Les derniers samurais : le Shinsengumi

Le public japonais a tendance à se concentrer sur deux périodes historiques, le Sengoku du XVIe siècle et la fin du shogunat au XIXe siècle. Le point commun des deux est de fournir un gallerie de personnages héroïques popularisés. La fin du shogunat, le Bakumatsu, étale une série de portraits face aux changements rapides, le plus souvent tragiques. Parmi eux, les membres du Shinsengumi sont devenus les héros représentant des derniers samurais. Ces défenseurs du passé, de même que leurs adversaires, sont les visages d’un drame qui continue de passionner les Japonais, illustrant des valeurs encore revendiquées. 

目次

Les lames du shôgun (1863-1864)

Une milice pour protéger Kyôto

Pour résumer au maximum ce que fut le Shinsengumi, il s’agit d’un groupe d’auxiliaires recrutés parmi des guerriers sans maîtres pour assurer la sécurité à Kyôto entre 1863 et 1868. Ils furent actifs durant ces cinq courtes années cruciales pour l’avenir du Japon et se firent connaître pour leurs faits d’armes face aux partisans de la restauration impériale. Leur chef était Isami Kondô, secondé par Hijikata Toshizô, et entouré par toute une compagnie de sabreurs compétents soumis à une discipline stricte. Au moment de la chute du shôgunat en 1868, ils furent intégrés à l’armée des Tokugawa et combattirent, un bon nombre d’entre eux furent tués ou exécutés et certains de ses membres comptèrent parmi les derniers partisans du shôgun encore en lutte contre le nouveau gouvernement Meiji. Pour dire les choses plus clairement, il s’agissait d’une milice chargée d’une mission que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « antiterroriste ».

Le Shinsengumi est une anomalie de l’époque Edo causée par des circonstances exceptionnelles. Dans la société bien ordonnée par le shogunat l’ordre était assuré localement par chaque domaine féodal. Le shogunat avait le monopole du recours à la violence armée et exerçant un contrôle rigoureux sur la société. Les guerriers sans maîtres, les rônins, étaient considérés comme des marginaux brouillant les limites entre les castes de la société, ils étaient sous contrôle. En dehors des domaines appartenant aux Tokugawa, leurs vassaux et leurs parents, le shogunat exerçait aussi une autorité sur certains lieux jugés importants par des magistrats (bugyô) qui avaient sous leurs ordres des vassaux du shogunat. C’était le cas de Nagasaki (pour contrôler les échanges avec les Hollandais) et c’était aussi le cas pour Kyôto, la ville de l’empereur. L’empereur n’exerçait pas une autorité directe sur sa propre ville, les magistrats du shogunat s’en chargeaient en son nom. La ville était dirigée depuis le château Nijô par le Kyôto Shôshidai nommé par le shôgun.

Une milice de supplétifs, composée de membres au statut incertain, n’aurait normalement jamais dû voir le jour. Les circonstances étaient cependant loin d’être normales. Le Shinsengumi n’a pas été la seule compagnie d’auxiliaires utilisée par le shôgunat finissant. Ils avaients leurs rivaux tels le Mimawarigumi (« compagnie de patrouille ») qui n’acceptait que des samurais de rang plus élevé. Dans le camp adversaire, celui du Sonnô Jôi (« Révérer l’empereur, expulser les barbares » selon leur mot d’ordre) aussi des groupes ou conjurations réunissant des guerriers en dehors de l’organisation du clan existaient tel le Kinnôtô du domaine de Tosa qui avait adopté des vues radicales et violentes. Pro-shogunat (Sabaku-han) ou Sonnô Jôi formaient des shishi (groupes) unis par une volonté ou une idéologie et ayant une existence plus ou moins reconnue.

Membres du Kaientai de Sakamoto Ryôma (au centre), il s’agit d’un cas un peu à part tout à la fois shishi mais aussi compagnie privée qui tenta de percer dans le transport maritime (à des fins politiques). Le Japon a connu un grand nombre de ces sociétés éphémères et la plupart locales fondée entre 1861 et 1867.

Leurs membres étaient au sens propre des militants convaincus et prêts à s’impliquer dans la cause. C’est là aussi une grande différence avec le reste de l’époque Edo où la seule cause dans laquelle un guerrier pouvait s’impliquer était celle du domaine. Les membres du Sonnô Jôi souhaitaient renverser le shôgunat pour restaurer l’autorité impériale. Ce mouvement d’idée avait commencé à se développer au milieu du XVIIe siècle avec le Mitogaku (une école de pensée historique née dans le domaine de Mito) et relayée ensuite dans le Kokugaku (les études nationales qui cherchaient à définir la nature du Japon) et voyait le shôgun comme un usurpateur né des guerres civiles. Ce mouvement d’idée était très répandu même en dehors des lettrés et de la caste guérrière mais plus particulièrement dans les domaines « alliés » de l’Ouest du Japon. Face à eux se trouvaient les tenants de l’ordre social et politique de l’époque Edo fondé sur la suprématie des Tokugawa. Cette suprématie fut remise en question par l’ouverture forcée du Japon par les Américains en 1854 (traité de Kanagawa) puis l’installation de marchands étrangers (1858, traité Harris).

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La fermeture du pays avait été une des bases du régime shôgunal et revenir dessus nécessitait un crédit politique que le shôgun n’avait plus. Il fallut demander son approbation à l’empereur (reconnaissant implicitement sa supériorité) que ce dernier s’empressa de refuser. La tension politique convainquit certains samurais de s’impliquer directement dans les affaires par le complot et l’assassinat auquel le shôgunat répondit par les purges de l’ère Ansei (1861). Un climat de violence politiques s’était installé en quelques années et Kyôto (où de nombreux domaines avaient une demeure et des hommes à eux) était devenue le lieu de ralliement de toutes les conjurations. En réalité la limite entre les deux camps était beaucoup plus floue, la période a vu des partisans du Sonnô Jôi se mettre au service du shôgun et inversement. Certains soutenaient le shôgun tout en souhaitant expulser les étrangers ou restaurer l’empereur mais en ouvrant et modernisant le pays avec divers variations et degrés selon les parcours personnels.

La princesse impériale Kazu-no-Miya fut la première femme de la famille impériale à épouser un membre de la classe guérrière, une mésalliance aux yeux de beaucoup qui fut vécue comme une offense de la part de la maison shôgunale. Lors de son transfert evrs Edo les risques d’attaques et d’enlèvements furent pris au sérieux. Son couple avec le shôgun semble pourtant avoir été heureux, bien que bref.

En 1863, le shogunat était à un tournant et était parvenu à marier le nouveau et jeune shôgun Tokugawa Iemochi avec la propre soeur de l’empereur, la princesse Kazu-no-Miya. Cette union inédite devait sceller une fragile alliance entre la cour et le shôgunat (Kobu Gattai) et restaurer le calme. Le jeune shôgun entreprit alors un voyage vers Kyôto pour y rencontrer l’empereur Kômei, son beau-frère. La rencontre devait illustrer leur réconciliation mais aussi permettre de négocier le retrait d’un ordre impérial d’expulsion des étrangers émis par Kômei (qui n’avait pas de valeur concrète mais risquait de provoquer des troubles). C’était la première visite d’un shôgun à Kyôto depuis Tokugawa Iemitsu, plus de deux siècles auparavant. Les temps changeaient mais il était important d’éviter les incidents regrettables pouvant compromettre une paix fragile.

Shinsegumi assemble

Le Kyôto Shôshidai ne suffisant plus à assurer la sécurité de Kyôto on lui adjoignit un commandant militaire, le Kyôto Shûgoshoku, Matsudaira Katamori du domaine d’Aizu, parent éloigné du clan shogunal (dont il portait le nom original). Katamori arriva à Kyôto avec un millier de ses hommes en février 1863, juste à temps pour préparer la venue du shôgun en avril 1863. En préparation à cette venue, il avait obtenu la formation d’une compagnie de guerriers sans maîtres recrutés pour l’occasion, le Rôshigumi (la compagnie des rônins) en octobre 1862. Ils furent rassemblés à Edo sous la conduite de Kiyokawa Hachirô (un samurai du plus bas rang du domaine de Shonai) et furent 234 à prendre la route vers Kyôto à la fin de mars 1863. Leur mission était alors simplement de patrouiller les rues de Kyôto et de ses environs pour repérer des partisans du Sonnô Jôi et éviter les attaques.

