L’histoire a ses héros mais aussi ses grands méchants. Que ces personnages aient été réellement coupables de leurs méfaits ou qu’ils aient été noircis à posteriori par la mémoire collective n’empêche pas qu’ils assument désormais une place à part. Au Japon quelques-unes de ces figures de l’histoire sont devenus des références et de grands favoris de la littérature. Qui sont les grands méchants de l’histoire japonaise?
Taira no Kiyomori, le premier tyran (période Heian)
La légende noire
Taira no Kiyomori est le personnage central de la fin de l’époque Heian au XIIe siècle et l’antagoniste de Minamoto no Yoritomo, le premier shôgun. Il fut le premier guerrier à imposer son autorité sur la cour impériale et il est donc perçu comme le précurseur de l’âge des samurais. Il nous a été dépeint principalement par le Heike Monogatari qui narre l’ascension des Taira et leur chute face à leur némésis, les Minamoto. Le récit, rédigé à l’époque Kamakura, prend le parti des Minamoto et fait de Taira no Kiyomori la figure du tyran brutal s’étant élevé par la force. Le récit le place sous le signe de l’orgueil, un hybris japonais qui mena finalement son clan à sa perte.

Il est ainsi coupable d’avoir pris le pouvoir par la force après la révolte d’Heiji, d’avoir éliminé les Minamoto et exilé leur héritier, Yoritomo. Il fut par la suite coupable d’avoir instauré un régime de terreur durant lequel il plaça les membres de sa famille à tous les postes clés, éliminant les nobles gênants. Il serait même un précurseur des régimes de surveillance, un récit (non vérifié par des sources dépoque) rapporte comment il aurait recueilli des enfants de Kyôto. Ces enfants, nourris, logés et redevables, vêtus de livrées rouges (la couleur des Taira) parcouraient les rues de Kyôto, épiant les propos hostiles à leur maître, dénonçant, punissant et exerçant leur petite tyrannie sur tous en restant intouchables.
Comble du sacrilège, une fois devenu chancelier du royaume, il aurait forcé l’empereur à épouser sa fille avec l’espoir de mettre son petit-fils à naître sur le trône et devenir son régent, une usurpation déguisée permettant aux Taira d’imposer leur tyrannie pour plusieurs générations. Comme dans la tragédie grecque, les Taira ne s’élevèrent que pour chuter de plus haut. Le Heike Monogatari montre un Kiyomori mourant rongé par un feu mystérieux et visité par les ombres de ses victimes durant son agonie. Dans un dernier souffle il aurait demandé aux siens de déposer sur sa tombe la tête de Yoritomo qui s’était révolté dans l’Est. Seulement quatre années après sa mort, les Taira furent détruits par les Minamoto lors de la bataille navale de Dan no Ura.

Noble et guerrier
L’image d’un dictateur cruel s’imposant par la force sur un gouvernement civil est cependant beaucoup trop simplifiée. Taira no Kiyomori était bien le chef d’un clan guerrier mais il était aussi un noble de la cour impériale. Les Taira (ou Kanmu Heike) étaient issus d’un petit-fils de l’empereur Kanmu au IXe siècle. La famille s’était implantée dans les provinces où elle avait accumulé les domaines et les charges, réunissant autour d’elle des fidèles armés. En l’absence d’armée impériale permanente, ces groupements guerriers, les bushidan, étaient appelés régulièrement par la cour pour rétablir l’ordre là il en manquait. Le clan Taira avait prospéré et s’était divisé en plusieurs branches parfois rivales éparpillés sur plusieurs provinces. Au Xe siècle, Taira no Masakado (d’une autre branche du clan) s’était révolté contre l’empereur et avait été vaincu par d’autres Taira envoyés contre lui.
Les Taira d’Ise dont faisait partie Kiyomori étaient revenus à Kyôto à la fin du XIe siècle, appelés pour servir de gardes du palais impérial et contre-poids face au clan guerrier le plus puissant de l’époque, les Minamoto (Seiwa Genji). Taira no Tadamori, le père de Kiyomori, était donc à la fois un guerrier et un homme de cour disposant d’un rang officiel, gouverneur de province (kokushû) et bras armé de l’empereur selon les circonstances. Le jeune Kiyomori bénéficia d’ailleurs dans sa jeunesse de la faveur de Gion no Nyôgo, la concubine de l’empereur Shirakawa, qui l’éleva comme un fils. C’est la base d’une théorie du XIXe siècle faisant de Kiyomori un fils naturel de l’empereur Shirakawa et d’une soeur anonyme de Gion no Nyôgo (le nom de la mère de Kiyomori est inconnu et certaines déductions semblent indiquer que Tadamori se serait marié avec une soeur de la concubine). Dès l’âge de 12 ans, le jeune Kiyomori accèda aux premiers échelons de la carrière administrative de la cour, à 19 ans il était déjà gouverneur de sa propre province (où il ne résidait pas comme tous les autres gouverneurs, laissant les tâches locales à ses subalternes). En 1153, à la mort de Tadamori, il devint le chef de son clan, il avait alors 35 ans.

