fronts l’Ikkô Ikki (qui menait des révoltes en Echizen, Ise et Settsu) et les Takeda à l’Est. En 1575, Nobunaga détruisit et humilia l’armée Takeda à la bataille de Nagashino et perpétra un véritable massacre des fidèles de l’Ikkô-Ikki en Echizen (peut-être 12 000 victimes). La même année il passa officiellement la direction du clan Oda à son fils Nobutada mais continua à gouverner les affaires nationales et à recevoir des titres de cour. En 1576 commença la construction du château d’Azuchi sur les rives du lac Biwa et l’implantation de ses principaux vassaux près de lui. Akechi Mitsuhide fut le premier récompensé avec la construction de son propre château à Sakamoto, longtemps le refuge des shoguns. Le temps des guerres de défense était passé et durant les années suivantes Nobunaga put relancer son expansion territoriale.

Ashikaga Yoshiaki de son côté était ignoré mais restait shogun, son titre ne pouvait lui être retiré que par la cour ou par sa démission. Il disposait encore d’alliés chez les ennemis des Oda et même de revenus. Le shogun confirmait toujours les nominations de prêtres des grands temples pour lequel il touchait un revenu, il recevait aussi des donations d’autres provenances. Yoshiaki n’était pas sans ressources ni alliés. L’exil n’était en rien une déposition pour lui et il trouva le moyen de quitter Sakai pour se rendre dans la province de Bingo, sur les terres des Môri. Sous leur protection il rétablit un gouvernement en exil à Tomo d’où il reprit ses contact et publia des ordres shogunaux contre Nobunaga. Tomo avait été autrefois un refuge pour le premier shogun Takauji lorsqu’il avait perdu Kyôto, l’identification était claire et l’intention d’un retour évidente.

Yoshiaki continua à soutenir les opposants aux Oda, expédiant des lettres, assurant les contacts, donnant aux Môri une légitimité en tant que chefs de cette opposition alors que la poussée des Oda vers l’Ouest les menaçait désormais. Il les poussa à soutenir par un ravitaillement naval les assiégés de l’Hongan-ji à Osaka, dans le même temps il rassembla des soldats payés venus d’Iga et Koga connus pour leurs mercenaires (ensuite considérés comme des ninjas). Les victoires successives des Oda réduisirent progressivement sa portée, après la défaite des Takeda en 1575, Uesugi Kenshin apparut comme son meilleur soutien et sa meilleure chance de victoire. Le vieux daimyô remporta un grande victoire contre les Oda à Tedorigawa, démontrant une dernière fois sa supériorité militaire mais décéda peu après en 1578.

Il est possible que Yoshiaki ait eu une influence dans la révolte des Besshô en 1577 ainsi que la dernière révolte de Matsunaga Hisahide puis celle d’Araki Murashige ( en 1578 qui retardèrent et empêchèrent l’avancée de Nobunaga vers l’Ouest et les Môri. Les échecs de ces révoltes déstabilisèrent aussi l’ordre au sein de la hiérarchie des Oda même si elles furent finalement matées en 1580 alors que le temple Ishiyama Hongan-ji se rendait à son tour, mettant fin aux révoltes bouddhistes de l’Ikkô Ikki. En 1582, les Oda commandés par Hashiba Hideyoshi faisaient face à l’armée des Môri lors du siège du château de Takamatsu et une confrontation directe semblait imminente.

C’est finalement une autre révolte, celle d’Akechi Mitsuhide, qui finit par avoir raison de Nobunaga lors du coup d’Honnô-ji de 1582. Mitsuhide avait été un vassal de Yoshiaki avant de passer au service de Nobunaga mais les historiens débattent encore des raisons de sa révolte qui ne furent jamais explicitées. Il s’agissait probablement de raisons propres à Mitsuhide qui avait été désavoué à plusieurs reprises dans les négociations qu’il menait avec les Chôsokabe du Shikoku et avait probablement été insulté. On peut cependant s’interroger sur une influence sous-jacente et d’éventuels contacts avec son ancien maître en exil. L’imminence d’une guerre avec les Môri rendait la position de Yoshiaki à Tomo difficile mais sans écrit il est cependant difficile d’apporter une réponse claire.

