En juillet 2026, le parlement japonais a voté une révision de la succession impériale qui a interpellé : à l’inverse de la tendance des autres monarchies et contre l’opinion de 70% de sa population les femmes resteront exclues du trône, mettant de côté la princesse Aiko, 24 ans, fille de l’empereur régnant.
L’empereur n’a pas de pouvoir officiel au Japon, son rôle étant défini comme le symbole de la nation, en quoi ces règles de succession seraient-elles importantes ? Pourquoi le premier ministre Takaichi Sanae s’est-elle infligée ce coup qui lui a coûté en image internationale et en popularité ? Les commentaires en ligne d’étrangers montrent aussi cette incompréhension. Certains dénoncent la misogynie des hommes politiques japonais, d’autres appellent à respecter les traditions du pays sans les connaître, d’autres encore s’en moquent et disant qu’une république ferait tout aussi bien l’affaire des Japonais.
Il y a beaucoup d’incompréhension sur ce sujet qui est en fait plus complexe qu’il n’y paraît, lié à des fondements importants de la société et de l’Etat, allant même jusqu’à questionner l’identité et la nature même de l’Etat japonais. C’est loin d’être un sujet de magazine people.
Préserver la lignée impériale à travers les siècles
Il y a déjà eu des femmes sur le trône au Japon
Mettre une femme sur le trône au Japon ne serait probablement même pas envisagé sans la crise de succession actuelle. Il n’y a actuellement plus que trois candidats possibles au trône du Chrysanthème dont un seul a moins de 60 ans. La princesse Aiko n’en fait pas partie, les femmes étant exclues du trône selon la loi de 1947. La dynastie du Yamoto est pourtant la plus ancienne famille régnante au monde. Mythologiquement elle remonterait au VIIe siècle avant notre ère mais les premières traces de son existence ne remontent qu’au Ve siècle de notre ère, la famille règne alors déjà sur le royaume du Yamato. Cela représente déjà 15 siècles d’existence et de continuité, un record quand on compare avec d’autres longues dynasties : six siècles pour les Yi de Corée, de même pour les Osman de l’empire ottoman, huit siècles pour les Capétiens français (toutes branches confondues). La continuité japonaise est à proprement parler incroyable, elle repose sur des coutumes assurant sa durée mais sa préservation à l’époque contemporaine a été un échec.

Les solutions pour assurer la continuité dynastique incluaient le règnes de femmes empereurs (le titre de tennô n’a pas de genre). Une dizaine de femmes occupèrent le trône mais la plupart de ces règnes se concentrèrent sur les VIIe-VIIIe siècles de notre ère. Les historiens voient ces souveraines comme des règnes de transition destinés à attendre qu’un héritier mâle soit en âge de succéder. Ces souveraines ont en commun d’avoir toutes été des filles ou des petites-filles d’empereur, souvent aussi des épouses d’un empereur défunt et la mère de l’empereur en devenir. On trouve la règle fondamentale de la succession impériale jusqu’à aujourd’hui : seul un fils/fille ou petit-fils/fille d’empereur peut monter sur le trône (règle de patrilinéarité).

Au-délà de la troisième génération, un prince était automatiquement exclu de la famille impériale et formait une nouvelle maison noble (ainsi Minamoto no Tsunemoto, arrière petit-fils de l’empereur Seiwa fonda la famille Seiwa Genji qui donna naissance aux trois dynasties de shoguns). Cela évitait de créer des branches cadettes rivales pouvant provoquer des troubles. Pour la même raison les femmes de la dynastie étaient mariées à des membres de leur propre famille (oncle, cousin) et leurs enfants ne pouvaient pas prétendre au trône s’ils n’avaient pas un lien direct avec un empereur mâle (père, grand-père).

Les règnes féminins ont disparu au IXe siècle à une époque où la famille noble Fujiwara prit le contrôle de la cour. Ils marièrent les empereurs à leurs filles (fin des mariages endogamiques dans la même famille) et assumèrent la régence pour des empereurs mineurs (et même majeurs). La naissance du système de régence rendit superflu les règnes féminins et ils disparurent pour presque neuf siècles jusqu’à l’époque de l’impératrice Meishô (1629-1643). Cette dernière régna surtout car elle était la nièce du shogun Tokugawa Iemitsu par sa mère, le shogun l’imposa pour assurer son contrôle sur la cour. L’impératrice Go-Sakuramachi (1762-1771) fut la dernière femme sur le trône et respectait encore les règles qu’un millénaire auparavant. Même à une date aussi avancée, un règne de femme n’a pas provoqué d’opposition, tous sachant qu’il ne serait que temporaire et répondait à un besoin dynastique. L’interdiction des femmes vint plus tard.

