La voie des hommes : l’homosexualité chez les samurais

Scène peinte représentant des acteurs et leurs clients lors d’une soirée. Malgré les costume il s’agit bien d’hommes; l’un d’eux porte même le sabre. Le personnage de gauche entraîne un moine vers une chambre particulière. Hishikawa Moronobu, 1685.

Qu’on le désigne sous le terme de Nanshoku, Wakashûdô, Shûdô, Jakudô ou autre, le Japon fut le pays qui alla le plus loin dans la création d’une tradition et une culture de l’amour entre hommes. Seule la Grèce antiquepeut se prévaloir d’une tradition plus enracinée et évidente. Au centre de cette culture homo-érotique se trouvait le guerrier dont les vertus viriles s’accommodaient mal de la faiblesse associée aux femmes. Découvrir le nanshoku c’est retrouver un pan entier de la culture et de la littérature de l’époque Edo qui manqua de disparaître au XXe siècle.

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Les origines anciennes du Nanshoku

Le terme de nanshoku désigne assez généralement l’amour des hommes. Il fut utilisé encore jusqu’au XXe siècle mais on retrouve souvent le terme de wakashûdô (abrégé en shûdô), la voie des jeunes hommes qui désigne plus précisément les relations homosexuelles au sein de la caste des samurais. D’autres termes, comme jakudô, la voie de la jeunesse, peut se trouver occasionnellement. Ces termes désignaient des types des relations entre personnes du même sexe qui connurent leur apogée lors de l’époque Edo et surtout au sein du groupe des guerriers. Ce n’était cependant pas une nouveauté.

Sans remonter à la mythologie japonaise on retrouve des références au nanshoku très tôt. Ce n’étaient pas forcément représenté comme des relations sexuelles affichées mais plutôt comme une préférence et l’expression de l’émoi envers la beauté d’un jeune homme. On retrouve ces références dans Man’yoshu mais aussi dans le roman de Genji (où le prince charmant japonais ne dédaigne pas le frère d’une dame courtisée) ou dans le journal du noble Fujiwara no Yorinaga racontant ses escapades avec des danseurs au XIIe siècle.

Scène tirée du Genji Monogatari. Il était dit que le prince Genji faisait soupirer les femmes comme les hommes, ces derniers se prenant à songer ce qu’il en serait s’il revêtait des vêtements féminins. Source : scholten-japanse-art.com

Moines et moinillons

C’est qu’il n’y a jamais eu au Japon de condamnation morale ou religieuse de l’homosexualité. Le bouddhisme n’a pas eu de mot sur ce sujet et même si Confucius condamne les relations entre hommes, c’est plus par un souci de maintenir l’ordre social et le rôle de chacun que par jugement moral. Les moines eux-mêmes sont restés associés à l’idée de la relation entre hommes. Leurs voeux leur interdisaient les relations avec les femmes, laissant apparemment matière à interprétation.

On parlait alors de chigo pour désigner le novice, généralement guère plus qu’un adolescent, qui devenait le protégé d’un moine plus âgé dans une relation maître/disciple incluant les relations charnelles. Cette relation s’achevait généralement quand le novice devenait aussi un moine adulte. Tant que les passions ne venaient pas perturber le temple il n’y avait pas de condamnation, la littérature d’époque Edo très portée sur le drame, se plaisaient cependant à dépeindre les passions monastiques. Les moines étaient d’ailleurs réputés pour être de bons clients des quartiers plaisirs masculins : « A Yoshichô, qui est tout de voies étroites, une foule de moines. » (Yoshichô était le principal quartier de prostitution masculine à Edo).

Un moine à Yoshichô assorti d’un poème, le thème était récurrent dans la littéraure de l’époque Edo et suscitait surtout l’amusement. Kitagawa Utamaro, XVIIIe siècle. Source : shungagallery.com

Okuni et le trouble des genres

Dans un sens plus large le Japon ancien semble avoir été assez confortable avec une grande fluidité des genres. Le travestissement des filles en garçons et des garçons en filles est assez largement répandu dans les histoires et légendes japonaises engendrant un trouble sur la beauté androgyne. Ce trouble faisait partie de l’arsenal des charmes des shirabyôshi, les danseuses-courtisanes de l’époque Heian, qui apparaissaient vêtues en hommes.