La mort de Nobunaga laissa un moment l’espoir d’un retour à Kyôto. Yoshiaki tenta de pousser les Môri à marcher sur Kyôto en profitant de la division entre les vassaux des Oda durant l’année 1582. Les Môri étaient cependant plus circonspects, durant les années précédentes il avaient toujours été un pas en retrait dans leur soutien aux révoltes contre Nobunaga, leur doctrine visant surtout à s’assurer du contrôle de leurs provinces sans chercher à jouer un rôle national. Dans les débats entre factions internes, une partie des vassaux des Môri favorisaient un soutien à Hashiba Hideyoshi qui apparaissait comme le favori dans la course au pouvoir, souhaitant gagner sa faveur après sa victoire. Yoshiaki voulait plutôt soutenir Shibata Katsuie car ce dernier était installé en Echizen alors qu’Hideyoshi contrôlait Kyôto et était donc l’adversaire le plus évident. Hideyoshi était aussi de naissance paysanne, une différence sociale qui devait entrer aussi en compte. Shibata Katsuie fut éliminé en 1583 et Hideyoshi s’imposa, débutant de bonnes relations avec les Môri. En 1586, devenu Toyotomi Hideyoshi, il fut nommé régent kampaku et organisa un gouvernement d’envergure nationale, révisant le cadastre, interdisant les guerres privées, imposant une organisation hiérarchique et une administration propre.

Le régime des Toyotomi était un gouvernement fonctionnel reconnu et intégré à la hiérarchie traditionnelle de la cour impériale. L’empereur Ogimachi était allé jusqu’à annoblir Hideyoshi en créant le clan Toyotomi. Dans ce cadre d’une paix restaurée et d’un ordre qui se mit rapidement en place, la restauration shogunale des Ashikaga devint simplement sans importance. Môri Terumoto souhaitait intégrer cet ordre et sécuriser ses provinces, il rendit hommage à Hideyoshi dès 1583 et conserva la moitié de ses provinces historiques. Il confia ensuite une partie de ses troupes à Hideyoshi en 1585 lors de son expédition dans le Kyûshû. Hideyoshi ne demanda pas que Yoshiaki lui soit livré et les Môri continuèrent à lui offrir l’hospitalité.
Yoshiaki n’avait plus de moyen d’influencer les évènements, la disparition de Nobunaga avait éliminer la principale raison de l’écouter et Hideyoshi s’avérait être plus consensuel et rassembleur. En 1588, il prit la décision de se rendre à Kyôto pour remettre officiellement son titre de shôgun à l’empereur, mettant un terme au bakufu, le titre resta sans bénéficiaire jusqu’en 1602 et la victoire de Tokugawa Ieyasu. Hideyoshi eu alors le beau rôle en se montrant généreux en accordant à Yoshiaki (redevenu prêtre sous le nom de Shôzan) le domaine de Makishima. Avec la construction du château de Fushimi voisin, Makishima avait perdu son importance stratégique et son château. Les revenus de 10 000 kokus de riz domaine constituaient revenus confortables sans être exagérement importants. Le lieu était voisin de la résidence d’Hideyoshi à Fushimi, sous bonne garde.