Comment parvint-il à devenir le véritable maître du Japon? La cour de cette époque était divisée entre deux personnages, l’empereur régnant, qui avait un pouvoir limité, et l’empereur-retiré (souvent père ou frère de l’empereur régnant qui ont régné aussi mais ont abdiqué ensuite) qui régnait réellement en tant que patriarche sans être limité par le carcan rituel du trône. Ce système de gouvernement est connu sous le nom d’Insei et succéda à la régence des Fujiwara, restant en place durant le XI-XIIe siècle. Au milieu du XIIe siècle, les titulaires de ces deux titres avaient tendance à s’opposer sur les décisions concernant la famille impériale, principalement sur le choix de l’empereur régnant suivant. Autour de ces rivalités familiales se formèrent des factions opposées dont les disputes envenimées nécessitèrent de chercher l’appui d’une force militaire.

Lors de la révolte d’Hôgen en 1156, Minamoto no Yoshitomo et Taira no Kiyomori firent cause commune pour soutenir l’empereur régnant Go-Shirakawa contre son frère l’empereur-retiré Sutoku. Ce fut une première explosion de violence guerrière à Kyôto. La victoire de Go-Shirakawa engendra des mécontents dont Yoshitomo lui-même et déboucha sur la révolte d’Heiji en 1160. Les Minamoto et leurs alliés à la cour tentèrent un véritable coup d’Etat en profiant d’une absence de Kiyomori. Ce dernier parvint à revenir et une bataille se déroula aux portes de la résidence fortifiée des Taira à Rokuhara (près de l’actuel Musée National de Kyôto). Sa victoire lui permit de s’imposer comme la seule puissance militaire à Kyôto. Le jeune héritier Yoritomo fut exilé dans les provinces de l’Est, le Kantô, plutôt qu’exécuté comme d’autres membres de sa famille, il pouvait être utile. Kiyomori n’est cependant pas encore à ce moment le maître du Japon, il n’a été jusque là que le bras armé de Go-Shirakawa et toujours contenu dans le cadre de la cour impériale, sa violence restait justifiée.

Son appui militaire avait fait de Kiyomori un personnage puissant à la cour mais pas le maître. La mort de ses rivaux Minamoto et les nombreuses purges au sein de la cour avaient laissé de nombreux postes vacants que l’empereur (désormais retiré) Go-Shirakawa offrit généreusement à son champion, sa famille et ses vassaux. Kiyomori fut nommé gardien du nouvel empereur Nijô ainsi que kebiishi-bettô (chef de la police) ainsi que bettô (intendant) de l’empereur-retiré, il était ainsi au service des deux têtes de l’Etat. Il restait l’homme de la famille impériale et pas seulement de Go-Shirakawa. En 1161, de nouvelles disputes politiques le menèrent à prendre le parti de l’empereur Nijô contre Go-Shirakawa mais dans les années suivantes on voit ce dernier continuer à collaborer avec le guerrier de service. Il s’agit d’une période de luttes politiques complexes avec ses factions et ses retournements mais elles confortèrent le rôle de Kiyomori d’arbitre et élément stabilisateur avec, à la clef, de nouveaux titres et récompenses. En 1167 il fut finalement nommé Daijô-Daijin (chancelier de l’empire), la plus haute fonction officielle de la cour même si en réalité elle était purement honorifique face à l’empereur-retiré ou un régent kanpaku. Il s’agissait d’une récompense pour la carrière accomplie, Kiyomori approchait de ses 50 ans et avait déjà nommé son héritier, il semblait se diriger vers la retraite et démissiona d’ailleurs au bout de trois mois.