L’existence des concubines (issues de maisons nobles mais le plus souvent des Fujiwara) assura longtemps la présence de plusieurs héritiers présomptifs. La règle favorisait le fils aîné du couple impérial mais bien souvent une concubine était élevée au rang d’épouse après avoir donné naissance à un fils, la compétition restait ouverte. Au XIIIe siècle cependant la famille impériale vit l’émergence de deux branches rivales (Jinmyôin-tô et Daitokiji-tô) de cousins qui alternèrent un temps sur le trône mais finirent par mener aux guerres civiles du Namboku-chô avec deux cours rivales et deux familles parallèles régnants pendant près de cinquante ans. En 1352, la cour du Sud occupa Kyôto et captura les membres de la famille impériale du Nord dont l’empereur Sukô. Le shogun Ashikaga Takauji parvint à rétablir la situation mais le risque de perdre « son » empereur le poussa à innover. Un fils de Sukô monta sur le trône tandis que l’un de ses frères, le prince Fushimi-no-Miya Yoshihito forma une famille parallèle, le shinnôke (famille du nouveau souverain).

Le shinnôke devait fonctionner comme une roue de secours, en cas d’extinction de la branche principale les Fushimi ne monteraient pas sur le trône mais l’un de ses membres serait sélectionné et adopté dans la famille impériale pour monter sur le trône. C’est ce qui se produisit dès 1428 lorsque l’empereur Shôkô décéda sans héritier et que le shinnôke fournit le nouvel empereur Go-Hanazono. Pour compenser l’éloignement du shinnôke et de la famille impériale, les princesses impériales furent souvent données en mariage aux Fushimi et des fils cadets d’un empereur furent régulièrement adoptés par le shinnôke, maintenant une proximité de sang. Le système fonctionnait tellement bien que les Tokugawa l’étendirent en créant trois nouveaux shinnôke : les Arisugawa-no-miya et les Katsura-no-miya (au XVIIe siècle, issus de l’empereur Go-Yôzei) puis les Kan’in-no-miya (au XVIIIe siècle, issus de l’empereur Higashiyama). Ils furent utilisés pour la dernière fois à la mort de l’empereur Go-Momozono en 1762 lorsque l’impératrice retirée Go-Sakuramachi sélectionna le nouvel empereur Kôkaku (issu des Kan’in) pour succéder. De manière artificielle, le shinnô devenait le fils adoptif de l’empereur précédent (déjà défunt dans le cas de Go-Momozono), le lien familial et la tradition assurant sa légitimité.

Le système des concubines devait assurer l’existence de plusieurs candidats au trône, les shinnôke restant une assurance contre les accidents de l’histoire et les femmes pouvant éventuellement servir de dernier recours temporaire. Il s’agissait d’un système solide qui parvint à maintenir la continuité de la lignée impériale, une continuité qui devint un élément central de sa légitimité à l’époque contemporaine. L’arrivée sur le trône de l’empereur Meiji en 1867 et la modernisation du Japon remirent ce système en question et imposèrent partiellement de nouvelles règles.
Les transformations de la famille impériale
Lorsque l’empereur Meiji monta sur le trône il n’avait que 14 ans et durant les premières années le gouvernement fut entre les mains d’une oligarchie de nobles et d’anciens samurais qui cherchèrent d’abord à créer une armée et une administration forte. Ce n’est qu’en 1889, sous pression, qu’ils donnèrent au Japon une forme institutionnelle, une monarchie parlementaire où un empereur fort, qui serait à la fois chef des armées et de la religion d’Etat, règnerait mais ne gouvernerait pas directement. Cet empereur gouvernait de droit divin en tant que descendant de la déesse du soleil Amaterasu Ômikami. Dans cet esprit, la continuité dynastique entre la déesse (à travers son petits-fils Ninigi no Mikoto et le premier empereur Jinmu) et l’empereur régnant devint la base de sa légitimité. L’idéologie du Kokutai (« le corps de la nation ») faisait de l’institution impériale le fil rouge de l’histoire du Japon.