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Du Rôshigumi au Shinsengumi plusieurs étapes furent nécessaires pour plusieurs raisons. Même si le Rôshigumi avait reçu une commission du Shûgoshoku ils restaient un groupe de volontaires sans la structure ni l’esprit de corps des vassaux d’un clan. Ses membres venaient d’horizons variés et étaient des rônins, sans maître officiel ils faisaient preuve d’une fierté sourcilleuse et d’une obéissance de circonstance. Kiyokawa Hachirô dirigeait nominalement la compagnie mais elle était en fait composée de plusieurs groupes. Kiyokawa avait ses partisans, le plus souvent venus de Shônai comme lui, ils étaient la majorité mais il fallait compter avec le groupe des volontaires de Mito réunis autour de Serizawa Kamo et le groupe du Shieikan (du nom du dojo de provenance de la majorité de ses membres) réunis autour de Kondô Isami (le 4e maître du Tennen Rishin-ryû qu’enseignait le dojo en question) qui avait embrigadé une partie de ses disciples.

Kiyokawa Hachirô par un auteur d’estampe anonyme, vers 1930 (à l’époque du début de la réhabilitation du Shinsengumi). Kiyokawa fut assassiné en 1863 à son retour à Edo, le coupable désigné est généralement Sasaki Tadasaburô, le chef du Mimawarigumi qui l’aurait poursuivi pour le punir de sa désertion du Rôshigumi et/ou ses projets d’incendie du port de Yokohama. Source : ukiyo-e.org

Ils n’avaient pas tous les mêmes opinions ou les mêmes méthodes sur leur mission. Kondô Isami était nettement le plus radical, prônant une attitude sévère et une discipline stricte. Il était aussi plus fermement dévoué au shôgun et à Matsudaira Katamori suivant son idée de la fidélité à un maître, espérant sans doute devenir un vassal (ce qu’il n’était pas). Le groupe de Mito, suivant la majorité des gens de ce domaine, était plus volontiers critique du shogunat et favorable à l’empereur mais sans vouloir le renversement du régime. De son côté Matsudaira Katamori était fidèle au shôgun mais professait la modernisation. Quant à Kiyokawa Hachirô, il révéla dès l’arrivée du groupe à Kyôto que son intention était, sous couvert de leur mission, d’aider clandestinement le Sonnô Jôi à renverser le shôgunat. Ce coup de théâtre sur ces intentions secrètes poussa les deux autres factions à rejetter Kiyokawa et les siens qui décidèrent de quitter Kyôto pour retourner à Edo pour avancer leurs propres plans. Les gens de Kiyokawa et d’autres déçus partis, il ne restait plus que 36 membres au Rôshigumi! C’est là une autre caractéristique de ces shishi, l’extrême importance des personnalités qui les composaient et de leur influence sur leurs pairs, entraînant une grande volatilité de ses membres.

Photographie de Matsudaira Katamori durant ses années de commandement à Kyôto. Il avait alors 28 ans et sa mission lui avait été imposée le shogunat. Il s’y résigna en annonçant à ses vassaux qu’ils devaient se préparer à trouver leur tombe à Kyôto.

Une fois débarassés de Kiyokawa, Serizawa Kamo devint le leader du Rôshigumi mais avec Kondô Isami disposant d’une position influente. Negishi Yûzan formait le dernier membre d’un triumvirat officieux, il avait avec lui une minorité d’anciens du groupe de Kiyokawa qui n’avaient pas déserté. Il fallut d’abord trouver de nouvelles recrues. C’est vers cette époque que Saitô Hajime rejoignit le groupe ainsi que des volontaires venus d’autres domaines. Ils n’étaient pas plus unis que précédemment, Kondô Isami s’était pris de haine pour une autre figure du groupe, Tonouchi Yôshiô. Ce dernier ne faisait pas partie d’une faction et était plus malléable mais sa dispute avec Kondô mena à son assassinat par Kondô lui-même et Sôji Okita sur le pont Shijo-Ohashi en mai 1863. D’autres figures mineures préférèrent quitter discrètement Kyôto. Le groupe avait besoin d’une reconnaissance officielle allant au-delà de leur escorte du shôgun, il portèrent une pétition à Matsudaira Katamori et obtinrent le statut d’oazukari du clan d’Aizu, c’est à dire des samurais temporairement intégrés au clan mais non payés.

Fushimi est aujourd’hui plus connu pour le sanctuaire Inari et ses brasseries de sakè mais c’est justement parce que c’était là que l’approvisionnement en riz de la ville arrivait que les brasseries se développèrent. Les canaux sont aussi le témoignage de son rôle pour connecter Kyôto au port d’Osaka via ses nombreuses voies d’eau reliées au fleuve Yodo.

Ils furent installés au Sud de Kyôto près de Mibu et prirent le nom de Mibu Rôshigumi. Ils étaient loin d’être suffisamment nombreux ou respectables pour jouer un rôle proche du shôgun. Le Mimawarigumi, sous les ordres du Shôshidai, opérait dans le centre de Kyôto, surveillant en particulier les alentours du palais impérial, le Rôshigumi surveillait principalement Fushimi. Il s’agissait de la périphérie Sud de Kyôto et son important port fluvial par où la ville était approvisionnée et qui comptait de nombreuses maisons marchandes, auberges, entrepôts etc. C’était un lieu particulièrement propice aux rencontres clandestines. Il s’agissait pour eux surtout de patrouiller dans les rues mais aussi se renseigner, espionner, surveiller le passage de certains noms recherchés. Il apparut rapidement que le Rôshigumi ne se limiterait pas aux limites de son district. On les vit rapidement patrouiller dans Kyôto et plus particulièrement dans Gion qui accueillait un grand nombre d’auberge (lieu privilégié de la collecte d’information) et même jusqu’à Osaka, provoquant des disputes de territoires avec le Mimawarigumi et refusant les rappels à l’ordre.

Entrée de la résidence Yagi, une famille de samurais de Mibu qui logèrent les chefs du Rôshigumi, le bâtiment a été restauré et se visite aujourd’hui comme un lieu de l’histoire du Shinsengumi.

Le statut du groupe était encore ambigu, leur mission aurait dû s’arrêter avec la visite du shôgun et ils n’étaient pourtant pas intégrés dans une vraie structure organisée, ils n’étaient même pas payés. Cela explique que dans les premiers temps, Serizawa Kamo et d’autres furent contraints de faire la tournée des marchands et commerçants pour les « inviter » à une action patriotique par des donations généreuses, obtenant par la même occasion une « protection » bienvenue. Serizawa avait déjà pratiqué cela durant ses années à Mito (au point d’être arrêté pour racket, manquant de peu d’être exécuté avant d’être grâcié en 1862) et les plaintes contre le Rôshigumi obligèrent le clan d’Aizu à leur verser un budget réduit, les membres du Rôshigumi continuèrent cependant à s’en remettre à la générosité locale, dînant et faisant la fête gratis dans les maisons de geishas locales. La surveillance des maisons de geishas fut centrale dans leur recherche de renseignements et de nombreux membres du Shinsengumi, ainsi que du Sonnô Jôi, avaient des geishas pour maîtresses, ces dernières protégeant leurs favoris ou refusant l’accès aux « adversaires » (Nagakura Shinpachi eu même une fille qui devint à son tour une geisha réputée). Les chefs de la compagnie étaient généreusement logés par des familles de samurais sympathisants.

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On peut se demander si le Rôshigumi n’était pas après tout simplement un gang de voyous politisés. Ils furent à l’origine de plusieurs incidents et rixes. En juin 1863, un groupe mené par Serizawa se rendit à Osaka à la recherche de partisans du Sonnô Jôi, en chemin ils se disputèrent avec des sumos dans une altercation qui en laissa plusieurs sur le carreau. Accusés de violences par le magistrat (yoriki) d’Osaka, Uchiyama Hikojirô, ils furent blanchis mais Uchiyama fut assassiné mystérieusement en janvier 1864. Le même Serizawa était aussi connu pour ses esclandres, il avait incendié la maison de geishas Yamatoya où il avait ses habitudes après une dispute. Ils remplissaient cependant leur mission avec zèle, ce qui les sauva. En septembre 1863, le clan de Chôshû allié à 7 grands nobles de la cour tentèrent un coup d’Etat (incident du 18-août, selon l’ancien calendrier lunaire) dont le but était de s’emparer du palais et de l’empereur Kômei (jugé trop conciliant avec le shôgun), l’affaire tourna à l’affrontement aux portes du palais gardé par les clans d’Aizu et de Satsuma. Le Rôshigumi se présenta sans ordres au portes, exigeant de participer à la défense du palais. Serizawa en tête ils firent preuve de tant d’ardeur qu’ils s’attirèrent l’approbation de Matsudaira Katamori. Chôshû fut expulsé de Kyôto et les nobles conspirateurs partirent y trouver refuge. La situation était tendue.