Durant ces mêmes années il entreprit le développement des provinces de l’Ouest sur la mer intérieure dont il avait la charge de gouverneur. Il fit construire le port de Fukuhara dont il voulait faire un centre de commerce avec la Chine des Song et accaparer les revenus de ce commerce. Il favorisa la construction d’Itsukushima-jinja sur l’île de Miyajima, le fameux sanctuaire au torii flottant que tous les amoureux du Japon connaissent. Comble de l’honneur, Kiyomori parvint à marier sa fille Tokuko avec l’empereur Takakura (un autre fils de Go-Shirakawa) pour en faire l’impératrice en titre. Il n’était pas dit que ce fils règnerait et Go-Shirakawa (qui avait le dernier mot dans ce domaine) pouvait encore sélectionner un autre fils ou petit-fils à sa convenance, il y en avait beaucoup. Tous ces honneurs étaient cependant inédits pour un guerrier de la petite noblesse. C’est à cette époque, pour évoquer l’afflux des faveurs vers le clan Taira, que Taira no Tokikada déclara que seuls les membres du clan Taira pouvaient se prétendre des êtres humains légitimes mais il était Taira lui-même et se vantait.
Le basculement
Go-Shirakawa était avant toute chose un conspirateur dans l’âme, sa bonne entente avec Kiyomori était le fruit de la nécessité mais l’accumulation du pouvoir aux mains des Taira devenait trop importante. Une première conspiration, l’incident de Shishigatani de 1177, fut éventée. Ses participants furent exilés et exécutés, Go-Shirakawa s’en tira avec une semonce même s’il était évident qu’il avait été au courant. C’est la première occasion où nous voyons Kiyomori faire preuve de brutalité envers la cour (les exilés furent laissés mourir de faim sans provisions) mais il s’agit d’une réaction face à une menace. La faille s’élargit progressivement quand il devint évident que Go-Shirakawa se méfiait de Kiyomori et que ce dernier accentuait sa surveillance et son contrôle sur la cour en réaction. L’empereur-retiré fit de son mieux pour placer des opposants aux postes disponibles afin de contrer le pouvoir des Taira. C’est à ce moment que Kiyomori franchit finalement le Rubicon.

En décembre 1179, il revint de Fukuhara pour mener un véritable coup d’Etat par lequel il purgea de sa propre autorité la cour impériale de ses opposants (Jishô Sannen no Seihen). Toutes les couches de la noblesse en furent victimes, en particulier les gouverneurs et autres responsables de la police et de l’ordre, Go-Shirakawa lui-même fut placé en résidence surveillée. A partir de ce moment Kiyomori, après une vie d’intrigues politiques, imposa véritablement sa tyrannie sur Kyôto.

Au final, qu’est-ce qui fit de Kiyomori un tyran? Ses victimes directes se limitaient surtout aux Minamoto en 1160 mais il s’agissait là de luttes entre guerriers, en défense de l’empereur qui plus est. L’élimination des Minamoto ne leur fut pas reprochée par ces derniers, il s’agissait de la nature du guerrier. Ses autres victimes furent principalement des nobles, le plus souvent exilés, parfois exécutés mais cela ne perturbait pas outre mesure l’ordre dans la capitale et était ignoré par la population. Un autre adversaire déclaré de Kiyomori étaient les temples bouddhistes de la capitale. Au début de sa carrière, avant même les évènement d’Hôgen et Heiji, Kiyomori avait mâté l’Enryaku-ji du Mont Hiei. Les grands temples étaient devenus des puissances politiques, foncières mais aussi militaires avec les sôhei, leurs moines-guerriers. Ils avaient pris l’habitude de faire pression sur la cour quand celle-ci tentait de les imposer ou de réduire leurs privilèges. La protestation prenait la forme d’une grande procession protestaire autour d’une statue ou d’un autel portatif, accompagnée de milliers de sôhei, ils étaient alors capables d’effrayer même l’empereur. Kiyomori dispersa ces processions avec ses guerriers, brisant l’influence politique des temples, là aussi en défense de l’empereur.

