Comprendre un monument japonais : le Pavillon d’or

C’est l’un des joyaux du patrimoine japonais et l’un des lieux les plus visités de Kyôto. Le Pavillon d’or capture le regard et reste mémorable mais au-delà de sa beauté c’est aussi un monument qui a beaucoup à raconter. Pour comprendre son récit, il nous faut replonger dans le contexte de l’époque Muromachi mais aussi dans l’oeuvre de son commanditaire, Ashikaga Yoshimitsu, roi du Japon.

目次

Une contexte : l’époque Muromachi

Un retour à l’ordre et à la prospérité

Le Pavillon d’or n’est que le nom courant donné au pavillon reliquaire (shariden) du temple bouddhiste Rokuon-ji mais le monument n’est pas seulement un bâtiment religieux. A l’origine il faisait partie de la villa construite pour la retraite de l’ancien shôgun Ashikaga Yoshimitsu, le Kitayama-tei. A ce titre il a été construit avec une intention particulière qu’on ne peut comprendre qu’en revenant sur le contexte de l’époque et la personnalité de Yoshimitsu.

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Lorsque Yoshimitsu débuta les travaux de construction en 1397, le Japon connaissait une de ses rares périodes de paix et de prospérité qui venait conclure un demi-siècle de guerres civiles de la période Namboku-chô. Yoshimitsu n’était que le 3e shôgun d’une dynastie fondée par son grand-père Takauji et son père Yoshiakira. Takauji s’était imposé par la force contre l’empereur Go-Daigo causant la fracture de la famille impériale en deux cours ennemies, la cour du Nord (à Kyôto, sous la coupe du shogunat) et la cour du Sud (à Yoshino, indépendante). Loin de pouvoir réunifier le pays, Takauji puis Yoshiakira se retrouvèrent dans une longue guerre aux nombreux retournements. Ainsi en 1361, le jeune Haruô (futur Yoshimitsu) qui n’avait encore que trois ans dut fuir Kyôto lorsque les troupes de Yoshino parvinrent à occuper la capitale. Les Ashikaga parvinrent à reprendre la capitale l’année suivante mais cet état de guerre permanent empêcha les deux premiers shoguns Ashikaga d’instaurer un gouvernement stable. Ashikaga Yoshiakira initia un début de stabilisation mais son règne fut bref et marqué par les batailles. Quand il mourut en 1367, son fils et successeur n’avait que 11 ans.

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L’aventure aurait pu tourner court pour l’enfant sans l’intervention des vassaux de sa famille et particulier d’Hosokawa Yoriyuki. Il avait été un proche de Yoshiakira qui l’avait nommé kanrei (vice-shôgun), un titre nouveau créé pour pouvoir diriger pendant la minorité de Yoshimitsu. Les premières années du jeune shôgun furent placées dans la continuité de la politique de Yoshiakira sous la conduite de Yoriyuki. Ce dernier se situait dans la lignée de guerriers-lettrés qui avaient conscience que le succès passait aussi par le bon gouvernement et pas seulement les victoires. Il fallait donner de la stabilité au shogunat en attendant que le jeune shôgun soit en âge de gouverner par lui-même.

Représentation de la bataille de Minatogawa en 1336 lors de laquelle Ashikaga Takauji fit son retour à Kyôto après en avoir été expulsé l’année précédente. Les guerres du Namboku-chô ont la capitale changer de main à de nombreuses reprises, portant à chaque fois des destructions.

En dehors de sa politique, Hosokawa Yoriyuki eu à former le jeune Yoshimitsu et à affirmer sa position. Le garçon fut déclaré majeur dès 1368 et confirmé comme shogun par la cour en 1369 à 13 ans. Renforcer la position du shogunat à Kyôto n’était pas seulement une affaire de guerriers mais aussi celle de la cour d’où venait théoriquement le droit de gouverner. Il fallait que le shôgun contrôle la cour, pour cela Yoshimitsu reçut une éducation lettrée fondée sur les classiques chinois et les traditions de la cour, il devait pouvoir maîtriser les codes d’une culture différente de celle des guerriers. Yoriyuki entreprit aussi de renforcer la place de son protégé en l’intégrant rapidement à une carrière au sein de la cour impériale où il fut placé sur une voie express de promotion.

Malgré le shogunat la cour continuait à fonctionner selon ses rangs et fonctions de l’époque Heian. Ces titres de cour avaient perdu toute application concrète mais ils apportaient encore prestige et influence (sur une clientèle de courtisans, sur des domaines et villages associés) garantis par la proximité avec l’empereur (toujours à ménager même s’il n’était qu’un fantôche). Pour les mêmes raisons, il fallait passer des alliances et Yoshimitsu fut bientôt marié à Hino Nariko, fille d’une puissante famille noble (qui devint aux générations suivantes le pourvoyeur exclusif d’épouses pour les Ashikaga). Yoshimitsu n’était ainsi plus seulement un guerrier mais un membre de la noblesse, faisant le pont entre les deux univers et acquérant l’influence sur la cour.

Sawamura Toshô II du théâtre Nakamura joue le rôle d’Ashikaga Yoshimitsu (centre, arrière plan) dans cette pièce kabuki représentée par Utagawa Kunisada I en 1855. Il sert alors de modèle de bon gouvernant rendant la justice.

Pendant ce temps Hosokawa Yoriyuki gouvernait collégialement avec d’autres grands vassaux du shôgunat comme les Shiba et les Hatakeyama. La guerre se poursuivait principalement dans les périphéries, dans le Kyûshû, pour réduire l’influence de Yoshino sur les marges et distribuer des terres aux fidèles du shogunat. C’est la consolidation du shogunat qui était à l’oeuvre, cooptés par le kanrei pour participer au gouvernement et recevoir des récompenses, les gouverneurs shûgo furent plus enclins à coopérer et ne plus changer de camp. Les provinces ralliées et pacifiées pouvaient de nouveau fournir leurs revenus au shogunat et à la cour. L’administration et la perception de taxes furent centralisées sur Kyôto, augmentant les revenus du shogunat et sa capacité à faire la guerre et récompenser. Le contrôle et la punition des vassaux rebelles se fit plus stricte. Héritées de l’époque de Yoshiakira et même de l’époque précédente de la régence des Hôjô, ces mesures visaient à rallier, domestiquer et contrôler les guerriers et leur usage de la violence.