Au tout début de l’époque Edo, la danseuse Okuni, fondatrice du théâtre kabuki, commença sa carrière en récitant des hymnes au Bouddha Amida vêtue en prêtre. Elle adopta ensuite le costume des kabukimono, les jeunes vauriens de la caste samurai, portant le sabre et la coiffure du jeune homme. Elle élabora des scènes où elle lutinait de jeunes femmes (en fait des hommes déguisés), renversant les rôles pour le plus grand plaisir des spectateurs. Les exemples de travetissements de garçons en filles, dans certains festivals liés à la fertilité, abondent et ont été largement étudiés par Iwata Junichi et Kumagusu Minakata, deux grands spécialistes du folklore japonais.

Okuni sur scène déguisée en jeune guerrier vantard courtisan une femme (assise) qui était en fait un acteur. Source : Minneapolis Institute of Arts
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Les Japonaises : Okuni, fondatrice du théâtre kabuki Les Japonaises sont rarement mentionnées dans l’histoire de leur pays, hormis quelques exceptions. Prêtresses, artistes, guerrières, militantes, femmes-seigneurs ou même impératrices elles ont pourtant fait le Japon. Izumo no Okuni est l’une d’elle, prêtresse et danseuse durant la fin des guerres civiles du Sengoku Jidai (XVIe siècle), elle est considérée comme la fondatrice du théâtre Kabuki, l'une des formes les plus connues du théâtre japonais.

Les guerriers, jamais embarrassés de demi-mesures, portèrent des traditions à un tout autre niveau.

Le samurais, trop machos pour les femmes

Avec le début du XVIIe siècle et la naissance du shogunat des Tokugawa naquit une véritable une société des guerriers. Dans les périodes précédentes les samurais devaient toujours compter avec des contre-pouvoirs (cour impériale, grands temples, ordres bouddhistes militants etc.) mais l’époque Edo fut le règne exclusif des guerriers dominant toutes les autres castes. On disait ainsi : « Si c’est une fleur, que ce soit une fleur de cerisier. Si c’est un homme, que ce soit un guerrier. »

Vainqueurs du siècle des guerres civiles, disposant de la force militaire et légitimés par leurs vertus martiales, les guerriers en vinrent à se considérer comme le modèle absolu de l’homme. Le guerrier était fort, droit, inflexible, supérieur à tous les autres hommes marqués par la faiblesse. Avec la paix instaurée par le shogun il devenait cependant difficile d’affirmer cette puissance masculine, il devint donc de plus en plus important d’afficher et proclamer sa virilité aux yeux de tous.

Cette affirmation passa par le rejet des femmes. Dans la tradition guerrière, la femme était considérée comme porteuse de faiblesse et de corruption. Par leurs douceurs les femmes amollissaient le samurai et l’éloignaient de la voie du guerrier. Les jeux de la séduction étaient dès lors considérés comme dangereux pour la vertu du guerrier. Les relations avec les femmes se devaient donc d’être limitées au minimum. Le mariage était conçu comme une affaire de conformité sociale et de relations politiques avec d’autres clans dont le but était la procréation. La relation avec les femmes ne pouvait se concevoir que comme un rapport de domination.

Représentation des acteurs Nakamura Shichisaburô II et Sanegawa Ichimatsu incarnant un couple composé d’un samurai et de son wakashû, revêtu de vêtements et d’une coiffure volontairement ambigus. Il n’est pas rare aujourd’hui que ces personnages soient mal identifiés. Toyokuni, XVIIe siècle. Source : Wikipedia.

Une relation hiérarchisée entre compagnons

Au contraire la relation avec un autre guerrier était jugée pure de toute faiblesse et encourageait par l’émulation les deux guerriers vers la voie de l’excellence. Yukija Taiji déclarait ainsi : « Ceux qui s’adonnent exclusivement à l’amour entre hommes sont des gens fiables qui connaissent la voie du guerrier. Ils ne troublent pas les rites et ne cherchent jamais à se faire aimer des femmes. ». Comme chez les moines cependant cette relation était inégalitaire. Elle était composée d’un aîné, le nenja, qui protégeait son cadet, le wakashû.