Les temples furent parmi les premiers à se mobiliser contre lui au déclenchement de la guerre du Gempei. Ce furent aussi des sôhei de l’Enryakuji et du Tôfukuji qui combattirent les Taira à la première bataille d’Uji en 1180 . Les mêmes mobilisèrent leurs troupes et contraignirent Kiyomori à évacuer temporairement Kyôto la même année avant d’y faire son retour et d’incendier le Tôfukuji. Les destructions de temples s’étendirent jusqu’à Nara où le Tôdaiji fut aussi la proix des flammes (plus tard restauré par les Minamoto).

Plus que le coup d’Etat de 1177, le véritable tournant qui ruina la postérité de Kiyomori fut son traitement de la dynastie impériale. Le mariage entre Tokuko et l’empereur Takakura avit donné naissance à un fils en 1178. Dans les premiers temps Kiyomori avait refusé de pousser l’empereur à faire de l’enfant son héritier, allant même jusqu’à punir des conspirateurs issus du clan Taira qui oeuvraient dans ce sens. En 1180 cependant la situation avait changé. Kiyomori n’avait plus la confiance de Go-Shirakawa, ni celle de Takakura et voyait son influence sur la cour remise en question. Il poussa l’empereur à abdiquer en sa faveur, faisant de lui l’empereur Antoku. La même année, pour se sortir des intrigues de Kyôto, Kiyomori ordonna le déménagement de la capitale à Fukuhara (Fukuhara-kyô à partir de ce moment).
On peut imaginer que Kiyomori tentait de reproduire le système de la régence des Fujiwara où un régent (et grand-père maternel) gouvernait au nom d’un empereur mineur. La noblesse et les temples y virent une usurpation déguisée, le débat fut intense jusqu’au sein même du clan Taira où le propre fils de Kiyomori tenta de dissuader son père. Le prince Morihito, un frère de Takakura et possible candidat au trône, profita du scandale pour envoyer un déclaration dans les provinces demandant d’intervenir contre la tyrannie des Taira. Ce fut la justification utilisée par Minamoto no Yoritomo et parallèlement par son cousin Kiso Yoshinaka pour prendre les armes. Morihito lui-même tenta de fuir Kyôto (espérant sans doute prendre le trône une fois le jeune Antoku évincé) mais il fut rattrapé par les Taira et tué lors de la première bataille d’Uji. C’était la première fois qu’un membre de la famille impériale était ainsi tué en plus depuis le VIIe siècle.

De 1177 à 1180 le pouvoir de Kiyomori était donc passé d’une hégémonie politique sur la cour à un règne tyrannique violent et sa mémoire fut jugée sur ces trois dernières années avant son décès. Pourtant on peut se demander si ce pouvoir était aussi exceptionnel. Après la chute des Taira, Minamoto no Yoritomo fonda le shôgunat de Kamakura. Son pouvoir reposait sur un partage consenti par Go-Shirakawa en 1185 mais il allait beaucoup plus loin que Kiyomori dans l’accaparemment des pouvoirs de la cour, régnant de fait dans les provinces. Plus tard, les régents Hôjô de Kamakura firent directement la guerre à l’empereur Go-Toba lors de la guerre de Jôkyû et l’envoyèrent en exil avec toute une partie de la famille impériale. Minamoto et Hôjô allèrent plus loin que Kiyomori mais la postérité ne les accable pas comme les Taira même si les Minamoto subirent eux aussi une sorte de justice immanente par la disparition de leur lignée en 1219.