A ce titre la préservation de la dynastie était indispensable et la loi sur la succession de 1889 avait une importance égale à la constituion même. Cette loi était un mélange d’ancien et de nouveau. Dans le contexte du shintô d’Etat les principes de base furent conservés (patrilinéarité, rites shintô, historicité de sa mythologie) mais il fallut en même temps donner des gages de modernité. La famille impériale se modela sur les dynasties européennes par le costume (robe et tiare pour les femmes, uniforme et éducation militaire pour les hommes) et les moeurs (l’empereur consomma publiquement de la viande en 1872 contre les anciens interdits) afin de devenir respectable aux yeux de l’Occident.
Sur le modèle de la loi salique française (les lois françaises ayant largement inspiré le code civil japonais) les femmes furent complètement exclues du trône. La succession directe était limitée au fils aîné du mariage légal de l’empereur et de l’impératrice. Les concubines disparurent même si les « dames de compagnie » de l’impératrice Shôken jouèrent un rôle officieux, ainsi le futur empereur Taishô naquit d’une de ces dames mais fut officiellement enregistré comme fils de l’impératrice. Il fallut attendre le règne de Taishô lui-même pour avoir une véritable monogamie. Les fils cadets de l’empereur furent autorisés à fonder des branches cadettes pouvant succéder au trône (l’empereur Meiji n’eut qu’un seul fils survivant mais les fils de l’empereur Taishô fondèrent les premières maisons princières).

Compromis avec la tradition, les shinnôke furent conservés mais sous le règne de Meiji elles connurent un série d’extinctions. Les Katsura s’éteignirent en 1881, les Arisagawa en 1913, les Kan’in avaient disparu déjà en 1842 mais furent restaurés. Le prince Fushimi-no-Miya Kuniie avait de nombreux fils, l’un d’eux fut nommé prince Kan’in tandis que 10 autres fils et petit-fils fondèrent de nouvelles maisons princières, les ôke, formant un cercle élargi de la famille impériale. Leur utilité était réelle, ils pouvaient toujours succéder mais ils devinrent souvent les époux des princesses impériales (qui ne pouvaient pas épouser de princes étrangers et difficilement des nobles de rang moindre) et s’engagèrent en politique et dans l’armée, servant d’élite visible de la noblesse et relais de l’influence de la famille impériale. Plusieurs d’entre eux servirent pendant la deuxième guerre mondiale.
A la veille de la Deuxième Guerre Mondiale la famille impériale comptait 51 individus. Autour de l’empereur Shôwa lui-même (Hirohito, son épouse et ses enfants) on trouvait 3 familles princières (les frères de l’empereur formant les maisons Chichibu, Takamatsu et Mikasa) ainsi que 11 familles des shinnôke et ôke formant le clan élargi de la famille impériale lié aussi par mariage à des familles des kazoku (la noblesse proprement dite composée d’anciens nobles de cour kuge et de familles de daimyôs incluant les anciens shoguns Tokugawa). A la fin de la guerre cette famille fut drastiquement réduite.

Avec la nouvelle constitution de 1946 une nouvelle loi de succession fut votée en 1947. La monarchie avait été conservée mais l’empereur avait perdu son statut divin et n’était plus que le symbole de la nation. L’idéologie du kokutai fut officiellement bannie ainsi que toutes les éléments reliant l’empereur au pouvoir politique ou contribuant à son influence sur la société. Ses biens et ceux des familles princières (partiellement dédommagées) furent versés à l’Etat. Les biens de l’Etat utilisés par la famille impériale son gérés par le Kunaichô (Agence Impériale) qui est une agence gouvernementale gérant à la fois ses biens mais aussi les rites traditionnels et la vie quotidienne de la famille impériale, elle est dirigée par le premier ministre et l’empereur n’a pas de rôle dans ses décisions.