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Les sept années de la régence d’Hosokawa Yoriyuki virent les effets de sa politique. La cour du Nord gagna l’avantage face à la cour du Sud et put enfin mener les réformes qui avaient manqué jusque là pour organiser le régime. La coopération avec la cour gagna aussi la faveur des nobles et des guerriers partisans de la cour, permettant d’autres ralliements venant de la cour du Sud où un parti de la conciliation prit de l’importance. Signe de cette transformation, en 1378, le kanrei fit constuire un palais pour le shôgun à Kyôto dans le quartier Kitaôji Muromachi. Le palais avait des dimensions princières, construit dans le style de la cour impériale mais il s’agissait surtout du coeur du nouveau gouvernement avec ses offices, bureaux, entrepôts etc. Le palais devint ensuite le coeur du pouvoir shogunal et a donné son nom au régime (Muromachi Bakufu, incluant rétrospectivement aussi les règnes de Takauji et Yoshiakira.

Un monument comme le Pavillon d’or n’aurait pas été possible sans cette stabilité ou même réalisable sans l’assurance d’en avoir les moyens financiers. Ce n’est cependant pas Yoriyuki, strict ennemi du luxe, qui le fit construire mais bien le shôgun Yoshimitsu, devenu adulte.

Ashikaga Yoshimitsu, le shôgun-soleil

En 1379, Kyôto fut secouée par le « désordre de Kôryaku ». Deux grands vassaux, Shiba Yoshiyuki et Toki Yoriaki, avaient mobilisé leurs samurais pour assiéger la demeure du kanrei et exiger sa démission. Yoshimitsu, qui avait alors 23 ans, se fit l’intermédiaire entre les deux camps et Yoriyuki accepta de partir, remplacé par Shiba Yoshiyuki. L’ancien kanrei fut rapidement mis hors la loi et dût s’enfuir pour ne pas être assassiné. Il fut cependant pardonné dès l’année suivante et réintégré plus tard dans le conseil entourant le shôgun. Le consensus chez les historiens veut que le shôgun lui-même encouragea le renversement de son tuteur, trop puissant et sévère, puis organisa son retour pour contrebalancer le pouvoir de ses adversaires. A partir de ce moment, le shôgun Yoshimitsu fut le véritable gouvernant. Il aurait pu faire sienne la devise « diviser pour mieux régner » car on retrouva ce stratagème à plusieurs reprises lors de son règne.

En 1391, il poussa Yamana Ujikiyo à la révolte par une provocation. Ujikiyo contrôlait alors 11 provinces et était surnommé Rokubun no Ichi-dono (le « seigneur du sixième » en gardant à l’esprit que le Japon comptait 66 provinces). Il était de loin le plus puissant seigneur du Japon en dehors du shôgun. Ayant mis sa victime en faute, Yoshimitsu put rallier les autres vassaux (souvent jaloux et avides de redistribution) pour soumettre le rebelle, qui ne fut pas tué mais seulement mis au pas. En 1399, Oûchi Yoshihiro, qui avait été longtemps un fidèle, connut la même mésaventure. Qui s’élevait trop haut risquait de chuter pour la plus grande joie de ses rivaux. Yoshimitsu put ainsi gouverner avec une large marge de manoeuvre en jouant l’arbitre équilibrant le pouvoir des vassaux dans un perpétuel jeu de pouvoir et de contre-pouvoir. Yoshimitsu aurait été un joueur d’échec talentueux avec toujours quelques tours d’avance.

Estampe d’époque Edo représentant Ashikaga Yoshimitsu en visite dans le Kantô (avec le Mont Fuji en arrière plan), Utagawa Yoshitora, 1862 (source ukiyo-e.org). Les grandes tournées ont toujours, quelque soit le pays, pour but un renforcement de l’autorité par une présence directe, Yoshimitsu fut le premier shôgun à le faire.

Il était aussi suffisamment prudent pour savoir apaiser ses vassaux, il leur permit notamment de prélever la moitié des revenus des domaines possédés par la noblesse, une spoliation que la cour n’avait pas les moyens d’empêcher. Il prit soin aussi d’être présent dans les provinces. Il visita Nara en 1385 pour visiter le Tôdaiji, se rendit jusque dans le Kantô en 1388 et dans l’Ouest pour visiter Miyajima en 1389. Ces visites avaient pour but de visiter en pèlerinage des lieux sacrés mais ils permettaient aussi d’inspecter, contrôler et se montrer aux vassaux locaux, rendant son autorité plus tangible. La visite dans le Kantô avait particulièrement pour but de s’assurer la coopération et l’obéissance de son cousin Ashikaga Ujimitsu, vice-régent du Kantô (Kantô Kûbô) qui avait des ambitions au-delà de son statut, il fut finalement payé avec les provinces de Mutsu et Dewa en échange de son soutien dans la soumission du clan Yamana en 1391.

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Devenu sans contexte le maître des guerriers, il continua aussi son ascension au sein de la cour impériale. Il avait été nommé Dainagon (grand conseiller d’Etat) dès 1378 avant sa prise de pouvoir, ce qui le plaçait sur la marche des plus hautes fonctions toujours sans application concrète mais il s’agissait surtout ici d’influence et de capacité à placer ses clients. Il fut nommé Naidaijin (ministre du centre, n°3 de l’administration) en 1381, Sadaijin (ministre de gauche, n°2) en 1382. Il ne pouvait pas devenir régent de l’empereur (kampaku) car la charge était réservée aux membres du clan Fujiwara mais en 1383 il devint Genji Chôja, c’est à dire patriarche de toutes les familles du clan Genji (un des 5 grands clans nobles de la cour) dont faisait partie les Ashikaga, autrement dit l’un des nobles les plus important de la cour avec une autorité morale sur toutes les familles apparentées au clan Minamoto (dont une grande partie des clans guerriers). Marque de cette importance, il obtint le droit de circuler en ville en gissha (un char traditionnel couvert et tiré par des boeufs réservé à l’empereur, aux princes et aux plus grands nobles, pas utilisé par les guerriers). Cette suprématie sur la cour déplaisait évidemment à l’empereur Go-En’yû mais celui-ci n’avait aucun moyen de l’empêcher, il abdiqua en 1382 pour protester (et essaya même de se suicider sans succès), laissant le trône à son fils Go-Komatsu, bien plus coopératif.