En tant que chef du Rôshigumi, Serizawa Kamo peut être crédité d’avoir formé un groupe compétent, bien que violent, et d’avoir su s’immiscer dans les réseaux de connaissances locales composés de marchands, commerçants, aubergistes etc. pouvant à la fois être une source de revenue pour la compagnie (par des donations) et de renseignements. L’histoire l’a dépeint sous un jour négatif, il est souvent le « méchant » dans les histoires concernant le Shinsengumi mais plusieurs anecdotes le montre faisant preuve de charisme, charmant ses interlocuteurs et arrondissant les angles. C’est le même personnage qui, souvent ivre, avait recourt à la violence et menant une vie décousue de fêtard parmi les geishas de Kyôto. Il y avait du mousquetaire chez Serizawa mais cela le plaça dans une situation difficile face aux élites de Kyôto, Matsudaira Katamori en premier, et sur une voie de collision avec le rigide Kondô Isami.

Il y avait une différence de poids entre les deux, Serizawa était né d’une famille guérrière ancienne (un Serizawa combattit et fut récompensé à Sekigahara) au service des Tokugawa de Mito, il avait toute l’assurance et la morgue de sa classe. Kondô était le maître d’un dojo dont il avait hérité mais il appartenait de naissance à une famille de paysans enrichis qui se situaient dans une zone floue entre les classes paysannes et guérrières. Nourri aux aventures littéraires de l’époque Edo, en particulier le Chûshingura, Kondô Isami était à la recherche de la pureté du guerrier avec un zèle de converti et surtout il avait besoin de la reconnaissance ultime, devenir vassal d’un seigneur, ce que Matsudaira Katamori lui avait accordé, d’une certaine façon. Les deux hommes ne pouvaient que s’opposer.

Kondô Isami, c’est l’une des rares photographies du chef du Shinsengumi. En général nous n’avons que peu de portraits des membres de la milice car pour la plupart il s’agissait de personnages peu connus et peu enclins à se faire photographier.

En octobre 1863, Serizawa Kamo provoqua un esclandre dans la maison de geishas Yoshidaya. Il convoitait la geigi Kotora qui l’avait repoussé, furieux il l’humilia publiquement en lui coupant les cheveux (et autres formes de violences). Kyôto prenait ses geishas au sérieux et l’affaire remonta jusqu’à à la cour qui ordonna la punition du Shinsengumi. Le contexte politique rendait l’incident importun et déplaisant. Matsudaira Katamori demanda à Kondô Isami d’y mettre de l’ordre en le laissant en dehors des détails. Le premier mouvement fut de s’emparer de Niimi Nishiki, un lieutenant de Serizawa, pour le forcer à témoigner de l’affaire, Kondô le contraignit le 13 octobre à s’ouvrir le ventre par seppuku en punition de ses crimes. Le 18 octobre, Serizawa et plusieurs de ses proches étaient au Shimabara Sumiya, une autre auberge, où ils firent la fête. Ils rentrerent ensuite dans leur logement ivres et accompagnés de geishas plus accomodantes. C’est là, endormis et repus, qu’ils furent surpris par des assaillants qui les sabrèrent. Les témoins de l’époque décrivent la surprise, les tentatives de fuite mais aussi le visage des assaillants. Furent reconnus parmi eux Hijikata Toshizô et Sôji Okita, les deux lieutenants de Kondô Isami ainsi que d’autres membres de sa faction. Officiellement les meurtres furent attribués à des samurais de Chôshû infiltrés. L’affaire fut enterrée, Aizu était satisfait et Kondô Isami était désormais seul à la tête du Rôshigumi. Le travail allait pouvoir réellement commencer.

Domestiquer une bande de brutes

Kondô Isami mit effectivement de l’ordre dans la maison du Rôshigumi, il était zélé, strict et entendait diriger comme sa compagnie comme une véritable armée. Matsudaira Katamori y vit sans doute l’occasion d’organiser sa bande de rônins malappris. Le 25 octobre 1863, le Rôshigumi fut officiellement rebaptisé du nom de Shinsengumi, éffaçant toute référence aux rônins, doté de nouvelles bannières et d’un uniforme. La bannière portait le kanji (makoto ou fidélité), les uniformes reprenait la couleur bleu ciel (asagi-iro, utilisée pour les kimonos à l’occasion d’un seppuku, qui n’étaient pas blancs comme on le croit souvent) avec un motif de pics sur les manches (offerts par des sponsors parmi les marchands de Kyôto). Le choix de cet uniforme n’était pas innocent puisqu’il copiait celui des 47 rônins d’Ako un siècle et demi auparavant, symbôles de la fidélité au seigneur mais aussi de la droiture dans la voie du guerrier popularisés à travers le Chûshingura. Ces choix ornementaux vont plus loin qu’un cosplay avant la lettre, le Shinsengumi de Kondô Isami se concevait comme le miroir des valeurs guérrières telles qu’idéalisées en cette moitié du XIXe siècle, toute ambiguité idéologique face au Sonnô Jôi avait disparu. Preuve de ce changement, le 26 octobre, dès le lendemain de la création du Shinsengumi, Kondô et ses hommes purgèrent Mikura Isetake, Arakida Samanosuke et Kusunoki Kojurô, tous soupçonnés d’être des « espions de Chôshû ».

L’haori (veste) du Shinsengumi fait partie de l’imaginaire collectif mais dans la réalité il semble qu’ils ne le portèrent guère qu’en 1864. Ils devaient aussi porter des moyens de protection tels que casques ou cottes de maille sur des vêtements moins identifiables. Source : Wikimedia.

L’organigramme de la compagnie fut repensé, sur le modèle occidental tous les grades furent concentrés sur une personne. Kondô Isami était le commandeur (Kyôkuchô), son commandant-général (Sôchô), véritable second, était Yamanami Keisuke tandis qu’Hijikata Toshizô était le vice-commandant (Fukuchô). Tous trois venaient du Shieikan. Un assistant vice-commandant (Fukuchô Jôkin) avait la charge de la gestion de la troupe tandis que les trois têtes de la compagnie organisaient les officiers. Il existait un officier des comptes (Kanjôgata) qui gérait les sommes allouées par Aizu et les donations, des officiers spécialisés dans le renseignement (Kansatsugata) qui centralisaient les informations réunies par ses enquêteurs (le Shinsengumi eu aussi recours aux espions avec certains de ses membres envoyés infiltrer le Sonnô Jôi mais aussi les compagnies rivales). 10 sous-officiers (Kumichô) dont Saitô Hajime, Nagakura Shinpachi ou Takeda Kanryûsai, dirigeaient des équipes de 10 membres environs, c’est parmi eux que se trouvent des membres influents venus d’autres horizons ou recrutés plus tard. Parmi ces membres, les plus compétents aux différentes armes enseignaient et éduquaient les autres (sabre, lance, jujutsu et stratégie militaire). Les journées se passaient entre entraînements et patrouilles, la vie était en commun. Les éventuelles recrues n’étaient jugées que sur le critère de leurs compétences aux armes qu’elles devaient prouver face à un membre. Les meilleurs, et plus malchanceux, pouvaient faire leurs preuves face à un officier,

C’est vers cette époque que le Shinsengumi se serait doté de son code, le Kyôkuchi Hattô. La chose n’est pas certaine car les sources divergent, il n’est même pas certain qu’un tel code ait réellement été officialisé et mis par écrit. Les principales sources parlent de 4 ou 5 articles. Le premier ne surprendra pas, les membres du Shinsengumi devaient se conformer en toute occasion au code du guerrier, celui-ci n’avait jamais reçu une définition unique et précise, plusieurs versions circulaient, c’était ici la version de Kondô Isami qui était le juge suprême pour tout ce qui relevait de la voie, un flou qui permettait de purger de manière très large. Si on compte depuis les débuts du Rôshigumi, la compagnie compta pas moins de 41 membres purgés, entendez assassinés, parfois par surprise, par des exécuteurs désignés. Les autres articles punissaient l’extorsion et la vie dissolue (on peut comprendre d’où venaient ces interdits).