Kiyomori se différencie aussi de Yoritomo par un autre aspect. Kiyomori avait été éduqué et avait fait carrière au sein de la cour impériale tandis que Yoritomo construisit son pouvoir à partir des périphéries dans un nouveau système où les guerriers accaparaient le pouvoir. Kiyomori resta dans le cadre de la cour et selon des modèles de pouvoir déjà existants. Yoritomo modela le titre de shôgun pour correspondre à une nouvelle réalité tandis que Kiyomori se contenta de titres honorifiques, même son usurpation semble reproduire la régence des Fujiwara. C’est seulement dans la dernière partie de sa vie, poussé par la nécessité, qu’il innova en créant des charges nouvelles en dehors du cadre traditionnel de la cour.

Il créa ainsi un poste contrôleur général des provinces du Kinai (sokan shôku) et un poste de contôleur des domaines privés (shoshôen sogeshi-shiki) afin de s’assurer les revenus des domaines et la sécurité des provinces. Ces charges mêlaient les fonctions militaires et politiques, attribuées par Kiyomori même de sa propre autorité en tant que grand-père du souverain. Il est cependant peu probable qu’il s’agisse de l’embryon d’un nouveau régime, plutôt des adaptations conçues dans l’urgence. En ce sens Taira no Kiyomori apparaît encore comme un homme de l’époque Heian tandis que Minamoto no Yoritomo est considéré comme le véritable fondateur du régime des guerriers en tant que premier shôgun. La rupture historique entre la période Heian et la période Kamakura départage justement les deux hommes.

Par le Heike Monogatari, l’image d’un Kiyomori tyrannique s’imposa dans la mémoire des familles guerrières. Son nom ne fut revendiqué qu’à une seule occasion. Au XVIe siècle, Oda Nobunaga se revendiquait comme un héritier direct de Kiyomori par un de ses fils survivants et portait le nom de courtoisie de Taira no Ason (alors que la plupart des autres clans tentaient de se relier aux Minamoto). Nobunaga lui-même est l’autre grande figure de tyran de l’histoire japonaise, étrange répétition mais à la différence de son supposé ancêtre, il essaya surtout d’unifier le pays dans un nouveau système et son image est plus ambivalente entre légende noire et légende dorée.
Ko no Moronao, l’âme damnée (période Muromachi)
L’éminence grise
Parmi les figures tyranniques de l’histoire du Japon, Ashikaga Takauji, fondateur du shôgunat de Muromachi, a aussi une place de choix, il fait partie de liste des Trois Personnages Démoniaques du Japon (Nihon no Sandai Akujin) avec Kiyomori et le moine Dôkyô (accusé d’avoir voulu usurper le trône au VIIIe siècle). C’est pourtant un de ses lieutenants qui, dès l’époque Edo, se tailla une place de choix parmi les personnages malfaisants du passé. Ko no Moronao est l’incarnation du guerrier amoral qui transgresse les codes.

Moronao a principalement été dépeint par le Taiheiki, le récit épique narrant les débuts du shôgunat Muromachi et la première partie des guerres civiles entre celui-ci et les fidèles de la cour impériale (Namboku-chô). Si on s’en tient à cette source, Ko no Moronao, lieutenant fidèle d’Ashikaga Takauji, fut à la fois son meilleur général mais aussi son principal administrateur. Il est décrit comme un personnage n’ayant foi ni dans les dieux ni dans le Bouddha et ayant fait incendier plusieurs temples mais aussi le palais impérial de Yoshino pour en chasser l’empereur Go-Daigo. Outre sa cruauté, le Taiheiki insiste sur son intelligence perverse et son pragmatisme absolu le menant à dédaigner les superstitions et mépriser les interdits moraux. Son ambition débridée le plaça en confrontation directe avec le frère du shôgun, Ashikaga Tadayoshi, provoquant une guerre interne entre les deux. Moronao fut finalement justement puni de ses crimes par les partisans de Tadayoshi, capturé et exécuté avec son frère Moroyasu.