L’empereur Go-Komastu de la cour du Nord a régné à partir de 1382 mais n’a été reconnu par tous qu’à partir de 1392. A la différence de son père Go-En’yû il coopéra avec le shôgun mais resta maître de sa propre cour, à la mort de Yoshimitsu, il refusa de passer le trône à un fils de la branche rivale de la famille, entraînant des révoltes de nostalgiques de la cour du Sud.

Il acquit aussi d’autres fonctions lui donnant officiellement un contrôle différents temples et sanctuaires ainsi que la supervision de domaines et autres palais impériaux. Il obtient notament de superviser les relations avec le grand temple Enryaku-ji. Les fonctions ayant une utilité étaient conservée tandis que les fonctions purement honorifiques pouvaient être abandonnées rapidement car même après sa démission il gardait la jouissance des privilèges du rang. En 1395, quelques jours à peine après avoir abdiqué le shogunat en faveur de son fils, il fut nommé Daijô-Daijin (Grand Chancelier) avant de démissioner moins de 6 mois après. Yoshimitsu était alors au sommet de la hiérarchie de la cour, réunissant le pouvoir des guerriers et l’influences des nobles.

Le Shôkoku-ji actuel est une reconstruction de l’époque Edo mais le temple, oublié des touristes, reste d’un des grands centres du bouddhisme zen à Kyôto.

Le contrôle des guerriers et de la cour devait être complété par le contrôle de la religion. L’idée d’organiser les temples existait depuis un siècle et s’était concrétisée dans la formation des Gozan (Les 5 montagnes des temples zens) à Kamakura puis à Kyôto, complété ensuite par les Jissetsu (les 10 monastères) complété par des classes de temples subalternes dans toutes les provinces. Cette organisation fonctionnait déjà lorsque Yoshimitsu prit entre ses mains le gouvernement mais il le poussa plus avant vers la centralisation. En 1384, il désigna le temple Nanzen-ji de Kyôto comme la tête des Gozan, donnant une tête unique aux temples japonais avec le pouvoir de superviser l’organisation et la gestion des autres temples. Yoshimitsu avait sans doute d’autres plans, il avait ordonné la construction en 1383 du temple Shôkoku-ji dans des dimensions monumentales, le temple était pourvu d’une pagode géante de 109 mètres de haut (la plus haute jamais construite au Japon) et lorsqu’il fut complété en 1392, le temple fut désigné comme le premier parmi les Gozan. Il fut cependant détruit par le feu dès 1404 et le Nanzen-ji conserva sa suprématie. Le Shôkoku-ji était construit à proximité immédiate du palais de Muromachi et ce n’était évidemment pas un hasard. Les célébrations pour l’inauguration du temple réunirent guerriers et nobles dans des festivités d’une ampleur proprement impériale.

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Le principal titre de gloire d’Ashikaga Yoshimitsu n’est pas la remise en ordre du shogunat, elle a été initiée par son kanrei, ou la domestication de la cour impériale mais la réunification du Japon en 1392, l’année même de l’inauguration du Shôkoku-ji. Malgré l’accalmie et l’affaiblissement de la cour de Yoshino, les deux cours restaient ennemies. Cas pratiquement unique dans l’histoire du Japon, ce n’est pas par la guerre mais par la négociation que cette longue guerre civile s’acheva. Yoshimitsu députa Oûchi Yoshihiro (le même qu’il soumit plus tard) pour négocier avec l’empereur de Yoshino, Go-Kameyama, un arrangement soutenu par une faction pacifiste l’entourant.

La dispute entre les deux cours reposait principalement sur la question de la succession entre deux branches de la famille impériale. Avant la division du pays, les deux branches alternaient sur le trône mais chacune se considérait comme légitime. Yoshimitsu proposa de restaurer ce système. Go-Kameyama « abdiquerait » en faveur de son cousin l’empereur Go-Komatsu et en échange un de ses fils deviendrait empereur après Go-Komatsu. Pour rassurer Go-Kameyama, Yoshimitsu accepta de reconnaître qu’il était le détenteur légitime de tous les domaines de la famille impériale déjà en sa possession, lui assurant l’autonomie financière. Pour symboliser cet accord Go-Kameyama accepta de « rendre » les Trois Trésors (les insignes du pouvoir impérial que sa famille avait conservé depuis l’époque de Go-Daigo), légitimant l’empereur de Kyôto. Les vassaux de Yoshino et leurs alliés devaient reconnaître l’autorité du shôgun en échange de la reconnaissance de leurs biens et de leurs positions officielles. Go-Kameyama joua le jeu de la réconciliation ainsi que ses gens, il n’y eu pas d’opposition forte et ce n’est qu’une génération plus tard que des mouvements nostalgiques firent leur apparition. Il faut dire que, comme on pourrait s’y attendre, le shogunat n’honora jamais le coeur de sa promesse, après Go-Komatsu, le trône passa à son fils en oubliant ceux de son ancien rival.

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Lorsque Yoshimitsu reçut en 1397 le domaine qui allait servir à la construction du Pavillon d’or, il n’était déjà plus shôgun (il avait abdiqué deux ans auparavant) ni même chancelier (abdiqué la même année). Il n’était même plus un laïc puisqu’il s’était fait moine la même année mais il restait tout de même le maître incontesté d’un pays réunifié, pacifié et enrichi. A 50 ans, il n’était même pas encore à l’apogée de sa puissance alors que le symbole de son règne était sur le point de sortir de terre.

Un monument symbole d’un règne?

Construire le Pavillon d’or

Le Pavillon d’or est situé au Nord de Kyôto, adossé aux reliefs du Mont Kinugasa qui sont encore largement forestiers. A l’époque l’endroit était en dehors de la ville et coupé de cette dernière. C’était un lieu de retraite et de villégiature qui avait été occupé à l’époque Kamakura par une villa appartenant à la famille noble Saionji. En 1397, un de leurs descendants, Saionji Kintsune, offrit le terrain de l’ancienne villa en ruine à l’ancien shôgun Yoshimitsu en échange de domaines dans la province de Kawachi.