Hijikata Toshizô, la photo a été prise durant la guerre du Bôshin en 1868-1869. Le vice-commandant du Shinsengumi a alors déjà abandonné le costume japonais pour l’uniforme occidental et les bottes, ainsi que la coiffure traditionnelle chonmage. C’est pourtant cette image de lui qui reste la plus connue et qui a contribué à en faire une idôle des fans du Shinsengumi (il avait alors 33 ans).

Les membres d’une patrouille devaient se faire tuer sur place si leur chef venait à succomber (on retrouve ici clairement une influence du Hagakure, une version radicale et déjà controversée à l’époque du code du guerrier qui faisait de la mort le seul horizon du guerrier). Il était aussi interdit de se battre pour une affaire privée ou de s’engager dans une affaire privée. Dernier article : il était interdit de quitter le Shinsengumi. Il n’existait qu’une seule punition pour les infractions à ce code : la mort par seppuku (ou par exécution si besoin). On voit ici combien le Shinsengumi se transforma rapidement en un groupe soudé, radical et centré sur la personnalité toute puissante de ses chefs. Cela n’empêcha pas de voir régulièrement survenir des désertions ou des demandes de transfert, le plus souvent après une divergence d’opinion avec le commandeur.

C’est là que se trouve la clef pour comprendre le succès postérieur du Shinsengumi. Sa radicalité et son anormalité face à ses rivaux. Le Mimawarigumi comptait 500 hommes chargés de la protection du coeur de Kyôto avec des chefs compétents et bien placés mais ils furent oubliés au profit des « loups de Mibu« , violents, extrêmes et flamboyants. Ils surent aussi accomplir des exploits qui les rendirent rapidement célèbres.

Une guerre de l’ombre dans les rues de Kyôto (1864-1867)

Bataille nocturne à l’auberge Ikedaya

On entre là dans la période de gloire du Shinsengumi, celle que leurs fans contemporains étudient et se plaisent à détailler, comparant les diverses théories, se disputant pour savoir ou untel ou untel était placé au moment décisif avec un zèle plus proche du policier que de l’historien.

Le début de l’année 1864 avait été plutôt calme à Kyôto, les yeux étaient alors tournés vers Chôshû qui bloquait l’accès du détroit de Shimonoseki en bombardant les navires occidentaux de passage, le domaine rebelle était sous la menace d’une invasion étrangère. Les samurais de Chôshû restaient cependant actifs à Kyôto où ils se rencontraient clandestinement et préparaient leurs plans subversifs. Un de ces conspirateurs, Furutaka Shuntarô fut repéré et arrêté par le Shinsengumi. Il a peut-être été dénoncé ou identifié montrant que la compagnie avait su tisser son réseau de surveillance.

L’Ikedaya a repris ses activités après l’incident mais a fini par fermer et être démoli. Sur son emplacement un nouveau Ikedaya a été construit en 1990, au plus fort du regain d’intérêt pour le Shinsengumi, en un izakaya sur le thème du Shinsengumi. Source : Chris Glenn.

Furutaka fut ramené et interrogé, très probablement torturé, jusqu’à ce qu’il avoue des plans pour incendier Kyôto et kidnapper Matsudaire Katamori. Ces plans étaient-ils réels? La torture rend les aveux douteux et ses compagnons ne semblent avoir été pris à la veille d’une action. Les samurais de Chôshû se rassemblèrent le 5 juin dans l’auberge Ikedaya pour discuter de l’arrestation et ce qu’elle impliquait. L’Ikedaya se situait près du pont Sanjô, un des grands axes de la ville. Kondô Isami ordonna immédiatement une fouille des caches connues, une vingtaine de lieux dont l’auberge, ils arrivèrent finalement sur place à la nuit tombée. Kondô et dix hommes sont face à une 20 samurais de Chôshû, il envoya quelqu’un alerter Hijikata qui patrouillait avec 24 autres hommes mais n’attendit pas pour pénétrer dans l’auberge, aucune sommation n’était nécessaire, le combat s’engagea immédiatement dans les couloirs et les chambres de l’auberge plongées dans le noir.

La deuxième borne à droite sur le pont Sanjô porte des traces de coups de sabre (tache noire sur la photo). Il s’agirait d’une trace de l’incident d’Ikedaya (voisin de là) durant les poursuites après la fuite des adversaires. Source : Michael Lambe

Le combat dura presque 2 heures avec pour résultat 4 tués, une dizaine d’ennemis enfuis (souvent blessés), un seul Shinsengumi tué (mais deux blessés graves succombèrent dans les jours suivants). Au petit matin la ville bruissait, Kyôto avait été sauvée par le Shinsengumi, les méchants avaient été tués ou étaient en fuite, une vraie bataille au sabre comme dans les estampes avait eu lieu. La chasse à l’homme se poursuivit les jours suivants avec 8 autres tués et 28 arrestations, le manoir de Chôshû était surveillé en particulier (les manoirs seigneuriaux à Kyôto, Osaka et Edo fonctionnaient comme de véritables consulats de leur domaine, offrant asile à leurs compatriotes). Le coup était trop beau, la réputation du Shinsengumi était faite (et le Mimawarigumi étouffa de jalousie) et ils furent récompensés de 500 pièces d’or par Matsudaira Katamori et 100 autres de la part de la cour impériale elle-même.

L’incident d’Ikedaya reste le grand fait d’arme du Shinsengumi, celui qui est resté dans les mémoires mais pas le seul. Après ce succès les hommes du Shinsengumi s’enhardirent, n’hésitant plus à monter des opérations, en juillet Takeda Kanryûsai (chef d’équipe et instructeur militaire) fit une descente à l’auberge Akebono (qui fonctionne toujours, elle se situe sur le marches de la rues Sannenzaka près du Kiyomizudera) mais ne réussit qu’à blesser un samurai de Tosa, qui était alors du côté du Shôgunat. L’incident avait aussi provoqué les partisans du Sonnô Jôi, persuadés de devoir passer à l’action violente et à cibler les membres du Shinsengumi dans une série de vendettas. Le 12 août, certains d’entre-eux tendirent une embuscade au lettré Sakuma Shôzan, protégé par le shôgunat car il était l’avocat de la modernisation, exposant sa tête au public (le fils du défunt s’engagea dans le Shinsengumi dès le mois suivant pour se venger). Kondô et les sients n’avaient cependant pas nettoyé Kyôto de ses conspirateurs, leur grand coup était prêt.

Sakuma Shôzan, un vassal du domaine de Matsushirô, était devenu l’expert du shôgunat en matière de défense et d’art militaire occidental. Il était l’avocat d’une modernisation forcée mais en conservant le confucianisme comme base de jugement : wakon yôsai / esprit japonais, technique occidentale. Il eu une grande influence, notamment auprès de Kaïshû Katsu qui après la mort de Sakuma endossant un rôle fondamental dans la transition vers l’époque Meiji.

Le 20 août 1864, des samurais de Chôshû discrètement infiltrés autour de Kyôto se rassemblèrent et tentèrent de forcer la porte Hamaguri du palais impérial. Leur objectif était de s’emparer de l’empereur pour l’emmener à Chôshû où il pourrait être « restauré » sous leur garde, proclamer la déchéance du shôgun et déclarer la guerre aux Etats-Unis, à la Russie, à la Grande-Bretagne et à la France. 4500 ennemis trouvèrent face à eux les portes fermées et barricadées, gardées par les hommes d’Aizu et de Satsuma (armés de canons) ainsi que par le Shinsengumi. Un coup de cette taille ne pouvait pas passer inaperçu et le réseau de renseignement et d’espions tissé par le Shinsengumi et d’autres avait eu vite fait de dévoiler le projet (sans parler de vantardises de samurais ivres dans les maisons de geishas que le Shinsengumi fréquentait aussi). Les rebelles furent vite repoussés et se dispersèrent en petits groupes dans Kyôto où leurs adversaires les prirent en chasse, les « loups de Mibu » étaient déjà spécialisés dans cette traque. C’est durant ces combats sporadiques sur plusieurs jours qu’un incendie se déclencha qui détruisit une bonne partie de Kyôto. Parmi les derniers combattants, Maki Izumi, l’un des chefs de l’attaque, se suicida avec ses hommes en se faisant exploser dans une réserve de poudre. Dans le même temps Français et Britanniques débarquaient des troupes à Chôshû et détruisaient ses capacités de bombardement et rouvrant le détroit de Shimonoseki, Chôshû dut faire la paix.