L’exclusion des femmes et la patrilinéarité furent conservés comme principes de base de la succession mais la famille impériale fut réduite à la famille de l’empereur et celles de ses frères. Les familles shinnôke et ôke furent abolies et exclues de la succession, elles sont depuis qualifiées de kyû-miyake (« familles anciennement princières »). Officiellement elles entrèrent, de même que les kazoku, dans la catégorie des simples citoyens (kokumin). L’idée d’une adoption dans la famille impériale, pourtant traditionnelle, fut interdite. Il s’agissait surtout de réduire le poids financier et l’influence de la famille impériale en réduisant sa portée. La loi de 1947 est encore valide aujourd’hui, elle gouverne encore la vie quotidienne de l’empereur qui n’a pas son mot à dire dessus, ainsi l’ancien empereur Akihito dut attendre une loi ad hoc votée par la Diète avant d’être autorisé à abdiquer le trône en 2019. Cette nouvelle loi n’est cependant pas entièrement responsable de la disparition progressive de la famille impériale japonaise.

La crise de succession
Nous arrivons presque à la situation actuelle mais en 1947 la famille impériale était encore relativement étendue avec 3 maisons princières à laquelle s’ajouta ensuite celle du prince Hitachi, deuxième fils de l’empereur Shôwa (Hirohito). La famille impériale connut cependant une évolution similaire à celle du reste de la population japonaise, le vieillissement auquel aucun n’échappe. Le prince Chichibu s’éteignit en 1953 sans enfants et son frère le prince Takamatsu de même en 1987, leurs branches s’éteignirent avec eux. Le prince Mikasa resta longtemps le doyen de la famille impériale mais finit par s’eteindre à son tour en 2016 après ses propres fils, ne laissant que des filles mariées. Actuellement il ne reste que la maison Hitachi et la dernière maison princière en date, celle du prince Akishino (frère cadet de l’empereur régnant), n’est représentée que par le prince (qui est devenu l’héritier du trône de son frère) et son propre fils le prince Hisahito d’Akishino.

Les Kyû-miyake ne sont pas dans une meilleur situation. Sur les 11 familles exclues en 1947, cinq d’entre elles se sont déjà éteintes dont le shinnôke Kan’in (en 1988). Le shinnôke Fushimi, existant depuis le XIVe siècle, n’est plus représenté que par Fushimi Hiroaki (94 ans) qui n’a eu que des filles et la lignée est donc condamnée. Parmi les ôke, les Kuni, Asaka et Takeda sont aussi représentés par des hommes âgés n’ayant pas de successeurs. Seuls Kaya Masanori (67 ans, diplomate) et Higashikuni Masahiko (53 ans) ont eu des enfants et poursuivent leurs lignées.
Le manque de garçons explique en partie ces disparitions mais il faut aussi y voir l’effet du système familial japonais. Lorsqu’une femme se marie, encore aujourd’hui, elle est retirée du registre de sa famille (koseki) pour être inscrite sur celui de son époux (le chef de famille). Avant 1947 cela ne portait pas à conséquence pour les familles princières car elles se mariaient entre elles (ou avec la haute noblesse), une femme de la famille impériale conservait ainsi son statut et ses enfants faisaient toujours partie du clan. Après 1947, avec l’abolition du lien entre ôke et famille impériale, le seul débouché matrimonial pour les filles était d’épouser un kokumin, un roturier (issu des élites politiques et industrielles, roturier est un statut qui n’indique pas un niveau de richesse). Elles et leurs enfants sortaient alors totalement du clan impérial tandis que les hommes produisirent peu d’héritiers. Cela entraîna automatiquement la réduction du nombre de membres de ces familles.

L’exemple venait d’en haut, pour donner une image de modernité et d’ouverture à une institution qui avait beaucoup à se faire pardonner, l’empereur Shôwa autorisa son fils à épouser une roturière de son choix. Shôda Michiko, fille d’un industriel et membre d’une famille d’intellectuels. Elle devint par la suite impératrice mais à l’époque de son mariage elle provoqua les foudres des nationalistes qui y virent une pollution de la lignée impériale, même si elle provoqua un grand engouement populaire et reste très appréciée aujourd’hui. L’empereur actuel poursuivit dans cette voie en se mariant avec Owada Masako en 1993, de même que son frère, marié à Kawashima Kiko en 1990. Tous les membres proches de la famille impériale ont fait des mariages considérés comme libres et non arrangés.

Dans l’autres sens, en 1983, Masako de Mikasa fut la première à épouser un roturier et à perdre son titre princier, prenant le nom et le statut de son époux. D’autres la suivirent, généralement généreusement dotées au moment de leur mariage. La fille de l’empereur Akihito suivit le même chemin en 2006, en devenant Kuroda Sayako, elle conserva cependant un rôle lié à sa famille en devenant la grande-prêtresse du sanctuaire d’Ise (le titre étant réservé à une femme de la famille impériale). Dernière en date fut Komuro Kako, fille du prince Akishino (et nièce de l’empereur actuel), mariée en 2021.