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Comme il se doit, l’ancienne villa était dotée de bassin pour un étang mais pour le reste tout était à aménager. Durant les deux années suivantes une vaste résidence fut construite dans laquelle Yoshimitsu s’installa en 1399. L’essentiel de la résidence a aujourd’hui disparu mais on sait que parmi les bâtiments se trouvait une pagode de sept étages. Le Pavillon d’or lui-même a été préservé, signe de son importance culturelle déjà à l’époque Muromachi malgré les différentes guerres. Il a sans doute été préservé aussi par son isolement puisque le pavillon est un édifice indépendant au coeur du jardin et au bord de l’étang, il est possible qu’il ait été relié au reste de la résidence par un couloir fermé mentionné par certaines sources et dans lequel des oeuvres d’art chinoises auraient été exposées. Le pavillon est un shariden, un pavillon-reliquaire contenant à son dernier étage des reliques.

Couvrir un temple de feuille d’or n’est pas une nouveauté même si c’était rare du fait du coût. Le pavillon d’or du Chuson-ji à Hiraizumi remonte au XIIe siècle et existe toujours dans son état d’origine. Là encore, l’or est censé représenté la Terre Pure où siège le Bouddha Amida.

La villa Kitayama était officiellement la villa du shôgun et chancelier retiré devenu moine, un lieu de prière et de recueillement en dehors de l’agitation de Kyôto, séparé du palais Muromachi où Ashikaga Yoshimochi, le shôgun en titre gouvernait. En réalité Yoshimitsu conservait l’essentiel de son autorité sur le shogunat et de son influence sur la cour. Le lieu était le coeur du pouvoir du shogunat où se prenaient les décisions et où les visiteurs venaient consulter et rendre hommage à Yoshimitsu. Le Pavillon d’or a donc été construit non seulement par piété mais aussi pour délivrer un message bien plus politique aux visiteurs.

Statue originale d’Ashikaga Yoshimitsu (détruite en 1950) placée dans le Pavillon d’or. Elle représente l’ancien shôgun retiré en vêtement de moine mais portant toujours la tablette de bois qui était l’insigne des officiers de la cour impériale, suggérant son ancien statut et son influence persistante sur l’Etat.

D’un point de vue religieux le pavillon est construit en bordure de l’étang pour qu’il s’y reflète. Le reflet du pavillon sur l’eau calme de l’étang évoque le principe du Samadhi. Ce principe décrit un état de méditation consciente menant à une compréhension complète de la vérité du bouddhisme. La conscience débarassée de ses passions et de ses pensées devient aussi claire qu’un plan d’eau calme où le Pavillon d’or, évoquant la Terre Pure du bouddhisme, devient visible. C’est là aussi la raison de l’usage de la dorure du pavillon puisqu’il doit évoquer la Terre Pure (Gokuraku) et le phoenix au culminant au sommet le cycles des réincarnations et l’Eveil. Nous rencontrons une première incertitude, la dorure du bâtiment n’est pas ancienne et il n’est pas certain que le Pavillon d’or du XVe siècle ait eu ses deux étages supérieurs dorés à la feuille. Il est possible que seul le dernier l’ait été.

Le phénix (Hôô) est un double symbôle. Dans le bouddhisme il est associé à Garuda et symbôlise le cycle des réincarnations. Dans la tradition chinoise il est aussi un des animaux associé à l’autorité impériale avec le dragon, la tortue et le qirin (cheval céleste). Le phénix du Kinkaku-ji utilise cette double symbolique mais est aussi une évocation d’oeuvres plus anciennes comme le temple Byôdo-in d’Uji, lui aussi surmonté de phénix, plaçant le pavillon dans la continuité de l’époque Heian.

Le Pavillon est dès l’origine, par sa fonction et sa symbolique, un bâtiment religieux mais la description du shariden va plus loin. Il faut cependant se rappeler que cette description n’a jamais été explicitée du temps de Yoshimitsu, il s’agit d’une interprétation acceptée par les historiens japonais avec quelques variations. La Pavillon lui-même est assez simple, un presque carré (12.5 mètres sur 12 mètres) de trois étages. Les étages du shariden ne semblent pas très différents au premier coup d’oeil mais en réalité ils sont construits selon les styles architecturaux différents.

Intérieur du rez-de-chaussée avec l’autel dédié au Bouddha couronné et la statue de Yoshimitsu (les deux statues originales ont été détruites en 1950).

Le rez-de-chaussée, appelé Hôssui-in, est ouvert sur l’extérieur sur le côté donnant sur l’étang, à moitié ouvert sur les côtés et fermé sur le dernier côté qui constitue donc l’arrière du bâtiment. Les côtés ouverts peuvent être fermés par des claies de bois qui sont autrement suspendues. A cet étage se trouve une statue d’Hokan Shaka Nyorai (le Bouddha Shakyamuni couronné) aux côtés d’une statue d’Ashikaga Yoshimitsu en moine. Cet étage reprend les principe de l’architecture Shinden-zukuri qui était le style de l’époque Heian et était réservé aux résidences de la noblesse de cour et du palais impérial. Les bâtiments étaient orientés pour s’ouvrir sur le jardin laissant une vue ouverte.

Intérieur de l’étage intermédiaire centré sur Kannon entouré des 4 empereurs célestes (Shitennô), ici aussi les statues originales ont été détruites en 1950.

A l’étage intermédiaire, les murs sont fermés et sans ouvertures sur trois côtés. Le côté donnant sur l’étang dispose d’une porte et d’un espace dégagé pour former une terrasse. L’étage est nommé Chôon-dô et contient une statue de Kannon (le bosastu de la compassion) et des 4 gardiens (les Shitennô). Le sol et l’intérieur de smurs sont entièrement laqués de couleur noire. Cet étage est construit selon les règles du Buke-zukuri, le style des maisons guérrières. Les murs ne sont pas ornés et arborent la simplicité guérrière, les murs pleins rappellent la nécessité de se défendre contre les attaques.

Intérieur du dernier étage, ouvert sur les 4 côtés sur l’extérieur et entièrement doré. Il n’est pas certain, et même peu probable, que cela soit l’état d’origine. L’intérieur du Pavillon d’or ne se visite pas.