C’est encore le Taiheiki qui lui prête sa citation emblématique : « Quelle est l’utilité d’un roi? Pourquoi devrait-il vivre dans un palais? Pourquoi devrions-nous nous incliner devant lui? Si pour quelque raison un roi était nécessaire, faisons-en un de bois ou d’or et débarassons-nous des rois vivants. » Le message du Taiheiki est clair, Ko no Moronao était un impie sans respect pour l’empereur, un être sans foi ni loi.
Il faut cependant bien admettre que le Taiheiki n’est pas la source la plus impartiale. Le texte a été rédigé au cours du XIVe siècle par des partisans de la cour du Sud hostiles aux Ashikaga et certains indices suggèrent que ses premiers volumes furent présentés à Ashikaga Tadayoshi, son ennemi juré. La fameuse citation fait d’ailleurs partie d’une série de calomnies utilisées par les vassaux de Tadayoshi pour pousser à la disgrâce de Moronao. D’autres sources issues de chroniques contemporaines dépeignent un homme compétent, attaché au service de son maître, un lettré dont les poèmes furent conservés et un homme de goût, à l’inverse de son image de guerrier brutal. Comment départager ces interprétations contraires?
Guerrier, administrateur, premier parmi les fidèles
Moronao est issu d’une lignée de vassaux du clan Ashikaga à leur service depuis des générations. Son vrai nom était Takashina, Ko n’étant qu’un nom attribué à Moronao de son vivant. Les Takashina étaient une dynastie d’intendants des Ashikaga dont la fidélité était une caractéristique familiale. Lorsqu’en 1333 Ashikaga Takauji se révolta contre le shôgunat de Kamakura et le détruisit, il fut évidemment à ses côtés. Moronao se trouva au plus près de Takauji à toutes les étapes de sa carrière, lorsqu’il renversa le régime impérial de Go-Daigo en 1336 et se proclama shôgun, lorsqu’il dut fuir vers le Kyûshû avant de reprendre sa revanche à la bataille de Minatogawa. Avec la naissance du nouveau shôgunat en 1338, Moronao est shitsuji, intendant du shôgun, ce qui fait de lui en pratique le chef de l’administration shôgunale en formation. Ses alliés et ses parents sont placés dans des charges de gouverneurs provinciaux ou au sein du samuraidokoro (le bureau des affaires samurais gérant les vassaux). L’autre tête du régime est alors Ashikaga Tadayoshi, frère du shôgun avec le titre d’Hikitsuke no Tôjiin. Les historiens ont longtemps considéré Tadayoshi comme celui qui édifia le nouveau régime shogunal face à Takauji qui n’aurait été qu’une tête chaude et Moronao un ambitieux sans scrupules, mais l’action de ce dernier a été réévaluée depuis.

Tadayoshi apparaît comme un conservateur cherchant à reporduire les institutions du régime de Kamakura sans rien changer. Face à lui, Moronao fut plutôt l’innovateur faisant la transition avec le régime de Muromachi. Le régime impérial de l’ère Kenmu avait voulu mettre de l’ordre dans les récompenses et remises de terres aux guerriers, base de la fidélité vassalique et donc de l’ordre shogunal, mais n’avait produit qu’un chaos administratif nécessitant des témoins, garanties, documents et preuves infinis à en dégoûter un fonctionnaire contemporain. Moronao reprit l’idée et la simplifia, le Shitsuji Shigyôjo devint une attestation confirmant l’attribution de terres à un guerrier, un temple ou tout autre personnage méritant et garantissant l’aide du gouverneur pour en prendre possession. Sans cette garantie, les propriétaires précédents ou d’éventuels usurpateurs pouvaient empêcher la transition et rendre la parole shogunale vaine, la récompense incertaine et donc la fidélité vacillante ou peu motivée. L’attestation contribua à fidéliser les vassaux, remettre de l’ordre dans les provinces et fut un gage de stabilité et de solidité face au gouvernement rival de Yoshino. On retrouve ici l’idée d’un Moronao pragmatique et efficace.