Un récit de l’époque Edo nous raconte qu’Hideyoshi proposa à Yoshiaki de l’adopter. Cette adoption aurait fait d’Hideyoshi un Ashikaga et lui aurait permis de revendiquer le titre shogunal que sa naissance humble lui interdisait. Face au refus de Yoshiaki il aurait alors été adopté par Konoe Sakihisa de l’ancienne famille Fujiwara qui monopolisait le titre de régent et put être élevé à ce rang sous le nom de Toyotomi. C’est cependant peu probable, Nobunaga et Hideyoshi montrèrent durant leurs règnes qu’ils fondaient leur légitimité sur les relations avec la cour impériale et les titres historiques que l’empereur attribuait. Cette source de légitimité était supérieure à celle que Yoshiaki pouvait fournir. Cette histoire illustre combien le shogunat était en réalité une relique du passé ignorée à ce moment.
Après 1588, Yoshiaki mena la vie d’un daimyô parmi d’autres dans le Japon pacifié d’Hideyoshi. On note qu’il envoya des troupes pour participer à l’invasion de la Corée en 1592 et était présent au château de Nagoya (près de Fukuoka) avec son propre camp, au moment de l’invasion. Son contingent devait cependant être réduit et purement symbolique. Le fils de Yoshiaki, l’éventuel prétendant Yoshihiro, était entré dans les ordres depuis des années et ne succéda pas à son père comme daimyô. A la mort de Yoshiaki à 61 ans en 1597 à Osaka, son domaine fut réattribué. Il existait alors quelques descendants de branches cadettes du clan Ashikaga, notamment issues de Yoshihide, mais la plupart vécurent dans l’obscurité, intégrés aux vassaux directs des Tokugawa sous le shogunat d’Edo mais sans être autorisés à porter leur nom ancestral.

Jugement de l’histoire ou mémoire manipulée?
L’image courante d’Ashikaga Yoshiaki au Japon, celle d’un lâche et d’un incompétent facilement manipulé, se démarque des actions du personnage historique. A défaut d’être un guerrier nous pouvons lui accorder la détermination qui lui permit dès 1566 et jusqu’en 1588 de s’opposer à des adversaires plus puissants que lui à tous points de vue. Il ne s’agit pas seulement d’un fantôche que Nobunaga aurait utilisé à ses fins mais d’un acteur à part entière des luttes politiques. Il se place dans la lignée de son frère comme porteur du projet de restauration shogunale, capable d’attirer à lui des alliés et d’incarner une forme de légitimité. On ne peut que reconnaître ses compétences diplomatiques dans sa capacité à forger une coalition contre Nobunaga avec des membres venant de provinces différentes, de statuts différents et d’intérêts divergents. Il fut en mesure de mettre Oda Nobunaga sur la défensive de 1570 jusqu’en 1575. Même après son expulsion de Kyôto on le vit poursuivre ses activités à Tomo, conservant sa capacité à nuire jusqu’en 1585. Durant l’époque Sengoku, la capacité à survivre était considérée comme un succès en soi, à ce titre Ashikaga Yoshiaki échoua à maintenir le shogunat mais réussit à faire survivre son nom, pourtant ce nom a été ridiculisé par la suite.

Si vous regardez les nombreuses productions historiques contemporaines consacrées au Sengoku Jidai, que ce soit au cinéma, à la télévision ou dans les mangas, Yoshiaki sera immanquablement représenté comme un personnage ridicule. Adipeux ou comiquement maigre, maquillé ou simplement laid, porté à l’hystérie ou irrémédiablement timide, le Yoshiaki des médias n’est pas ridicule que par opposition au preux Nobunaga. Il est l’archétype négatif du noble incompétent. Cette image nous provient directement de la littérature du début de l’époque Edo.
Personne n’a écrit de récit du point de vue du dernier shogun, les chroniques à notre disposition prennent comme personnage central à mettre en valeur les vainqueurs de l’époque, Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi puis Tokugawa Ieyasu. Dans le Shinchô Kôki d’Ôta Gyûchi, la glorification de Nobunaga entraîne nécessairement la critique et le mépris envers Yoshiaki, présenté comme un traître et un manipulateur. Dans le Taikôki d’Oze Hôan, centré sur Hideyoshi et écrit sous le régime des Tokugawa, le dernier shôgun est minimisé. Hideyoshi avait pris le pouvoir dans la continuité de Nobunaga, il devait donc renforcer la légitimité de ce dernier face au shogunat qui ne pouvait qu’être incompétent. Le shogunat d’Edo l’ignora globalement, les Tokugawa se plaçaient en successeurs des Ashikaga mais ne pouvaient valoriser le règne de ses derniers représentants. Durant la restauration Meiji ce sont les shoguns dans leur ensemble qui furent méprisés par la restauration impériale, les statues de plusieurs shoguns Ashikaga furent même décapitées et exposées à Kyôto.