L’impératrice Masako n’eut qu’une fille, la princesse Aiko (titrée princesse Toshi), la pression qui lui fut imposée par les médias et la société fut énorme et contribua probablement à cette naissance unique. La princesse, si elle se marie, quittera elle aussi la famille impériale. Le couple impérial n’aura pas d’autre enfant et la succession passera donc au prince Akishino mais tout le monde s’accorde pour dire qu’il ne fait qu’occuper le poste d’héritier pour laisser à son fils le temps de devenir adulte et, éventuellement, de se marier en évitant la pression officielle. Ils sont les deux premiers candidats au trône, le troisième étant le prince Hitachi âgé de 90 ans. La survie de la lignée repose donc sur un seul jeune homme de 20 ans laissant présager une extinction de la famille à moyen terme.
Quelles solutions ont-elles été proposées? Autoriser la princesse Aiko était la solution la plus simple et celle qui recueillait le plus d’avis favorables mais elle aurait remis en cause la règle de patrilinéarité existante depuis l’aube de l’institution. Autoriser les femmes à fonder leurs propres maisons princières et transmettre leurs droits à leur enfants, là aussi la continuité paternelle pose problème. Autoriser les concubines a été suggéré par certains politiciens conservateurs, à mi-voix, mais l’idée est moralement indéfendable auprès de l’opinion. Réintégrer les ôke dans la successions à des défenseurs mais cela laisse peu de candidats et leur lien avec la famille impériale est distendu. Permettre les adoptions dans la famille impériale, interdites en 1947, en prenant éventuellement un héritier parmi les kyû-miyake ou les descendants par les femmes.

C’est cette dernière solution qui a été finalement favorisée par la nouvelle loi de 2026. L’exclusion des femmes a été implictement confirmée avec un léger compromis qui autorisera les princesses mariées à des roturiers (dont éventuellement la princesse Aiko) à conserver leur statut mais sans pouvoir le transmettre à leurs descendants. Il s’agit surtout de conserver assez de membres de la famille impériale pour assurer les devoirs de représentation. Le Japon pourrait donc, dans le pire des cas se retrouver avec un fils de Kaya Masanori ou d’Higashikuni Masahiko, empereur par adoption. La solution est loin de provoquer la ferveur de l’opinion et est accusée de manipuler la famille impériale et ses membres, menaçant sa dignité, voir sa légitimité.
Ce rappel des règles ne permet cependant pas de comprendre pourquoi la question est jugée aussi importante. En cas quoi l’hypothèse d’une femme sur le trône provoquait-elle autant de résistances? La tradition ne l’explique pas entièrement. En quoi le maintien de la continuité de la dynastie est-elle importante dans le Japon du XXIe siècle qui accorde pourtant peu d’importance à sa monarchie?
Qu’est-ce que l’idée d’une femme sur le trône nous apprend sur le Japon?
Une impératrice face aux contradictions de la société japonaise
Il y a eu des femmes sur le trône au Japon, leur interdiction est assez récente (1889) et pourrait être éventuellement annulée par une nouvelle loi de la Diète alors que la très grande majorité de l’opinion publique y serait favorable. Au pire une impératrice Aiko pourrait laisser le trône après elle à son cousin et ses descendants, dans la tradition de ses prédecesseures. Cela ne se fera pourtant pas. On peut se contenter de l’expliquer par la misogynie, la classe politique japonaise serait attachée à une image conservatrice de la femme. Le monde politique japonais est effectivement misogyne, malgré une première ministre c’est le pays d’Asie de l’Est le moins ouvert aux femmes. Ce refus n’exprime cependant pas seulement un rejet contre les femmes sur le trône mais plutôt ce que cela impliquerait pour la société japonaise.

Un des principaux débats de société ces dernières années au Japon a porté sur la possibilité pour les femmes de conserver leur nom de jeune fille après le mariage. La proposition de loi dans ce sens a échoué à la Diète face à l’opposition des conservateurs. Le principal obstacle réside dans le système familial japonais basé sur le registre familial (koseki). Une femme qui se marie quitte le registre de son père pour être inscrite sur celui de son mari qui est à proprement parler le chef de famille (à l’exception des épouses d’étrangers qui conservent leur nom japonais, le mari n’ayant pas de registre), en cas de divorce l’inverse se produit. C’est le seul type d’union reconnu au Japon sans autre possibilité similaire au PACS. C’est l’adaptation de l’ancienne règle de patrilinéarité qui prévalait dans toutes les familles pour préserver le nom et le culte des ancêtres.