La relation était assez proche de celle existant en Grèce ancienne entre l’éraste (aîné) et l’éromène (jeune). Une relation où l’aîné tout à la fois aime, domine et éduque dans la voie du guerrier son cadet (généralement un adolescent) qui en retour se donne à lui mais doit aussi viser l’excellence pour honorer son partenaire. Cette relation était alors considérée comme allant de soi, Yamamoto Tsunemoto, auteur du classique de l’idéologie guerrière Hagakure écrivait au XVIIIe siècle : « Un jeune homme dépourvu d’un amant plus âgé et bien nanti est comme une jeune fille privée de fiancé ». La relation concernait exclusivement un homme plus âgé, socialement plus élevé, et un jeune homme (ou jeune garçon). Cette relation s’achevait généralement au passage à l’âge adulte et n’était pas exclusive.

Scène de kabuki représentant le couple nenga/wakashû. Le kimono du jeune homme reprend des motifs et une coupe fémimine qui était encore autorisé à son âge. Il porte encore la coiffure des garçons (qu’il change à l’âge adulte pour le chonmage des guerriers). Les pieds nus des personnages sont une allusion à leur intimité physique. Miyagawa Isshô, XVIIIe siècle. Source : metmuseum.org

Pouvait-on déjà parler d’homosexualité?

Il est important cependant de rappeler qu’il ne s’agissait pas de relation homosexuelle dans le sens d’une relation sexuelle exclusivement masculine. On parle plutôt de relation homo-érotique où le guerrier, même méprisant les femmes, se mariait tout de même pour engendrer des enfants et avait des relations avec des courtisanes tout en restant lié à un ou plusieurs amants.

Il n’existait pas de séparation nette entre homosexualité et hétérosexualité mais c’était bien la relation avec les hommes qui était la plus porteuse de sens et d’engagement pour le samurai. Il existait cependant des extrémistes, appelés Onna-girai (haïssant les femmes) qui poussaient le masculinisme jusqu’à refuser de parler ou d’être en présence des femmes, revendiquant des amours uniquement masculins.

Une relation dangereuse?

Cette relation pouvait être élevée dans certains cas extrêmes au rang de lien sacré. Deux guerriers se pouvaient établir très officiellement un kyôdai no chigiri et devenir nenyû, amis jurés. Les deux nenyû se devaient une fidélité allant jusqu’à la mort ou au sacrifice de soi et était considéré comme exclusif. Le célèbre daimyô Takeda Shingen contracta un tel engagement lorsqu’il avait 22 ans avec Kasuga Dansuke, qui en avait alors 16. C’est là où se trouvait la limite et la réprobation envers le nanshoku. La relation entre guerriers pouvait déboucher sur les drames de la jalousie et de la haine si elle n’était pas contrôlée, sans parler de la fraternisation avec un ennemi.

Kasuga Dansuke, connu ensuite comme Kôsaka Masanobu et nenyû du terrible Takeda Shingen. Le texte de leur serment de fidélité est conservé à l’université de Tôkyô. d’après une estampe d’Utagawa Kuniyoshi. Source : Wikipedia.

Un grand nombre de seigneurs eurent la réputation de se laisser distraire par leurs pages comme Oda Nobunaga avec Môri Ranmaru (une relation peut-être inventée). Tokugawa Ieyasu comme son petit-fils Iemitsu étaient aussi réputés comme très actifs dans ce domaine. Dans le cas de la relation entre un seigneur et un jeune vassal c’était souvent l’occasion pour ce dernier d’avancer dans la hiérarchie des guerriers et faire carrière. Yanagisawa Yoshiyasu, le wakashû du shogun Tsunayoshi devint ainsi le principal conseiller de son règne.

Le seigneur favorisant un amant pouvait provoquer les jalousies et les rancœurs de ses autres vassaux. Plus généralement le shogunat Edo a toujours été méfiant envers les serments de fidélité pouvant parasiter le lien vassalique entre un seigneur et son homme. Ce fut pour la même raison que le christianisme, qui mettait la fidélité à son dieu avant la fidélité à son seigneur, fut persécuté. Le shogunat chercha ainsi à plusieurs reprises à limiter les excès des relations amoureuses masculines sans pour autant les interdire, ce qui aurait été impossible à l’époque.  

La naissance de la voie des garçons

C’est donc au cours du XVIIe siècle que la voie des garçons, le shûdô, fut élevé en marque distinctive de la caste samurai comme élément définissant l’homme cultivé par rapport aux gens du peuple grossiers qui préféraient encore les femmes. Il existait un véritable mépris de classe de la part des samurais envers ce qui préféraient la fleur (allusion au femmes) plutôt que la lune (allusion aux hommes). C’était un compliment que de dire à un homme : « danson johi »  (qu’il respecte les hommes et méprise les femmes).