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Ce fut un tournant dans l’histoire du Bakumatsu, le shogunat en sortit renforcé et apparemment stabilisé mais leurs opposants en tirèrent les leçon. Le rêve d’un renversement par la force du shogunat et d’une guerre directe avec les Occidentaux apparut comme vain. Pour vaincre les étrangers, il fallait apprendre d’eux et se moderniser. Chôshû, vaincu mais pas conquis entreprit des efforts pour se reconstruire et étendre clandestinement son camp en négociant avec les autres clans, dont Satsuma, pour éviter d’être isolé. La cour impériale, mise en danger par le coup de Chôshû coopéra dès plus volontiers avec le shôgunat, mis à part quelques tensions en 1865, la cour et le shogunat parvinrent à s’entendre. Kyôto sembla retrouver le calme.

Marines britanniques occupant les batteries de canons de Chôshû lors de la bataille du détroit de Shimonoseki.

Les membres du Shinsengumi devinrent renommés pour leurs actions décisives et leurs prouesses au sabre, ils étaient cependant plus craints qu’admirés, bras et oeil du shôgun sur la capitale. Il est intéressant de noter qu’ils ne furent pas glorifiés de leur vivant par les habitants de Kyôto et n’ont pas été représentés dans la riche production d’estampes, pourtant toujours avide d’utiliser les célébrités, ils étaient trop proches des problèmes.

Du capitole à la roche tarpéienne

Le Shinsengumi était alors au fait de sa réputation. La compagnie continuait son travail mais le succès engendra ses problèmes. La direction stricte et sans partage de Kondô Isami commençait à engendrer des mécontents. Les flatteries de sycophantes de Takeda Kanryûsai lui montant à la tête, il commença à considérer ses hommes comme ses vassaux, prenant des airs supérieurs. Dès août 1864, plusieurs membres du Shinsengumi incluant des chefs d’équipes comme Nagakura Shinpachi, Saitô Hajime, Harada Sanosuke ou Kai Shimada portèrent une pétition à Matsudaira Katamori pour critiquer le comportement tyrannique de Kondô. L’affaire se résolut en interne, Kondô Isami accepta la critique mais ne relâcha pas pour autant son contrôle.

Itô Kashitaro fut pendant l’année 1867 l’auteur de 4 rapports à la cour visant à définir la forme institutionnelle de l’après-shôgunat, ouvrant des pistes de gouvernement. Il évolua sur ses positions aussi en encourageant l’apprentissage de l’anglais et l’ouverture des ports. S’il avait vécu il serait devenu un personnage clé dans les premières années de l’époque Meiji. Il disposait d’une intelligence politique qui faisait défaut au reste du Shinsengumi et est resté dans l’imaginaire comme le lettré du groupe.

Kondô semble alors avoir vécu sa vie de rêve. Pour un homme nourri par l’idéal des guerriers de la grande époque du Sengoku le service envers un maître devait se traduire par l’avancement. La victoire lui donnant des droits et un statut, d’autres avant lui n’étaient-ils pas devenus des seigneurs? C’est à ce moment qu’intervient la deuxième phase de recrutement du Shinsengumi, en octobre 1864, qui mena la compagnie jusqu’à 300 membres. Parmi eux, la principale recrue notable fut Itô Kashitarô, un guerrier d’Hitachi qui était maître de son propre dôjô (école Hitoshin Ittô-ryû) ainsi qu’un lettré très cultivé. Kondô Isami se prit d’affection pour ce nouveau venu au point de le placer au rang de Sanbô (instructeur militaire, 4e dans l’organigramme de la compagnie) au grand dam de Takeda Kanryûsai qui était aussi instructeur militaire mais dont les connaissances étaient plus datées. Kashitarô était par bien des côtés ce que Kondô souhaitait pour le Shinsengumi, plus cultivé, imprégné de morale confucéenne, capable d’enseigner ses connaissances à la bande de nervis qui composait le Shinsengumi. Il venait d’une ancienne famille de samurais et apportait un nouveau poli à un groupe qui cherchait à devenir respectable aux yeux de la cour impériale.

C’est peut-être dans ce sens que Kondô Isami força le transfert du Shinsengumi de Mibu vers le coeur de Kyôto au temple Nishi Hongan-ji (aujourd’hui près de la gare de Kyôto). Le temple était un des grands lieux de la ville, un bâtiment historique luxueux mais absolument pas équipé pour accueillir une garnison. Les prêtres du temple furent pris de court et ne surent s’opposer à la soldatesque qui s’installa sans autorisation. Le Shinsengumi se plaçait au coeur de la ville, en rivalité directe avec le Mimawarigumi et proclamant sa supériorité. L’initiative ne plut pas à tous, Yamanami Keisuke, le second de Kondô, le critiqua directement mais ne sut le dissuader. Dans la culture guérrière, lorsque un supérieur avait tort et refusait d’écouter les conseils il revenait à son subalterne de le secouer par un acte desespéré et définitif. Il déserta le Shinsengumi, offense capitale et lorsqu’il fut capturé (sans trop de mal) il fut condamné à se suicider (son ami le plus proche, Sôji Okita lui tranchant la tête en tant que Kaishakunin). L’épisode fut interprété comme une critique directe de Kondô Isami et Hijikata Toshizô qui se seraient éloignés de la mission du Shinsengumi pour rechercher leur avancement personnel. Hijikata Toshizô devint alors le n°2 du Shinsengumi. C’était un fidèle de la première heure et un ancien du Shieikan qui venait de s’opposer à Kondô et d’être éliminé.

La tour du tambour du Nishi Hongan-ji fut occupée par le Shinsengumi. Le temple est encore aujourd’hui l’un des plus grands édifices de Kyôto avec des éléments provenant même du château de Toyotomi Hideyoshi à Fushimi. C’était déjà un bâtiment historique de grande importance que Kondô Isami choisit pour son prestige autant que pour sa position centrale.

Le Shinsengumi parvint cependant à maintenir son unité et poursuivre ses activités durant toute la période 1865, 1866, la dernière période de stabilité du shogunat. Cette période s’achève avec la mort du jeune Tokugawa Iemochi (21 ans) à Osaka le 20 juillet 1866. Le nouveau shôgun, Tokugawa Yoshinobu, était beaucoup moins populaire que son prédécesseur et recueillait moins le consensus parmi les daimyôs. Yoshinobu avait été nommé shôgun kokenshôku dès le début du règne de Iemochi, dans les faits il était un véritable régent du shôgun à Osaka et c’est lui qui avait poussé à la nomination de Matsudaira Katamori à son poste (et celle de Sadaaki, frère de Katamori, à celui de Shôshidai en 1864). Yoshinobu attendit cependant jusqu’en décembre 1866 avant d’accepter le poste sur insistance impériale. L’équilibre des forces était alors déjà en train d’évoluer, l’empereur Kômei avait généralement été favorable au shogunat mais il décéda à son tour en janvier 1867, le jeune empereur Meiji n’avait que 14 ans et était entouré par des nobles plus hostiles au shôgun qui étaient en contact avec les domaines de l’Ouest. Chôshû venait de conclure une alliance secrète avec Satsuma pour renverser les Tokugawa et les deux domaines s’étaient fortement modernisés et armés durant les deux années écoulées.

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Il est possible que la cour ait tenté de diviser et affaiblir le Shinsengumi. Ils offrirent à Itô Kashitarô et ses partisans de les nommer Goryo Eji, c’est à dire gardiens des tombes impériales, un rôle prestigieux. Cela permettait à Itô Kashitarô de se séparer physiquement du reste du Shinsengumi et d’y gagner son autonomie (sans pour autant faire officiellement sécession). Ils reçurent aussi en secret la promesse de la protection du domaine de Satsuma. La scission était importante et plusieurs chefs d’équipe suivirent Itô (dont Saitô Hajime mais il s’avéra qu’il agissait sur ordre de Kondô pour espionner ses anciens camarades). Itô avait toujours été plus ouvert à l’idée du renversement du shôgunat que Kondô.

Le dernier shôgun Tokugawa Yoshinobu en uniforme français offert par la mission militaire envoyée par Napoléon III en soutien de ses efforts de modernisation militaire.