Dans le cas précis de Yoshiaki la critique a porté sur son inaptitude à être un véritable guerrier, opposé à la figure virile de Nobunaga qui disposait pour lui d’un charisme réel. Yoshiaki avait été élevé pour être moine bouddhiste, manquant ainsi l’entraînement aux armes et à la guerre dont son frère Yoshiteru bénéficia. Une fois devenu shogun, sa charge le poussa plus vers un rôle cérémoniel, les shoguns Ashikaga avaient adopté une culture inspirée de la cour impériale, leurs attitudes, leur éducation et leur manière de gouverner les rapprochaient de l’ancienne noblesse de cour, elle aussi totalement désarmée. Nobunaga était là pour se charger des aspects militaires et mis à part sa tentative de révolte en 1573, Yoshiaki ne fut pratiquement jamais vu en armure. Le dernier shogun renvoyait effectivement l’image d’un noble physiquement faible très éloigné de ce que les samurais attendaient d’un chef militaire, incapable d’inspirer la fidélité alors que les relations directes entre seigneur et vassal la question du charisme et de la confiance étaient primordiales.

C’est là justement que la comparaison avec Ashikaga Yoshiteru devient pertinente. Entre les deux frères, le Kengô shôgun est présenté comme le plus méritant et le plus apte des deux. On a pourtant noté que Yoshiaki reprit les mêmes méthodes et poursuivit les mêmes objectifs que son frère aîné et que sur ce chapitre il connut plus de succès que ce dernier. Yoshiteru échoua en étant finalement éliminé par les Miyoshi tandis que Yoshiaki survécut et opposa une résistance plus acharnée à son adversaire. La différence entre les deux était que Yoshiteru pouvait être identifié comme un chef militaire à la manière des daimyôs tandis que Yoshiaki garda une image plus « civile ». L’échec famboyant de Yoshiteru cadrait aussi mieux avec les valeurs guerrières qui furent mises en avant durant l’époque Edo où se forgea le récit des personnages du Sengoku Jidai. Yoshiaki, qui s’était finalement rendu en 1573, apparaissait comme plus honteux selon cette même morale (à noter cependant que selon la morale du Sengoku Jidai, la reddition et le refus du suicide n’étaient pas forcément honteux).

L’effacement de Yoshiaki se retrouve dans la date traditionnellement attribuée à la fin du shogunat de Muromachi. Tous les livres d’histoire japonais donneront la date de 1573 quand Yoshiaki fut expulsé de Kyôto et non de 1588 lorsqu’il abandonna finalement le titre. Après 1573, Yoshiaki était encore reconnu comme shogun et ce n’était pas la première fois que le shogun devait rester en exil plusieurs années. La différence avec les exils précédents fut qu’après 1573 se mit en place à Kyôto, sous Nobunaga puis Hideyoshi, un nouveau régime politique qui ne s’intégrait plus dans le cadre du vieux shogunat mais s’en affranchissait. L’ancien régime était fondé sur une féodalité plus régulée et équilibrée par les grands vassaux, les temples, la cour etc. Nobunaga et Hideyoshi s’appuyaient sur la cour impériale mais leurs gouvernements étaient fondé sur une admnistration directe forte et justifiée par la puissance militaire et la coopération (contrainte) des principautés alliées et vassales. La période Azuchi-Momoyama apporta aussi des changements rapides sur les lois gouvernant les guerriers mais aussi les habitants des villes et des campagnes. Ce retour à l’ordre fut rapide et visible. Dans ce contexte l’ancien shogunat apparut simplement comme obsolète et remplacé naturellement par un régime plus fort. En 1588, personne ne soutenait plus l’ancien shogunat même parmi les anciens vassaux de Yoshiaki, il était devenu anachronique.

Malgré ses efforts et ses défauts personnels, Ashikaga Yoshiaki fut un perdant de l’histoire mais sa défaite est moins une défaite personnelle que le résultat du remplacement de l’ancien shogunat de Muromachi par ce qui déboucha sur le nouveau shogunat d’Edo. La dynastie Ashikaga ne s’écroula pas dans les flammes malgré le contexte de guerre permanente mais s’enfonça dans l’obscurité et Yoshiaki termina sa vie paisiblement.