Si la princesse Aiko venait à se marier (en prenant le nom de son mari) et à monter sur le trône, cela équivaudrait à changer de dynastie. De même, si des femmes de la famille impériale sont autorisées à fonder leurs maisons princières et transmettre leurs droits à leurs enfants alors la règle de patrilinéarité de vaudrait plus et elles seraient à proprement parler les cheffes de leur famille. Cela serait impensable selon le droit de la famille actuel, même pour des princesses, et voter une loi d’exception ne suffirait pas. Il faudrait alors réformer le droit pour rendre ce changement légal, admettre le débat. Une telle réforme serait le premier pas vers des changements plus larges dans le droit de la famille qui remettraient en cause le système rigide et patriarcal du koseki.
On constate aussi le décalage permanente entre les institutions politiques et l’opinion publique, généralement peu intéressée mais favorable aux marques de modernité. On l’a dit, 70% de l’opinion publique, peu importe l’âge ou le sexe, sont favorables à un règne des femmes, normalisé dans d’autres monarchies. Ce chiffre nous indique deux choses, d’une part la population japonaise est peu intéressée par les règles antiques de la succession impériale, elle est globalement attachée à l’existence de l’institution mais ne possède plus la dévotion nationaliste d’avant-guerre. Les solutions proposées pour éviter le règne d’une femme apparaissent anachroniques et embarassantes.

L’idée de permetter l’adoption d’anciens membres des ôke dans la famille impériale est mal perçu, beaucoup s’interrogent sur le bien fondé de ces adoptions. Les anciens ôke, devenus roturiers depuis presque 80 ans se sont mariés et se sont éloignés de la famille impériale, les enfants d’Higashikuni Masahiko ont d’ailleurs surtout vécu en Grande-Bretagne plutôt qu’au Japon. Est-ce véritablement le meilleur moyen de conserver la « continuité » de la famille impériale que de réintégrer des famille qui ne sont plus si différentes du simple citoyen? Pour la majorité, le lien familial direct de la princesse Aiko lui offre une plus grande légitimité qu’un cousin éloigné inconnu du public et ne disposant pas du même respect.
C’est là que réside l’autre point, la famille impériale est aujourd’hui respectée. Ce n’était pas forcément le cas durant la deuxième partie du règne de l’empereur Shôwa et ses questions jamais résolues liées à sa responsabilité dans la Deuxième Guerre Mondiale. Pour se conformer à un modèle plus moderne, l’ancien empereur Akihito épousa une roturière dans un mariage présenté comme un mariage d’amour. Il en fut de même pour l’empereur actuel et son épouse Masako avec en supplément la volonté du couple impérial d’élever eux-mêmes leur fille et lui permettre de recevoir une éducation « normale » (actuellement tous les enfants de la famille impériale ont d’ailleurs reçu une éducation jusqu’à un diplôme universitaire dans la matière de leur choix et ont exercé au moins une activité caritative). Avec l’empereur Akihito la famille impériale s’est attachée à un respect sans faille de la constitution mais aussi à une attitude humble face à l’opinion qui a mené à une image encore favorable.

Aux yeux de l’opinion, la gestion de la crise de succession ne remet pas en cause le respect envers la famille impériale et met plutôt en cause l’Agence Impériale et le gouvernement comme seuls responsables de son blocage conservateur. De la même manière qu’ils avaient été pointés du doigt dans leur pression et harcèlement sur l’impératrice (alors princesse) Masako du fait de l’absence d’héritier mâle. Le sort de l’impératrice Masako, ayant abandonné une carrière dans la diplomatie et ayant subi des années de vexations et de dépression, du fait du cadre contraignant entourant la famille impériale. Ce cadre contraignant participe d’ailleurs à aggraver la crise. Face à l’exemple malheureux de l’impératrice, on peut se demander qu’elle jeune femme actuelle saine d’esprit pourrait vouloir épouser le jeune Hisahito et se soumettre à une pression qui serait forcément plus forte. La question est réelle et risque de devenir un sujet de débat dans les années qui viennent, sera-t-on forcé d’organiser un mariage arrangé en élargissant encore le décalage entre l’institution impériale et l’adhésion de l’opinion publique japonaise?