Pour ce qui concerne l’homosexualité féminine, il faut bien avouer que les sources sont peu nombreuses et toujours écrites par des hommes. Contrairement aux hommes il n’existait pas de « voie des femmes » spécifique. Lorsque le sujet était abordé, ces relations étaient considérées comme un moyen de patienter en l’absence d’homme, une forme de masturbation un peu plus élaborée. L’idéal de la femme restait encore l’homme, de préférence le guerrier, et les jeux que pouvaient imaginer les dames entre elles relevaient d’activités sans conséquences.

Dans certains cas comme chez les veuves, les nonnes ou les patronnes il était même considéré comme hygiénique et bon pour la santé physique et morale d’utiliser une jeune femme dépendante, toujours faute d’homme. Les sentiments d’une femme pour une femme nous restent cependant inconnus par manque de traces écrites par les intéressées.

Scène entre femmes (estampe éditée). Ces représentations étaient sans doute destinées à un public masculin. On ne sait pas dans quelle mesure ces récits reflétaient des réalités de l’époque, aucun auteur féminin ne permet de confirmer. Source : shunga.com

Voie des garçons et culture urbaine

Par extension la culture urbaine naissante de l’époque Edo vit la floraison d’une importante littérature qui mettait en avant les histoires d’amours masculins. Les drames des passions et les contes humoristiques graveleux avaient particulièrement la faveur des lecteurs. La production littéraire de l’époque Edo a été massive pour l’époque avec un fort taux d’alphabétisation de la population. La littérature du nanshoku se vendait bien comme genre à part et ne provoquait pas de scandale. Elle ne fut jamais ni interdite ni déconseillée aux plus jeunes et au contraire on considérait ces histoires comme éducatives.

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L’écrivain le plus populaire de l’époque Edo, Ihara Saikaku, fut l’auteur de nombreux romans centrés sur la caste marchande d’Edo mais reste surtout connu pour ses romans érotiques destinés aux femmes comme aux hommes. Il fut l’auteur en 1682 de la Vie d’un homme amoureux (Kôshoku Ichidai Otoko) où le Don Juan de service, Yonosuke, multiplie les conquêtes chez les hommes et les femmes. Son autre roman, le Grand miroir de l’amour masculin (Nanshoku Okagami) est considéré comme la plus grande ode à la voie des garçons.

Ihara Saikaku, 1642-1693. Source : Wikipedia

Dans le même temps la très forte production d’estampes érotiques, connues sous le terme de shunga, ne faisait pas de différences entre les thèmes hétérosexuels et homosexuels. Le style des estampes se prêtait d’ailleurs à la confusion puisque les lignes épurées des corps et les détails du visage ne permettaient pas de différencier une femme d’un homme habillé en femme. La coiffure pouvait servir d’indication mais généralement seuls les organes génitaux exposés apportaient une réponse définitive.

A la ville comme à la scène

Les estampes avaient matière à confusion puisqu’elles représentaient à grand tirage un grand nombre d’acteurs du kabuki spécialisés dans les rôles de femmes, les onna-gata. Le kabuki avait débuté comme un théâtre joué par des femmes mais le shogunat avait très vite considéré ce spectacle de femmes comme indécent et aussi propice à la prostitution, ce qui était vrai. Les femmes furent remplacées par des jeunes hommes qui furent tout autant sollicités par leurs clients puis par des hommes plus mûrs et donc moins susceptibles de jouer le rôle de wakashû.

Les onna-gata étaient cependant eux aussi très sollicités par de riches clients, et clientes, pour avoir des relations charnelles contre rétribution, celles-ci étaient cependant plus discrètes. Les onna-gata étaient les grandes stars de leur temps et leurs portraits, sans parler de leurs faveurs s’arrachaient à grand prix. Par extension, les apprentis onna-gata, les kegame, devinrent de véritables prostitués masculins et progressivement leur apprentissage devint très théorique.

C’est donc près des quartiers de théâtres que se formèrent les quartiers de prostitution masculine comme Yoshichô à Edo où se pressait une foule de moines, de marchands et de curieux. Les samurais, officiellement, dédaignaient le lieu qui avilissait leur idéal masculin et leur particularité guerrière. La chose n’était pas spécifique à Edo et on a des récits de tels commerces même dans les villages et il n’était rare de voir des familles pauvres vendre leurs fils dotés d’un visage trop angélique. Les premiers voyageurs occidentaux au XIXe siècle ne manquèrent pas de mentionner ce détail choquant. En grandissant les jeunes gandô (prostitués masculins), devenus trop vieux pour les hommes, pouvaient se reconvertir en gigolos pour les femmes aisées.