Le dernier étage est le plus petit, le Kokkyû-chô, contient les reliques, des cendres du Bouddha). L’étage s’ouvre sur ses quatre côtés par des portes mais l’intérieur est illuminé aussi par des fenêtres en formes de cloche dont la partie supérieure forme de volutes imitant les nuages. Ces fenêtres sont propres aux temples bouddhistes zen de l’époque dans le Zenshô-yô. Aujourd’hui l’intérieur est lui-aussi entièrement doré à la feuille. La toiture est en écorce de cèdre japonais (sugi) que l’on appelle kokera-buki, un type de toiture très courant dans les anciennes constructions de prestige (la tuile étant plus rare avant l’époque Edo) et protégeant parfaitement le bâtiment de l’humidité (la juxtaposition de l’or des étages et la rusticité apparente de la toiture formant un contraste élégant).

Quel était le message du Pavillon d’or?

Une synthèse politique?

La cour, les guerriers, les temples zen. La réunion des trois nous rappelle la ligne directrice de la politique du Yoshimitsu qui était le maître des guerriers en tant que shôgun mais aussi la plus haute autorité de la cour (après l’empereur) en tant que chancelier ainsi qu’un moine ayant eu un large pouvoir sur les temples zen réunis au sein du Gozan. Le Pavillon d’or pourrait être ainsi une illustration de la nature du pouvoir de Yoshimitsu, lui-même installé au rez-de-chaussée dans l’étage « impérial », une fusion entres les élites guérrières et la noblesse de cour.

Le portrait attribué à Ashikaga Yoshimitsu est très proche de sa statue du Pavillon d’or et peut être considéré comme réaliste. il est représenté ici à la vie de sa vie après son abdication, son air d’ennui absolu peut être interprété comme un détachement des passions même s’il restait impliqué dans les affaires du monde et de sa propre postérité.

Le Pavillon d’Or illustre ainsi la « culture de Kitayama » née sous Yoshimitsu qui a fait la somme de la culture traditionnelle héritée de la cour de l’époque Heian et de la culture des guerriers. Il s’agit plutôt de l’adoption par les élites guérrières, les shûgo-daimyôs, d’une culture lettrée mais aussi de modes de vie imités de la cour, une culture qui influença ensuite les goûts de la noblesse. A l’époque Kamakura les élites guérrières ne résidaient pas à Kyôto contrairement à l’époque Muromachi, il y a à ce moment une fusion. Cette culture voit le développement de nouveautés telles que le théâtre Nô dont le fondateur Zeami fut un proche d’Ashikaga Yoshimitsu, ou la cérémonie du thé. L’accent est mis aussi sur les arts chinois et l’imitation de ses oeuvres. La culture de Kitayama défini la culture des élites de la fin du XIV siècle jusqu’au milieu du XVe siècle et posa les bases des éléments reconnaissables de la culture traditionnelle japonaise (théâtre, peinture, architecture mais aussi cuisine et modes de vie).

L’interprétation a le mérite de donner du sens au bâtiment et est presque entièrement acceptée à quelques exceptions. Certains historiens se sont demandés pourquoi l’étage intermédiaire, celui des guerriers, serait au-dessus de celui de la cour alors que les samurais avaient un statut inférieur à la noblesse. Yoshimitsu avait été obligé de devenir lui-même un noble pour espérer contrôler la cour, son statut de shôgun n’y changeant rien. Il y aurait ici un non-sens protocolaire. Ce même étage devrait-il être doré au même titre que celui contenant les reliques ?

Utagawa Yoshitora, 1875, « Endroits visités par Genji à Kyôto : la floraison des cerisiers au Pavillon d’or ». Un peu anachronique, du temps du prince Genji (personnage fictif de l’époque Heian), le Pavillon d’or n’existait pas mais l’endroit était devenu tellement associé aux vues de Kyôto qu’il était impossible de s’en priver (source : ukiyo-e.org)

Il a donc été avancé que l’étage intermédiaire ne serait pas un étage « guerrier » mais plutôt un étage construit dans le style chinois. Il s’agirait plus précisement d’un style de l’époque Tang (la Chine du XVe siècle est dirigée par les Ming), la dynastie considérée comme un apogée de la culture classique chinoise. C’est aussi la dynastie Tang qui a inspiré les développements de l’architecture et des arts japonais avec les dernières ambassades officielles. Pourquoi s’en référer à la Chine impériale ? Là encore, le règne de Yoshimitsu permettrait d’y répondre.

La piste chinoise

Pour le Japon de l’époque Muromachi et particulièrement la cour impériale, la Chine a toujours été la référence culturelle par excellence. Depuis l’époque Nara et ses ambassades puis avec l’époque Heian, c’est de Chine que venait les innovations et les influences. La culture de la dynastie Tang a été particulièrement importante dans la définition des arts japonais. Les nobles de cour de même que les grands seigneurs de classe guérrière se plaisaient à démontrer leur goût par des oeuvres importées du continent, céramique, peinture, calligraphie, art bouddhiste etc. A la fin du XIVe siècle, la Chine semblait plus puissante que jamais avec les grands empereurs de la dynastie Ming (les règnes de Hongwu, Jianwen et Yongle correspondent à celui de Yoshimitsu) qui représentaient sans doute pour le shôgun un modèle de puissance à suivre.

Zhu Di, l’empereur Yongle, est arrivé au pouvoir en 1402 après avoir renversé son prédecesseur Jianwen mais représente un apogée de la dynastie Ming. La Chine et sa culture rayonne alors jusqu’au Japon, s’imposant comme un modèle de civilisation à suivre.

Il était aussi dans l’intérêt du Japon de renouer des liens avec le continent. Le shogunat avait des besoins financiers importants et le développement du commerce avec la Chine représentait un enjeu important pour augmenter les revenus du bakufu. Les principaux vassaux des du shogunat comptaient aussi des seigneurs impliqués dans le commerce maritime, les Yamana développaient le port de Fukuoka dans le Kyushu tandis que les Hosokawa faisaient de même à Sakai (près d’Osaka). De son côté la Chine avait un problème avec une épidémie de piraterie, les Wakô (pirates japonais) infestaient ses côtes. L’empereur y avait répondu par un édit d’Haijin ordonnant la fermeture des ports et du littoral, voir même le déplacement des populations côtières. Dans un effort pour contrôler à la fois la piraterie mais aussi l’enrichissement jugé excessif des marchands (dans la vision néo-confucéenne des Ming) il fallait que le commerce soit formalisé comme une affaire géré par la cour.