Le shôgunat semble alors avoir voulu modifier la position de ses forces à Kyôto. Le Mimawarigumi fut transféré plus tard à Osaka tandis que le Shinsengumi dut finalement quitter le Nishi Hongan-ji pour s’installer dans le village de périphérie de Fudodô, les forces shogunales se méfiaient désormais du centre de Kyôto. Kondô Isami ne fit pas trop grise mine car dans le même temps Tokugawa Yoshinobu éleva tous les membres du Shinsengumi au rang de bakushin, c’est à dire vassaux directs du shôgun, un honneur et aussi une garantie de fidélité. Cela dû apparaître comme un couronnement de leur carrière et une réussite pour tous les membres. Takeda Kanryûsai n’était pas du nombre, l’exemple de son rival detesté Itô Kashitarô le poussa à imaginer créer son propre mouvement et à demander son départ du Shinsengumi, ancien favori de Kondô il en reçut l’autorisation mais fut assassiné en chemin quelque jours après la nomination des membres du Shinsengumi.

Mort et renaissance du Shinsengumi (1867-1869)

La guerre du Bôshin

Dans une manoeuvre politique visant à préserver son autorité alors que les domaines rivaux avaient le vent en poupe, le shôgun annonça le 29 octobre l’abdication de son titre (dans l’idée de se mettre à la tête d’un gouvernement plus collégial) qui fut acceptée le 9 novembre. Les évènements s’accélérèrent,le 18 novembre Kondô Isami invita Itô Kashitarô à le visiter pour se réconcilier mais le fit assassiner en chemin. Laissant son corps exposé dans la rue, les membres du Goryo Eji vinrent récupérer la dépouille de leur chef seulement pour tomber dans l’embuscade des loups de Mibu qui tuèrent plusieurs de leurs anciens camarades (incident d’Aburanokoji). C’en était fini de la tolérance envers le schisme, les fidèles d’itô se dispersèrent et survécurent en plus grand nombre que les anciens du Shinsengumi, certains continuèrent à attaquer les survivants du Shinsengumi même des décennies plus tard pour venger la trahison subie. Le 10 décembre 1867, des inconnus attaquèrent Sakamoto Ryôma et l’assassinèrent. Ryôma était considéré comme un pilier des opposants au shôgunat, responsable de l’alliance Chôshû-Satsuma. Les historiens considèrent que ses assassins étaient des membres du Mimawarigumi dont leur chef Sasaki Tadasaburô mais sur le moment personne n’en savait rien.

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En réaction, ke 15 décembre, des membres du clan de Tosa et des alliés attaquèrent l’auberge Tenmanya Miura Kyûtarô se trouvait, il était soupçonné d’être le responsable de l’assassinat et de comploter contre la cour. Arrivés sur place ils trouvèrent cependant que Miura s’était mis sous la protection du Shinsengumi et dans la lutte qui s’ensuivit 7 Shinsengumi repoussèrent 15 assaillants en comptant 2 morts dans leurs rangs. Ce fut le combat le plus important du Shinsengumi depuis 1864 mais dans l’incertitude ambiante personne ne semble alors vraiment prendre l’incident en compte et aucune récompense ne fut offerte cette fois-ci. Le 18 décembre Kondô Isami fut lui-même cible d’une attaque dans la rue. On lui tira dessus mais Harada Sanosuke eu la présence d’esprit de faire partir son cheval au galop. Kondô ne fut que blessé et envoyé à Osaka.

Série d’estampes représentant la bataille de Toba Fushimi. Dans la plupart des représentations de la bataille le Shinsengumi n’apparaît pas, déjà marginalisé du déroulement des évènements.

Le 3 janvier, les nobles de la cour associés aux domaines de Chôshu, Satsuma et Tosa, prirent le contrôle du palais et de l’ensemble de Kyôto. Cette date marque le début de la guerre du Bôshin. Le Mimawarigumi et le Shinsengumi s’étaient alors déjà transférés à Osaka. Le 28-29 janvier eut lieu la bataille de Toba-Fushimi durant laquelle les deux milices participèrent aux combats, le Mimawarigumi y perdit son chef, Sasaki Tadasaburô. Le Shinsengumi était spécialisé dans les tâches de surveillance et de contrôle, ils n’étaient pas armés et entraînés pour la guerre, d’autant plus que leurs adversaires étaient équipés d’armes modernes. Le Shinsengumi ainsi que les troupes d’Aizu étaient les moins bien équipées de l’armée et ne pouvait faire le poids, ils pratiquèrent la guérilla en périphérie des combats dans différents engagements avant de devoir se retirer sur Osaka. C’est là qu’ils apprirent que le shôgun mais aussi Matsudaira Katamori et Sadaaki, avaient abandonné Osaka le 7 février (Yoshinobu se constitua prisonnier à son arrivée à Edo). Ce qui restait du Shinsengumi se retira aussi vers Edo sur le navire de l’amiral Enomoto Takeaki qu’ils partagèrent avec les officiers de la mission militaire française.

Départ de Yoshinobu d’Osaka après la bataille de Toba-Fushimi. Il semble que le geste ait été motivé par la volonté d’écourter le conflit. A son arrivée à Edo il se plaça volontairement en résidence confinée, privant l’armée des Tokugawa de son chef.

Arrivés à Edo, l’absence de shôgun régnant ne les empêcha pas de continuer la guerre comme la plupart des vassaux des Tokugawa, le clan comme entité était plus important que le seigneur titulaire depuis le début de l’époque Edo. Le Shinsengumi fut renommé Kôyô Chinbutai (compagnie de pacification) et fut envoyés sur le Nakasendô (la route officielle reliant Edo à Kyôto par les montagnes) pour occuper le château de Kôfu, celui-ci était cependant tombé entre les mains de la nouvelle armée impériale dès le 24 mars et quelques jours plus tard l’ex Shinsengumi fut surpris sur la route à Kôshu-Katsunuma et mis en déroute. Revenus vers Edo, la dislocation du groupe commença. Des membres historiques proches de Kondô comme Nagakura Shinpachi et Harada Sanosuke emmenèrent certains membres former leur propre unité, le Seiheitai (mais Harada s’en dissocia pour aller se faire tuer à la bataille de Ueno). Le reste se replia sur un camp d’entraînement à Nagareyama. C’est là que la majorité des membres de la compagnie, Kondô Isami inclus, furent capturés par l’armée impériale.

Le donjon du château d’Aizu-Wakamatsu après la bataille. Il fut le seul château à faire l’objet de combats prolongés et subit le bombardement des canons modernes importés. Les châteaux japonais traditionnels étaient devenus obsolètes en tant que forteresses.

Kondô Isami fut emprisonné et jugé pour le meurtre de Sakamoto Ryôma (un des rares meurtres de cette histoire pour lequel il n’avait rien à voir) et fut décapité le 25 avril à Itabashi (le débouché du Nakasendô à Edo). Kondô avait été l’âme du Shinsengumi et son chef historique, sa suite fut assumée par Hijikata Toshizô qui intégra ce qui restait du groupe dans l’armée shogunale et remonta vers le Nord, participant à différents engagements. Arrivés à Aizu, la patrie de Matsudaira Katamori, 20 de ses membres dirigés par Saitô Hajime quittèrent la compagnie. Ils souhaitaient rester sur place et participer à la défense d’Aizu, la plupart y furent tués ou fait prisonniers. Hijikata Toshizô et le reste du Shinsengumi arrivèrent finalement en Ezo (Hokkaidô) à Hakodate où Enomoto constituait un réduit shogunal intitulé la « République d’Ezo » avec l’aide de quelques officiers français. Hijikata en devint l’équivalent du ministre de la défense en lien direct avec Jules Brunet qui avait la plus haute estime pour ses compétences d’officier.

Le fort Goryôkaku à Hakodate est le seul fort en étoile du pays. Il fut le coeur de l’éphémère République d’Ezo d’où Hijikata Toshizô prévoyait ses efforts de défense.

La guerre était déjà terminée pour l’ensemble du Japon, sa conclusion survint en mai 1869 lorsque les troupes japonaises débarquèrent à Hakodate. Hijikita tenta sa chance dans la baie de Miyako le 6 mai pour s’emparer du navire ennemi Kôtetsu mais ses hommes furent balayés par des gatlings. Menant la défense du fort Goryôkaku, Hijikata Toshizô fut tué le 11 mai lors d’un affrontement à Benten Daira. Le commandement passa alors à Sôma Kazue, un subalterne du Shinsengumi qui eu le privilège d’être le dernier commandant de la compagnie et de se rendre aux forces gouvernementales, le Shinsengumi avait cessé d’existé, fidèle à ses engagements parmi les derniers défenseurs d’une cause déjà perdue.