Onnagata jouant un le rôle féminin de Yaoya Oshichi. Source : Wikipedia.

Du nanshoku à l’homosexualité

La grande époque du nanshoku correspond au XVIIe siècle jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle, date à laquelle une vague moralisatrice néoconfucéenne toucha le shogunat qui entreprit alors de mettre de l’ordre dans les excès de l’époque précédente. Les quartiers de prostitution furent sévèrement limités et les relations entre guerriers plus contrôlées, cela ne s’accompagna cependant pas d’une condamnation de la voie des garçons qui restait l’apanage des samurais.

Jeunes kegame de Yoshichô attendant le client. C’était ce genre d’images que le Japon chercha à faire disparaître à l’époque Meiji afin de donner l’image d’une nation civilisée et morale, selon les critères européens. Source : ukiyo-e.org

Le grand changement fut l’arrivée des Occidentaux à partir de 1853. Une tradition aussi vivante et visible que le nanshoku n’échappa absolument pas aux regards des étrangers qui, morale chrétienne oblige, furent horrifiés de la barbarie des Japonais et de leur permissivité envers le vice (homosexuel ou hétérosexuel). Les regards et les critiques acerbes des Européens firent beaucoup pour faire prendre conscience d’un état de fait qui n’avait jamais interrogé personne. Lorsque l’empereur Meiji fut restauré en 1868, il devint urgent pour le Japon de se moderniser à marche forcée et effacer toutes traces de l’époque barbare des samurais.

Une culture expurgée

L’ensemble de la culture traditionnelle de l’époque Edo fut passé au crible de la morale moderne importée de l’étranger. Le nanshoku, terme principalement culturel, fut à partir de ce moment requalifié en dôsei’ai (relations entre personnes du même sexe), un terme reprenant la nouvelle définition de l’homosexualité comme déviance se rapprochant d’un désordre clinique. Dans le même temps l’immense littérature d’Edo fut purgée de ses éléments inconvenants, Ihara Saikaku en particulier fut taxé d’esprit malade et de monceau d’immondices, c’est pourquoi il resta longtemps ignoré parmi les grands auteurs japonais.

Parallèlement le théâtre kabuki fut lui aussi modernisé pour en retirer les éléments vulgaires, le répertoire était autrefois surtout populaire et assez paillard. Certaines pièces furent expurgées de scènes trop explicites et le rôle des onna-gata fut réduit au minimum. En 1881, le juriste français Gustave Boissonade, appelé pour aidé à rédiger le nouveau code japonais, mena à cataloguer le keikan (la sodomie) comme un acte obscène condamnable, la relation homosexuelle ne fut cependant pas criminalisée.

Wakashû contemplant une vue du Fuji par Suzuki Harunobu (XVIIe siècle). Le kimono aux motifs féminins et le toupet du jeune homme font qu’encore aujourd’hui ce genre d’estampe est mal identifiée et présentée comme un portrait de femme. Les premiers collectionneurs européens d’estampes s’y laissèrent souvent prendre. Source ukiyo-e.org
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Nouveau Japon, nouvel homme

Pour le Japon Meiji, le rejet de l’amour masculin n’avait pas de causes religieuses, il fallait juste que le Japon prenne sa place parmi les puissances moderne, au prix d’une révolution culturelle. Une norme fut érigée en fondement du nouveau Japon où l’homme était par nature viril, destiné à être un soldat, tandis que la femme devait être une bonne mère et une fille pudique. Cette morale officielle condamnait l’homosexualité mais restait paradoxalement tolérante.

Les élites du Japon Meiji était composées d’une majorité d’anciens samurais qui n’avaient pas tous renoncés à leurs pratiques habituelles même s’ils étaient portés à plus de discrétion. Les samurais de Satsuma, qui s’étaient enrôlés en grand nombre dans la marine, étaient réputés comme les meilleurs clients de Yoshichô, une trop grande rigueur n’était pas de mise. Il ne faut cependant pas s’y tromper, dans l’ensemble de la population s’était enracinée l’idée que l’amour entre hommes était une perversion, une déviance de la norme devenue inacceptable.