Attaque de pirates japonais (Wakô), un terme générique (comme parler de Vikings) recouvrant une réalité complexe. Un bon nombre de ces pirates étaient chinois et coréens ainsi que Japonais. Ils restèrent une plaie pour la navigation jusqu’à la fin du XVIe siècle. Les clans de samurais du Kyûshû et de Tsushima pratiquaient volontiers la piraterie comme source de revenus et le shôgun n’avait que peu de prise sur eux pour empêcher cette activité.

Le commerce maritime devait être officiellement autorisé par un certificat. De manière concrète un document officiel était émis et divisé en deux parties, la réunion des deux parties du document (non falsifiable) témoignait de l’identité du navire porteur, permettant l’accès aux ports chinois. Ce document était appelé kangofu au Japon qu’il fallait réunir au registre appelé kango-teibo (il en existait plusieurs copies en fonction du nombre de navire devant faire la traversée). Le commerce était officiellement désigné comme un tribut porté par le navire étranger à l’empereur et le paiement comme un contre-don généreux. Les quantités, la nature des biens échangés, leur qualité et la date de la venue des bateaux était strictement dictée par la cour chinoise, le port officiel était Ningbo. Le partenaire étranger étant passif et obéissant dans cet échange. Ce système reflétait plus généralement les relations internationales vues par les Ming où l’empereur était au centre d’un réseau de rois inférieurs, officiellement ses vassaux, à qui il devait la bienveillance mais exigeait l’obéissance. A la fin du XIVe siècle, le Japon ne faisait pas partie de ce réseau et se trouvait donc exclu des échanges maritimes.

Durant la période Namboku-chô, les échanges diplomatiques entre la Chine et le Japon se faisaient en faveur de la cour du Sud à Yoshino. Le prince Kaneyoshi s’exprimait au nom de l’empereur alors que les shôguns apparaissaient comme des usurpateurs, la cour du Sud disposait alors encore du contrôle sur le Nord du Kyûshû. Marqueur de cette reconnaissance le prince Kaneyoshi s’était vu attribuer le titre honorifique de « roi du Japon » (Nippon Koku-ô) qui le plaçait dans le réseau des échanges internationaux dominé par la Chine (et permettait d’outrepasser le titre embarassant d’empereur que se donnait le chef local du Japon). Durant la minorité de Yoshimitsu, Imagawa Sadayo avait reprit le Kyûshû pour le compte du shogunat (avant d’être éliminé) puis Oûchi Yoshihiro avait repris à son compte une partie du commerce avec la Chine dans une zone grise, pas vraiment reconnu ni autorisé.

Ashikaga Yoshimitsu contemple le Pavillon d’or achevé. C’est une estampe contemporaine de l’époque Meiji (Tsukioka Yoshitoshi, 1879) et le monument est représenté dans un état supposé, entièrement doré, ce qui n’était probablement pas le cas (source : ukiyo-e.org)

Intégrer une référence à la Chine au sein du Pavillon d’Or pouvait être aussi un effet souhaité pour rappeler l’importance de ce commerce pour Yoshimitsu. En 1399, l’année même de son installation au Kitayama-tei, Yoshimitsu organisa la guerre d’Ôei et l’élimination d’Oûchi Yoshihiro, la voie commerciale vers la Chine était désormais sous son contrôle direct. Suivant les formes protocolaires, Yoshimitsu envoya une ambassade en 1401 demandant l’ouverture du commerce. Il faut d’ailleurs noter qu’il ne se présenta pas alors sous son titre de shôgun mais plutôt sous son rang au sein de la cour impériale, il semblait donc agir en tant que représentant du souverain japonais et non comme pouvoir rival (la Chine ne traitait d’ailleurs pas avec les pouvoirs locaux ou avec les vassaux d’un roi étranger, il fallait que cela soit un représentant reconnu). L’année suivante la réponse Ming parvint au Kitayama-tei, conférant à Yoshimitsu le titre de Roi du Japon. Il est fort à parier que les envoyés chinois se rendirent dans la résidence du shôgun et virent le Pavillon d’or, aucun récit de leur part ne nosu indique ce qu’il en pensèrent. L’établissement des relations fut retardé par le coup d’Etat qui permit à l’empereur Yongle de monter sur le trône mais en 1404, finalement, Yoshimitsu reçut le kangofu permettant d’envoyer des navires vers la Chine.

Roi du Japon

L’obtention du titre de roi du Japon représenta le vrai apogée de la puissance d’Ashikaga Yoshimitsu. Il ne faut cependant pas s’y tromper, il s’agissait d’un aménagement diplomatique et non d’une reconnaissance officielle qui permettrait de renverser l’empereur du Japon. Marque ultime de reconnaissance et de pouvoir, l’empereur Go-Komatsu visita la villa Kitayama en 1406, une visite qui donnait au lieu une aura de respect et de sacralité (plus tard de grands seigneurs comme Nobunaga, Hideyoshi et Ieyasu cherchèrent tous à obtenir une telle visite de leurs demeures, hommage ultime à leur puissance). Quelque soit l’interprétation à donner au Pavillon d’or on peut y voir une expression du pouvoir du shôgun, que cela soit son autorité sur le pays ou ses prétentions internationales.

Cette vue de Kyôto représente la ville sans doute dans son aspect des années 1555-1565. Les principaux monuments sont identifiables. Le Pavillon d’or se situe en haute du 2e panneaux en partant de la droite, perdu au Nord de la ville mais indispensable à représenter. Kanô Eitoku.

Le titre concédé par l’empereur chinois nourrit cependant un début de mécontentement auprès des samurais et des nobles. Le premier de ces mécontents était Ashikaga Yoshimochi, le propre fils de Yoshimitsu et le shôgun en titre. Il considérait avec d’autres vassaux que cette reconnaissance équivalait à placer le Japon comme vassal de la Chine et insultait l’empereur. Yoshimitsu était trop puissant pour vraiment s’en inquiéter mais ses opposants lui attibuèrent dès lors de mauvaises intentions. Il ne restait alors à Yoshimitsu que quatre années à vivre. Durant ce laps de temps il chercha à se faire attribuer le titre de Daijô-Tennô, empereur retiré, un titre généralement réservé à un ancien empereur ayant abdiqué ou au père d’un empereur n’ayant jamais lui-même régné. Le titre donnait à son bénéficiare un rang proprement impérial. Il avait déjà fait attribuer à sa deuxième épouse (Hino Yasuko, nièce de sa première épouse) le titre de Junbo (mère de substitution) de l’empereur Go-Komatsu et celui de Nyôin (impératrice retirée). Yoshimitsu n’eu pas le temps de le recevoir et il lui attribué après son décès en 1408, à titre posthume. Son fils Yoshimochi décida cependant de refuser l’honneur.