Il existe donc un décalage croissant entre l’opinion et le gouvernement sur la nature et le devenir de la famille impériale. Celle-ci n’a pas la possibilité de s’exprimer en raison de son devoir de retrait sur les questions publiques (même la concernant) mais plusieurs signes montrent une divergence d’opinion. Fait extraordinaire au Japon, le 13 août 2026, le prince héritier Akishino s’exprima sur le sujet. On pourrait l’imaginer favorable à la succession en faveur de son propre fils mais il déclara qu’il serait préférable de se mettre au goût du jour, une manière détournée de soutenir sa nièce (ajoutant même qu’il ne pouvait pas en dire plus). Le maintien du statu quo sur la crise de succession et la place des femmes est donc bien un blocage politique plus qu’un affrontement d’opinion entre tradition et modernité. Le choix du gouvernement en matière de succession a d’ailleurs eu un effet, réduit mais quantifiable, sur le soutien au premier ministre Takaichi. Pourquoi les gouvernements successifs se sont-ils arc-boutés dans ce refus?
L’institution impériale et la nature de l’Etat japonais
Le blocage politique sur la succession impériale n’est pas le fait d’un seul homme politique ou même d’un groupe. Depuis les années 1990 tous les gouvernements ont été réticents à s’emparer du problème et hostiles à réformer, quelques soient leurs positions politiques. Abe Shinzô a par exemple encouragé l’émergence de femmes politiques à des postes à responsabilité, dont l’actuelle premier ministre Takaichi Sanae. C’est une question qui va au-delà des circonstances politiques.

Durant l’époque Meiji, l’idée d’une continuité impériale depuis la déesse solaire jusqu’à l’époque contemporaine a été utilisée pour légitimer le nouveau régime impérial. Le kokutai allait cependant plus loin que le simple mythe politique. Avec la modernisation le Japon a adopté le concept d’Etat-nation mais jusque là le Japon d’Edo avait été un ensemble de domaines plus ou moins liés entre eux par le shogunat. Les différences régionales étaient importantes et à la restauration il restait à créer un sentiment national chez les Japonais. Pour cela il était nécessaire pour le gouvernement Meiji de créer ce sentiment et de définir la nation japonaise. Cela au début du XXe siècle par la glorification de valeurs propres au Japon mais ce fut d’abord un effort d’éducation au sein des écoles et de l’armée.

Pour définir la nation japonaise des critères évidents existaient : le territoire, la langue, l’unité ethnique du peuple japonais. L’histoire est aussi un outil puissant pour créer le lien commun mais avec des siècles de divisions féodales, de guerres régionales et d’éffacement impérial, les histoires régionales différaient fortement (sans compter Okinawa et Hôkkaidô qui n’étaient même pas japonais jusqu’au XIXe siècle). La continuité de la dynastie impériale offrait la trame idéale à un roman national centré sur l’empereur et menant à la glorieuse restauration de Meiji, conclusion des siècles d’anarchie féodale. L’idée n’était même pas nouvelle, dès le XIVe siècle, Kitabatake Chikafusa, pour justifier déjà une restauration impériale (celle de l’empereur Go-Daigo) avait développé une vision de l’histoire, déjà appelée kokutai, où la lignée impériale s’identifiait à l’existence même du Japon. Le tennô, descendant divin, était l’intermédiaire avec les dieux et son existence assurait la perpétuation du Japon.

Cette vision de l’histoire du Japon identifiée à celle de la lignée impériale fut enseignée dans les écoles jusqu’en 1945. Les élèves devaient apprendre les listes d’empereurs et leurs ères de règne (nenga) et leurs réalisations. Cela passa par un lissage de cette histoire, la période Heian durant laquelle les empereurs gouvernèrent un temps, fut dès lors présentée comme un âge d’or. Il fallut faire le ménage dans la succession des empereurs, certains furent purement et simplement exclus : l’impératrice Jingû (personnage légendaire qui devrait être classée comme première femme sur le trône), l’empereur déchu Kôbun (tué par son oncle Tenmu, un des empereurs glorifiés de l’histoire) ou les « anti-empereurs » du Nord durant le Namboku-chô.