Que faire d’un héritage embarassant?

En fait, avec le début du XXe siècle et la victoire sur la Russie, le Japon Meiji commença à remettre en valeur la figure du samurai. Le samurai redevint le summum de toutes les vertus japonaises et la raison pour laquelle l’archipel l’emportait sur ses ennemis. Le code du guerrier, l’honneur, le sacrifice, la droiture et toutes ces vertus furent redécouvertes. Le shûdô ne pouvait pas être ignoré par ce retour en grâce, il était trop indissociable de l’identité guerrière, il fut donc mis au placard. Les samurais avaient pratiqué l’amour viril entre hommes mais il s’agissait d’une relique du passé qui n’avait plus de lien avec le présent, le samurai perfectionné était devenu l’idéal de la virilité hétérosexuelle.

Estampe (éditée) de propagande très répandu pendant la guerre russo-japonaise de 1905 montrant un soldat japonais « conquérant » un soldat russe. Source : British Museum

Paradoxalement cela sonna le déclin définitif du nanshoku, séparé de ses racines guerrières, l’amour masculin perdit ce qui le rendait socialement attractif et la pratique des relations homosexuelles se marginalisa rapidement en comportement efféminé. Il connut cependant un bref retour en grâce durant l’époque Taishô (1912-1926) avec les premières études d’Iwata Junichi qui mena les premières recherches approfondies et sérieuses sur le sujet (Honchô Nanshokukô, 1930), ses textes furent cependant rangés dans la catégorie science criminelle.

Le terme nanshoku redevint acceptable et la plupart des grandes auteurs japonais de l’époque y font référence. Tanizaki Junichiro n’hésite pas à raconter l’émoi des baisers d’un camarade d’école (les Jeunes Garçons, 1913) tandis qu’Edogawa Ranpo explorait les drames et les passions découlant de relations entre hommes dans ses romans noirs. L’époque vit même le retour des kagema, les prostitués masculins, qui pratiquaient dans les recoins obscurs d’Asakusa et du parc Hibiya. Comme souvent à cette époque la guerre vint tout bouleverser.

Les paradoxes d’une condamnation

Les relations homosexuelles ne furent pas condamnées en tant que telles, tant qu’elles ne perturbaient pas l’ordre social mais l’amour de la patrie et l’esprit de sacrifice furent placés avant tout autre forme d’amour. Là encore, cette tolérance paradoxale envers l’homosexualité ne doit pas faire oublier que la morale dominante restait hostile à ce qui était perçu comme une pratique pathologique. C’est dans ce contexte que le futur Yukiô Mishima grandit, attiré par la beauté masculine et l’ideal du samurai mais forcé de rentrer dans un moule de bienséance qui débouchera sur le dédoublement observé dans les Confessions d’un masque (1949).

Photographie posée de Mishima Yûkio exprimant sa fascination pour le corps du guerrier. Source : Wikipedia.

On peut ainsi considérer que le nanshoku, comme tradition japonaise de l’amour des hommes, s’éteignit à la fin des années 1930, déjà muséifié et laissa la place à l’homosexualité selon ses définitions occidentales, devenue ensuite une identité avec ses nouveaux codes culturels. On peut cependant retrouver des traces du nanshoku dans certains détails. Dans les mangas contemporains il existe ainsi tout un genre consacré aux romances homosexuelles, le yaoi pour les garçons, où l’on retrouve le couple divisé entre le dominant (seme) et dominé (uke) qui n’est pas sans rappeler la relation nenja/wakashû et les rapports de force du shûdô (les filles aussi ont désormais leur propre genre dans le yuri). De même les mangas ne sont pas avares en personnages androgynes ou transexuels, le terme futanari les désignant existait déjà à l’époque Edo.

Le mouvement LGBT japonais contemporain s’enorgueillit de cette tradition même si elle est peu mise en avant. Le nanshoku correspond peu aux attentes de cette communauté mais malgré tous les changements de civilisation il reste toujours un fond culturel indéniable.

Pour en savoir plus : Philippe Pons et Jean-François Souyri, 2019, L’esprit de plaisir.

Ihara Saikaku, 1999, Le Grand Miroir de l’amour mâle » / 2001, « L’homme qui ne vécut que pour aimer » (2001), Editions Picquier

Gary Leupp, 1995, Male Colors : The Construction of Homosexuality in Tokugawa Japan.

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