Ashikaga Yoshimochi est connu pour ses mauvaises relations avec son père et leurs vues diamétralement opposée de la nature de leur pouvoir. Yoshimochi se voyait uniquement en maître des guerriers sans y ajouter le contrôle absolu sur les contre-pouvoirs. Il y a cependant un air de famille indéniable.

Certains historiens japonais (Tanaka Yoshinari et Imatani Akira) ont avancé l’hypothèse que Yoshimitsu aurait souhaité mettre son deuxième fils Yoshitsugu sur le trône impérial plutôt que de prendre lui-même le trône. La cérémonie de passage à l’âge adulte de Yoshitsugu, juste un mois avant le décès de Yoshimitsu, avait suivi le protocole des princes impériaux ce qui était déjà une usurpation des rites de cour. L’hypothèse n’a jamais vraiment convaincu car trop éloignée de la mentalité japonaise mais Yoshimitsu a pu être influencé par sa vision sino-centrée du monde où une dynastie pouvait perdre le « Mandat du Ciel » au profit d’une nouvelle famille, un concept étranger au Japon où le lignage de droit divin primait. Une légende documentée à l’époque fait aussi état d’une prophétie annonçant la fin de la dynastie impériale après le 100e souverain de la famille, qui se trouvait être Go-Komatsu. On trouve trace de cette prophétie chez Jien, un abbé important du début du XIIIe siècle racontant l’histoire des empereurs mais une partie a pu être « corrigée » ultérieurement. Selon la prophétie la dynastie s’achèverait avec l’émergence d’un chien comme héros, Ashikaga Yoshimitsu était né l’année du chien. Entre légende et fiction plusieurs romanciers allèrent même jusqu’à imaginer que Yoshimitsu fut assassiné en secret pour contrer son ambition dévorante.

Utagawa Hiroshige, 1834, de la série « Les vues célèbres de Kyôto », le Pavillon d’or et le Mont Kinugasa.

Rien de cela ne se réalisa. Ashikaga Yoshimitsu s’éteignit au Kitayama-tei en 1408, actif jusqu’à la fin. Immédiatement après sa mort, Yoshimochi assuma la totalité du pouvoir politique et sa priorité fut un retour à la normale. Il fit interrompre le commerce avec la Chine et ne chercha jamais à obtenir pour lui le titre de roi du Japon. Son approche du gouvernement rendait une part d’autonomie et tout le respect dû à la cour impériale. Sa pratique du gouvernement des guerriers revint à plus de collégialité, cherchant le consensus auprès des vassaux sans chercher à les détruire. Ce qui ne fut pas le cas de la villa Kitayama. A la mort de son père, Yoshimochi élut résidence dans d’autres palais de la famille et fit démolir l’essentiel de la villa. Seul le Pavillon d’or et des bâtiment proches furent conservés pour constituer le temple Rokuon-ji. La donation était un souhait de Yoshimitsu (sans les destructions) et le temple portait le nom funéraire du vieux shôgun. Le temple fut placé sous la juridiction du Shôkoku-ji, l’autre grande fondation de Yoshimitsu. La présence de reliques rendaient probablement le Pavillon d’or intouchable, d’un point de vue confucéen, Yoshimochi pouvait aussi difficilement faire preuve d’impiété filiale en faisant détruire le joyau du règne de son père. Le Pavillon subsista.

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Yoshimochi abdiqua en 1423 au profit de son fils Yoshikazu mais ce dernier décéda en 1425, obligea Yoshimochi à reprendre le pouvoir. A sa mort en 1428, c’est son frère, le 4e fils de Yoshimitsu, Ashikaga Yoshinari qui devint le nouveau shôgun. A l’inverse de son frère, Yoshinari tenta de réssuciter la politique de son père, cherchant à reprendre le commerce avec la Chine (mais sans jamais obtenir le titre de Roi du Japon qu’il convoitait) et s’imposer plus durement face aux vassaux et à la cour. Son attitude volontiers tyrannique et violente mena à son assassinat en 1441. A partir de ce moment le shogunat commença à voir son autorité décliner jusqu’au règne d’Ashikaga Yoshimasa et la guerre d’Ônin qui ouvrit la voie aux guerres civiles du Sengoku Jidai. Le règne de Yoshimitsu s’avéra n’avoir été été qu’une parenthèse d’ordre et de prospérité.

La postérité d’un symbole

Le Pavillon d’argent du temple Jishô-ji, aujourd’hui un Kannon-den (pavillon de Kannon) reprend le style des deux étages supérieurs du Pavillon d’or. Plutôt qu’un reliquaire, il s’agissait d’un pavillon de détente et de divertissement pour cette villa voulue par le shôgun pour se mettre en retrait des difficultés de son temps.

La villa Kitayama, devenue le temple Rokuon-ji, cessa d’être un lieu de pouvoir pour devenir un lieu de piété. Le Pavillon resta cependant une référence non seulement dans le domaine des arts mais aussi en tant que symbole de pouvoir. Le petit-fils de Yoshimitsu, Ashikaga Yoshimasa est connu pour s’être fait construire dans sa propre villa un autre pavillon, connu sous le nom de Pavillon d’argent (Ginkaku-ji), qui devait en être le jumeau. Le Pavillon d’argent n’avait cependant pas la même fonction et n’est pas identique au premier, il n’a d’ailleurs que deux étages. Le Pavillon d’argent doit son nom à plusieurs légendes mais n’a jamais été réellement couvert de ce métal. Il faut plutôt y voir la volonté de faire le parallèle avec son prédecesseur. Le Pavillon d’argent fait cependant bien le pendant du Pavillon d’Or en tant que monument symbolisant la culture d’Higashiyama, la culture de la fin du shogunat de Muromachi et de déclin des Ashikaga.