Le souvenir vivant du Shisengumi

A la fin de la guerre la très grande majorité des membres du Shinsengumi avaient été tués ou s’étaient suicidés. Cas particulier, Sôji Okita, réputé le meilleur combattant du Shinsengumi, ne participa pas du tout à la guerre. Il était atteint de tuberculose et décéda en mai 1868 (la mort de Kondô lui ayant été cachée). Les survivants étaient peu nombreux. Matsudaira Katamori, d’abord détenu, fut finalement libéré et pardonné. Après l’abolition des domaines il fut nommé prêtre en chef du sanctuaire Tôshôgu de Nikkô (il finança brièvement une tentative pour fonder une colonie japonaise en Californie, Wakamatsu Tea and Silk Farm Colony, mais ce fut un échec dès 1871), il décéda en 1893.

Nagakura Shinpachi (au centre avec la barbe) au début du XXe siècle alors qu’il avait adopté le nom de Sugimura Yoshie.

Parmi les membres plus connus du Shinsengumi, Shimada Kai devint un instructeur de kendô, refusa d’assumer des charges de gouvernement et finit sa vie comme gardien du Nishi Hongan-ji. Nagakura Shinpachi retourna dans son domaine d’origine à Matsumae et vécut la plus grande partie de sa vie en Hokkaidô où Il décéda en 1915. Saitô Hajime survécut aussi, protégé sous un nouveau nom à Aizu, il devint policier et s’engagea brièvement dans l’armée pour participer à la répression de la révolte de Saigô Takamori en 1873 (dans le Battôtai, régiment spécialisé dans le combat au sabre plutôt qu’au fusil). Les journaux s’emparèrent de son histoire en la présentant comme la revanche du Shisengumi contre Satsuma. Il termina sa vie en gardien d’école et décéda lui aussi en 1915. Un certain Ikeda Shichisaburô devint le doyen du Shinsengumi, décédant en 1938, nous rappelant au passage combien cette époque reste proche, une part de l’histoire du Japon contemporain.

Saitô Hajime (alors Fujita Gorô), contrairement à Nagakura Shinpachi qui devint le témoin du Shinsengumi, il resta fidèle à sa réputation de taiseux qui ne se confia jamais. Il est considéré par beaucoup comme l’un des meilleurs sabreurs du Shinsengumi avec Sôji Okita.

Sur la durée de la guerre du Bôshin la participation du Shinsengumi n’a eu qu’un impact anecdotique, il n’était d’ailleurs pas sensé jouer un rôle de premier plan. Sa principale contribution a surtout été celle d’Hijikata Toshizô dans le prolongement du conflit jusqu’en mai 1869. Le Shinsengumi lui-même s’est progressivement délité de l’intérieur avec le départ de membres importants cherchant leur propre place dans le conflit et l’exécution de son leader. Sur l’ensemble de sa période d’activité depuis 1863 l’impact du Shinsengumi peut être relativisé, ses principales actions eurent lieu en 1864 mais il n’est pas certain que l’incident d’Ikedaya ait été aussi important dans le contexte général de l’époque (l’accusation de complot était déjà douteuse à l’époque) et la défense des portes Hamaguri n’a pas été seulement confiée aux rônins de Mibu. Ils ont eu surtout un impact en devenant le visage de la lutte du shogunat contre les révolutionnaires du Sonnô Jôi mais au lendemain de la guerre du Bôshin ils n’apparaissaient que comme des rebelles vaincus et les symboles d’un passé archaïque. Pendant la majeure partie de l’époque Meiji il en resta ainsi, les survivants du Shinsengumi, bien que parfois reconnus, vécurent dans l’obscurité, heureux de ne pas être plus punis pour les meurtres commis dans le cadre de leur mission.

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Cette image de brutes de l’ancien régime commença à évoluer au début du XXe siècle. Les victoires japonaises contre la Chine puis la Russie menèrent à une réhabilitation de la figure du samurai. Ce dernier fut pris en exemple des vertus nationales (force, rectitude, discipline, obéissance et endurance) qui permettait d’expliquer les succès militaires japonais et de mettre en avant la définition de la nation japonaise comme particulière et non comparable avec le reste de l’Asie ou même l’Occident. Les militaires utilisèrent notamment la figure du samurai comme base d’un nouveau bushidô qui devait devait être imitée par les soldats. Une autre version de la guerre du Bôshin commença à émerger. Tokugawa Yoshinobu, l’ancien shôgun, put dicter ses mémoires posthumes publiées en 1918. Témoin de cet intérêt, en 1911, Nagakura Shinpachi donna une série d’interviews à l’Otaru Shinbun pour donner son témoignage de l’intérieur du Shinsengumi. Cette série d’article donna le Shinsengumi Tenmantsuki ainsi que les mémoires de Nagakura Shinpachi (seulement publiés en 1998 après la redécouverte fortuite du manuscrit).

Shinsengumi! fut le taiga drama de 2004 (la grande série historique annuelle) et marqua l’apogée de la mode du Shinsengumi.

Ce témoignage servit de base au travail de Kan Shimozawa pour ses récits sur le Shinsengumi (Shinsengumi Shimetsuki en 1928,Shinsengumi Ibun en 1929 et Shinsengumi Monogatari en 1931) qui furent des succès de librairie (il fut aussi le créateur du personnage de Zatoichi). Après la guerre, le grand auteur japonais de romans historiques, Shiba Ryôtarô, produisit à son tour plusieurs romans faisant intervenir le Shinsengumi et ses personnages, en équilibre entre faits documentés et inventions romanesques. Le public d’après-guerre était prêt à accueillir ces figures tragiques entraînés par leur foi dans un système idéologique sans issu et ayant connu la défaite. Ils avaient aussi l’avantage d’être deconnectées du XXe siècle japonais, leurs destins parlaient à l’époque. Cette transmission en trois étapes, Nagakura Shinpachi, Kan Shimozawa et Shiba Ryôtarô contribua à rendre le Shinsengumi familier à tous les Japonais, repris dans des médias de masse, films, séries, mangas et animés. La grande période de la popularité du Shinsengumi se situe entre 1990 et 2010, aujourd’hui il y a peu de jeunes japonais qui ne pourraient pas donner quelques détails (parfois inventés) sur le Shinsengumi si on les intérrogeaient.

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C’est une réhabilitation partielle car une partie du public (plus attirés par les figures du Sonnô Jôi) continue à les considérer comme les antagonistes de leurs héros, les méchants de l’histoire et le sénateur Matsuoka Masuo dans les années 1990 les définissait encore comme les « terroristes employés par le shôgunat ». Cela n’empêcha pas en 2019 la naissance d’un parti politique qui s’intitulait anti-système sous le nom de « Reiwa Shinsengumi » dirigé par l’ancien acteur Yamamoto Tarô (qui joua le rôle d’Harada Sanosuke dans le Taiga Drama Shinsengumi! en partie basé sur Shiba Ryôtarô).

L’imagerie du Shinsengumi a été reprise par le parti pour faire passer l’idée d’un dévouement à la cause et de combativité (par contre je n’ai aucune idée pour l’empreinte de patte de chien).

De quoi le Shinsengumi fut-il le nom?

Evolutions sociales à l’époque Edo

Il y a donc une part de construction artificielle dans la popularité du Shinsengumi, fondée sur les évolutions de la société japonaise d’après-guerre. Il y a cependant aussi des particularités qui rendirent le Shinsengumi unique par rapport aux autres shishi de leur temps.

Le lieu de l’exécution de Kondô Isami à Itabashi est devenu un mémorial discret pour les morts du Shinsengumi financé par Nagakura Shinpachi et le médecin Matsumoto Ryôjin. L’endroit se trouve en face de la station Itabashi, non loin du Lycée Français International de Tokyo.

Sa composition nous apporte des enseignements sur les évolutions de la société de la fin d’Edo. L’époque est vue comme une société de classes bien définies et séparées. Les rônins du Shinsengumi étaient sensés venir des couches basses de la classe samurai en général et une majorité de ses membres étaient au bas des hiérarchies de leurs domaines, les samurais de rang supérieur s’étant réunis au sein du Mimawarigumi. Il ne s’agissait pas vraiment de rônins de longue date, la plupart l’étaient justement parce qu’ils avaient voulu s’engager dans le Shinsengumi, d’autres parce que leur engagement politique les avaient obligé à quitter leur domaine. Il y avait quelques cas à part, Saitô Hajime était un samurai en fuite car accusé de meurtre à Edo ou Itô Kashitarô qui venait d’une famille déclassée ayant perdu sa place.