La partie légendaire de l’histoire impériale fut enseignée comme une réalité historique et toute étude critique de l’histoire de la dynastie fut découragé ainsi que les fouilles archéologiques des kôfun, supposées tombes impériales. Pour encore affirmer ce roman impérial, le gouvernement Meiji décréta le 11 février comme fête nationale : le jour où l’empereur Jinmu fonda l’Etat en -660 av. J-C. Si le récit d’une lignée impériale continue de 26 siècle, ou même de 15 siècles, nous parait incroyable, c’est aussi parce qu’il s’agit d’une version éditée de cette histoire laissant de côté les ruptures, les règnes féminins et les adoptions. L’histoire de la dynastie est moins un ligne continue qu’une ficelle avec des raccords et des noeuds.

Cette vision de l’histoire du Japon a été abolie en 1945 (les manuels scolaires d’histoire étant noircis à la main pour éffacer des passages entiers de l’histoire impériale) et une version plus neutre est aujourd’hui enseignée. Cependant l’idée de la continuité impériale continue à imprégner les Japonais et à être identifiée à l’existence de l’Etat. L’Etat japonais ne peut être qu’une monarchie car c’est sa nature, une république japonaise mèneraint à l’effacement de ce qui constitue aux yeux de beaucoup de Japonais le fondement d’une identité nationale. Ce sentiment est évidemment particulièrement fort parmi les élites politiques. Le gouvernement japonais a été presque toujours entre les mains du PLD (Jimintô) qui a récupéré un bon nombre d’anciens responsables politiques d’avant-guerre et de nostalgiques pour qui le kokutai a été un véritable article de foi. La nature de la politique japonaise favorise les dynasties politiques et la continuité des factions, il n’est pas étonnant de retrouver encore une vision conservatrice de l’institution impériale et de sa continuité.

On peut parler d’un attachement viscéral à cette vision de l’institution impériale héritée de l’époque Meiji. Nous pourrions aller jusqu’à un attachement religieux. L’institution impériale est fondamentalement liée au shintô qui a été une religion d’Etat avant guerre. Les responsables politiques, même en assurant la liberté religieuse, sont restés attachés à la protection de certains cultes dont celui de la déesse Amaterasu au sanctuaire d’Ise. Cet attachement fait lui aussi partie de leur identité politique. Logiquement, tout ce qui pourrait menacer la continuité génétique mais aussi symbolique de la famille impériale est perçu comme une menace non seulement contre l’Etat ou le lien national mais aussi contre les fondements de l’identité japonaise. A ce titre, le règne d’une femme, l’existence de maisons princières féminines, briserait la règle de patrilinéarité qui assure pour eux la réalité de la continuité dynastique. Mettre une femme sur le trône viendrait à introduire une fracture dans la lignée impériale qui mettrait fin à sa légitimité et son authenticité. Pour ces responsables politiques il faut voir que le refus de réformer la succession n’est pas seulement un rejet misogyne.

Le blocage est fondamental. Tous les pays s’accrochent à certains éléments intouchables de leur histoire qui définissent le pays non seulement dans ses institutions mais aussi ses croyances. Demandez à un sénateur des Etats-Unis ce qu’il pense de l’abolition du second amendement, ou à un député français s’il serait d’accord pour abolir la loi de 1905. Ce refus est surtout ancré dans le personnel politique pour qui c’est un élément important de la nation, beaucoup plus que pour un citoyen japonais qui perçoit moins l’importance de la succession impériale dans la vie de son pays, d’où le décalage entre opinion et responsables politiques.

On comprend ainsi mieux ainsi pourquoi il est très peu probable que le Japon voit un jour monter la princesse Aiko sur le trône, même si cela doit mener à l’extinction de la dynastie. En août 2026, la princesse Aiko a participé aux évènements liés au Shikinen Sengu, la reconstruction rituelle du grand sanctuaire d’Ise (tous les 20 ans), à une place d’honneur. Il n’en a pas fallu plus pour laisser imaginer qu’à défaut de devenir impératrice elle serait sur la voie pour être préparée à devenir dans l’avenir la grande-prêtresse du sanctuaire. On peut le voir comme une manière de compenser, face au regard de l’opinion, la mise à l’écart de la princesse en lui réservant un rôle public. Tout plutôt que de la voir sur le trône.