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D’autres copies ou batiments s’inspirèrent du Pavillon d’or en tant que symbole de pouvoir ou évocation d’une période plus heureuse. Il est indéniable que la plupart des visiteurs à Kyôto, samurais pour la plupart, durant le Sengoku Jidai allaient visiter le Pavillon d’or, impressionnés et inspirés par l’oeuvre de Yoshimitsu. Au milieu du XVIe siècle, Oda Nobunaga se fit ainsi construire dans son château de Gifu un pavillon de base carré avec plusieurs étages que certains historiens ont voulu voir comme étant inspiré par le Pavillon d’or. Ce pavillon, bâtiment d’apparât plutôt qu’aménagement défensif, aurait évolué ensuite sous la forme du donjon du château d’Azuchi (toujours par Nobunaga) mélangeant les caractéristiques de la tour défensive yagura et du pavillon d’apparât. Azuchi servit ensuite de modèle au donjon d’Osaka et ses successeur, traçant une généalogie théorique entre le Pavillon d’or et la silhouette si reconnaissable des châteaux japonais.

Vision d’artiste du palais au pied du château de Gifu. Une tour-pavillon reliée au palais par un couloir suspendu mais aussi les étages du corps de bâtiment principal, ont évoqué aux archéologues le Pavillon d’or de Kyôto mais il n’en reste rien aujourd’hui et le lien entre le pavillon et les donjons postérieurs reste une simple hypothèse.

Déjà à l’époque de la réunification du Japon le Kinkaku-ji était une référence respectée, le fait que le Pavillon ait survécu aux différentes guerres et occupations de Kyôto en est déjà une preuve. Le Rokuon-ji a partiellement brulé lors de la guerre d’Ônin (sous le règne de Yoshimasa) mais le pavillon lui-même est resté intact et son jardin a été préservé. A l’époque Edo, le lieu est déjà un lieu de passage pour les visiteurs. A l’époque Meiji, dès que le Japon se dota d’une loi de protection de son patrimoine (en 1897, concernant d’abord les temples et sanctuaires) le Kinkaku-ji fut parmi les premiers trésors nationaux classés, son jardin fut classé à partir de 1925. Le Kinkaku-ji n’est cependant plus aujourd’hui un trésor national car le bâtiment actuel n’est plus l’original.

Chikanobu Toyohara, 1893. Cette estampe d’époque Meiji représente une scène d’époque Edo. A l’époque le Pavillon d’or attirait déjà les visiteurs passant par Kyôto (source ukiyo-e.org)

Le 2 juillet 1950, un moine à l’esprit dérangé reproduisit le crime d’Erostrate en incendiant le pavillon d’or qui partit entièrement en fumée, perdant au passage ses statues d’époque Muromachi. Yûkio Mishima a raconté l’affaire et développé les motivations du criminel dans son Pavillon d’or. Le choc fut d’ampleur national, la perte d’un trésor national ayant survécu aux années de guerre et aux bombardements récents devint une grande cause et attira les donations des entreprises et des personnes privées. Le Pavillon était bien documenté et étudié, les détails de sa structure et de ses ornements étaient connus et permirent la reproduction à l’identique du shariden, à une exception près.

Photo de 1893 représentant le Pavillon d’or. La couleur manque pour voir la supposée dorure mais tous les témoignages indiquent que celle-ci n’était qu’un souvenir à l’époque.

Si on regarde les photographies en noir et blanc du Pavillon d’or rien ne semble indiquer sa dorure, les estampes du début de l’époque Meiji n’utilisent pas non plus la couleur dorée sauf quand ils souhaitent représenter le bâtiment dans son apparence d’origine. Les témoins comparant l’ancien et le nouveau l’affirment, avant sa destruction le Pavillon d’or ne portait pratiquement plus de trace de sa dorure originelle. C’est aussi pour cette raison que les historiens s’interrogent pour savoir quelle était l’étendue réelle de cette dorure. Doré à la feuille, une grande partie avait disparu du fait des intempéries et ce qu’il en restait montrait une couche fine.

Photo après l’incendie de 1950, le bâtiment a été totalement détruit avec toutes les statues qui s’y trouvaient avant l’arrivée des pompiers.

Les sommes reçues et un certain désir pour restaurer dans toute sa gloire le bâtiment permirent au contraire de couvrir non seulement le dernier étage mais aussi l’étage intermédiaire d’une couche épaisse d’or d’une épaisseur de 6 microns (5 fois plus épais que la dorure d’origine supposée), restaurée et étendue encore en 1987. La dorure du Pavillon a été préservée ensuite par une technique de laquage traditionnelle à base d’urushiol qui protège le bois des intempéries et des insectes, cette couche vernissée n’existait pas avant 1950, cette technique ayant été utilisée surtout pour verisser les objets plutôt que les bâtiments. La dorure de l’intérieur du dernier étage est aussi plus supposée qu’avérée. L’effet est stupéfiant mais ne correspond probablement à ce qui voyait Yoshimitsu en 1399, la restauration a été critiquée par les spécialistes mais a depuis été acceptée par tous. Le monument aété classé site historique au Japon dès 1956 et devint patrimoine mondial de l’UNESCO en 1994.

La couche actuelle d’or du Pavillon d’or est bien plus épaisse, donnant l’impression de murs d’or solide. Le laque apposé lui conserve sa brillance et protège l’or des intempéries (et doit être réapposée tous les 10-20 ans). On pourrait penser que l’usage de l’or serait trop clinquant mais la simplicité des lignes et l’absence d’ornements sculptés font que l’ensemble reste élégant.

Le Pavillon d’or a peut-être été le manifeste politique de Yoshimitsu, l’idée d’une fusion de la caste guérrière et de la culture de cour. Il y avait peut-être inclus son ambition de rapprocher le Japon de la Chine et de le faire sortir de son isolement. Dans les deux cas il s’agissait avant tout du témoignage de la puissance, jamais égalée jusque là, d’un shôgun sur ses contemporains. Ce témoignage, évoquant l’autorité, la prospérité mais aussi une vision de la culture japonaise encore en formation, marqua durablement les esprits. Les successeurs de Yoshimitsu cherchèrent à l’imiter, d’autres se firent ses continuateurs. Yoshimitsu resta ainsi une référence et son Pavillon d’or un symbole allant au delà de son époque et de son contexte.

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