Le Bakumatsu a vu ainsi l’émergence de « rônins par choix » composés de jeunes samurais cherchant à s’impliquer dans les affaires du pays, dans les deux camps. Les samurais étaient éduqués dans les écoles du domaine, l’époque Edo leur avait enseigné à donner la priorité au domaine (entité virtuelle) plutôt qu’au seigneur (suzerain direct) à proprement parler, il ne fallait pas faire un saut bien grand pour passer à une échelle supérieure et s’intéresser aux affaires nationales. Il venaient aussi de couches basses de leur classe mais avaient des ambitions d’élévation personnelle bloquées localement. Le contexte leur offrait l’espoir d’un avancement impossible en période de stabilité. Cependant, pour la plupart le domaine et l’esprit de corps partagé par les vassaux de ce domaine restaient la base de leur identité et de leur réseau de connaissances.

La plupart des shishi se constituaient ainsi sur une base territoriale, le Kinnotô était par exemple composé uniquement de samurais de Tosa réunis autour de Takeshi Hanpeita, de même que le Kaientai de Sakamoto Ryôma ou le bref Shinchôgumi que Kiyokawa Hachirô tenta de fonder après avoir guide le Rôshigumi. Serizawa Kamo évait fait de même dans le fief de Mito avant d’en être chassé. Le Shinsengumi comptait dans ses factions plusieurs de ces fraternités de domaines : des gens de Mito (qui était le domaine d’origine du shôgun Yoshinobu), de Kuwana (le domaine du Shôshidai Matsudaira Sadaaki, frère de Katamori), les domaines des Tokugawa et en moindre mesure Iyo-Matsuyama (dans le Shikoku d’où provenait Harada Sanosuke) et quelques cas particuliers (Izumo, Chikuzen, Izu, Sendai, Matsumae).

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La principale composante du Shinsengumi n’était cependant les réseaux de domaines mais celui des dojos. Kondô Isami était né Miyagawa Katsugorô dans une famille de paysans enrichis du district de Tama dans la province de Musashi. Ses compétences le firent adopter par Kondô Shûhei qui voulut en faire le 4e maître de l’école Tennen Rishin-ryû du dôjô Shieikan. Son compagnon de toujours était Hijikata Toshizô, lui aussi issu d’une famille paysanne; il ne devint samurai que lorsque les membres du Shinsengumi furent assimilés à des guerriers du clan d’Aizu, déjà longtemps après avoir endossé le rôle de guerrier. Le noyau dur du Shieikan réunissait des samurais de familles anciennes, de petits samurais et de non samurais pratiquant les arts martiaux. Les dojos d’Edo étaient souvent ouverts aux non-guerriers, certains s’en étaient même fait une spécialité. Cela contrevenait à l’idéal de séparation des classes du shôgunat mais la pratique était bien bien établie. Le Shieikan s’était aussi enrichi de nouveaux venus formés dans d’autres dôjô attirés là par la réputation du lieu (comme Sôji Okita) ou par attrait personnel (Yamanami Keisuke fut vaincu en duel par Sôji Okita et s’enrôla à son tour).

Les dojos ne furent pas les seuls lieux de formation politique de l’époque. Les écoles privées juku réunies autour d’un lettré important furent tout aussi fondamentaux comme le Tekijuku d’Osaka où Fukuzawa Yukichi étudia les langues étrangères. Ils formèrent les élites intellectuelle de la période suivante plus que ses révolutionnaires.

Le Shieikan n’était pas seulement un dojo mais un élément d’un réseau de dojos s’étendant à Edo et ses alentours échangeant des élèves et des contacts. les dojos avaient évolué en lieux de sociabilité qui dépassaient les classes sociales et les réseaux traditionnels (la famille, le domaine, le temple). Ils étaient plus ouverts aux informations venues de l’extérieur, aux échanges d’idées et mêmes aux débats. C’est dans les dojos que l’arrivée des Occidentaux en 1853 fut le plus discutée. Les samurais étaient éduqués dans les écoles de domaines mais c’était dans les dojos qu’ils se politisèrent et formèrent leurs sensibilités et leurs engagements, en partie en subissant un effet d’entraînement de la part de chefs charismatiques. La modernité était déjà à l’oeuvre, dépassant les cadres traditionnels, même pour les défenseur de l’ordre ancien. Preuve de cette extension d’autres membres du Shinsengumi venaient d’autres horizons sociaux, Tachikawa Chikara était fils de marchands du Kyûshû, Yamazaki Susumi était un praticien d’acupuncture d’Osaka, Matsumoto Ryôjun fut le médecin attitré du Shinsengumi et considéré comme un membre à part entière, Negishi Yûzan était enseignant qui était techniquement un samurai mais à la marge.

Le mythe d’un samurai parfait

Nous l’avons vu, c’est souvent autour de la personnalité charismatique d’un chef qu’un shishi se constituait, adoptant une vision des évènements et de l’action à entreprendre commune au groupe. Dans le cas du Shieikan, l’idéologie du groupe était fondée sur la personnalité de Kondô Isami qui l’imposa en 1864 à tout le Shinsengumi, transformant la milice des rônins en une compagnie de guerriers. Tout ce que nous savons de Kondô Isami nous le montre comme imprégné d’une image idéalisée du guerrier. L’enfant de paysans était nourri aux récits des preux rônins d’Ako et aux récits historiques du Sengoku Jidai. Nous avons vu comment le Shinsengumi s’est doté de référence au Chûshingura par ses uniformes. Nous avons aussi vu Kondô Isami se comporter selon ce qu’il avait retenu des récits du Sengoku, finissant par considérer les membres du Shinsengumi comme ses vassaux, ce que ses collaborateurs plus réalistes lui reprochèrent.

Estampe du XIXe siècle représentant deux des rônins fidèles d’Ako, la comparaison avec l’uniforme du Shinsengumi saute aux yeux.

Vainqueur, Kondô Isami s’attendait à voir sa position s’élever, à être récompensé selon le pacte seigneur-vassal qui n’était plus vraiment effectif depuis que le shôgunat d’Edo avait domestiqué les guerriers. Son occupation du Nishi Hongan-ji montrait que par le succès de son service la seule limite pour son élévation était le ciel. Il s’inscrit dans la lignée de guerriers qui, comme Yamamoto Tsunemoto (l’auteur du Hagakure), critiquèrent l’évolution des samurais en fonctionnaires et serviteurs de domaines au détriment de la morale guérrière, du service au seigneur et de la pratique des armes. cette critique s’illustra avec le succès du Chûshingura au XVIIIe siècle qui était particulièrement populaire dans les couches de la société urbaine d’Edo et imposa un imaginaire du preux d’antan. Cette imaginaire était en fait surtout partagé par les guerriers et les paysans. A l’opposé, les couches populaires des villes ainsi que les marchands avaient plutôt tendance à voir le samurai comme traîne-sabre vantard, provincial et archaïque. C’est cette vision qui a nourri le rejet de la période Meiji.

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Cette vision propre à Kondô Isami et ses proches était archaïque et extrémiste déjà en son temps. Il put l’imposer au groupe, donnant au Shinsengumi des caractéristiques propres qui ne furent pas imitées par ses rivaux, on ne la retrouve pas au sein du Mimawarigumi et au moment de la guerre du Bôshin, le Shinsengumi fut clairement mis sur la touche par la véritable armée shogunale, renvoyés à leur rang de supplétifs. Au sein même du groupe, le rejet à cette vision du guerrier mena aux désertions, scissions et punitions des opposants, mêmes proches, montrant qu’elle n’était pas partagée par tous et n’était tolérée par les autres qu’à la mesure du respect qu’ils avaient pour leur chef. L’identité si reconnaissable du Shinsengumi est déjà la marque de son impasse non seulement face aux changements annoncés de l’époque Meiji mais aussi dans la société de la fin de l’époque Edo.

Le samurai parfait de Kondô Isami, Hijikata Toshizô et les quelques membres qui les prirent au sérieux, était déjà une reconstruction et un fantôme auquels ils tentèrent de (re)donner vie. En tant que modèles auto-proclamés, ils continuèrent à être pris au sérieux au XXe siècle à mesure que leur aventure fut redécouverte et étudiée, devenant pour beaucoup les derniers samurais vivant selon la morale et le code du guerrier.

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