Militairement, les compétences de Ko no Moronao ne sont pas à mettre en doute. Il remporta la victoire à Sakaiura contre le général de la cour du Sud Kitabatake Akiie lors de son invasion en 1338. Il défit ensuite le puissant clan Kusunoki qui soutenait la cour de Yoshino en 1348 à la bataille de Shijonawate. Il fut vainqueur de la plupart des commandants militaires de la cour du Sud et ses compétences de stratège sont reconnues même par le Taiheiki. C’est sa cruauté et son absence de scrupules qui lui sont reprochés. Si on regarde au-delà des anecdotes, souvent inventées, le seul vrai « crime de guerre » qui lui est reproché est en fait l’incendie du sanctuaire Iwashimizu Hachimangu en 1338. Le sanctuaire servait de forteresse aux partisans de la cour du Sud mais la divinité vénérée était le dieu Hachiman, protecteur du shôgun. Moronao attendit plus d’un mois, ce qui a parfois été attribué à une hésitation face au sacrilège, avant d’attaquer le sanctuaire par le feu.
Plus tard en 1347, son offensive contre la cour du Sud le mena jusqu’à Yoshino, la capitale ennemie, qu’il incendia avec le temple voisin Kinpusen-ji. Certains historiens décortiquent les évènements et pointent vers une destruction involontaire, Moronao aurait tout de même laissé le temps à l’empereur de se replier tout en faisant des ouvertures de paix. Quoiqu’il en soit les deux incendies détruisirent des oeuvres d’art et des trésors respectés dont la perte choqua dans milieux lettrés de la noblesse et des seigneurs de la classe guerrière. Il aurait aussi détruit des domaines et attribué abusivement ceux-ci à ses propres vassaux mais il s’agit de pratiques courantes chez les samurais de l’époque que l’on ne peut pas lui reprocher spécifiquement.

En matière militaire aussi Moronao sut innover en instaurant le Bundori Kirisute. Quand un guerrier tuait un adversaire connu il était de tradition qu’il présente la preuve de sa victoire à son seigneur pour en tirer sa juste récompense, base de la fidélité guerrière. La preuve était la tête du vaincu mais au coeur d’une bataille un guerrier ne pouvait transporter qu’un nombre limité de têtes, il y a avait aussi le risque de vol ou d’usurpations si on les laissait sur place. De nombreux guerriers n’hésitaient donc pas à quitter le combat pour apporter leur trophée au camp et le faire enregistrer. On voit tout de suite en quoi cette pratique pouvait gêner un chef militaire en pleine action. La décision de Moronao porte sa marque : efficacité et simplification. Par le Bundori Kirisute, le guerrier n’avait plus besoin que du témoignage d’un autre guerrier, un garant, pour faire valider sa victoire et toucher sa récompense (garder le tête restait tout de même la solution par défaut). L’enregistrement des victoires se ferait désormais après la bataille devant le suzerain. Il n’y avait plus besoin d’interrompre le combat et il était possible de mener des stratégies cohérentes au cours d’une bataille qui n’était dès lors plus une série de duels comme par le passé. Ce fut noté comme une réforme révolutionnaire approuvée et copiée par tous.
« Fabriquer » un méchant pour toutes les époques
Reste son conflit avec le frère du shôgun. Nous avons déjà mentionné une différence fondamentale d’idéologie entre Tadayoshi le conservateur et Moronao l’innovateur. On a souvent attribué leur lutte à une rivalité plus large des vassaux traditionnels des Ashikaga et aux anciens du régime de Kamakura, réunis autour de Tadayoshi, et les vassaux récents ou autres opportunistes représentés par Moronao mais cette lecture fait débat. Le parti de Moronao n’était d’ailleurs en vérité que le parti de Takauji. Ne pouvant attaquer directement son frère, notoirement incompétent en affaires civiles, Tadayoshi se serait reporté sur son éminence grise, Moronao. Ce sont les accusations des vassaux de Tadayoshi qui contraignirent Moronao à se démettre de ses fonctions et à se faire moine (car paradoxalement il était pieux et finança la construction de plusieurs temples). Ce n’était pas une décision finale puisqu’il finit par organiser une attaque en plein Kyôto contre la résidence de Tadayoshi, contraignant ce dernier à se réfugier chez son frère.

Takauji, qui semble avoir laissé faire et fut peut-être complice, profita de l’affaiblissement de son frère pour le pousser à se retirer des affaires et à reprendre Moronao. Tadayoshi s’évada cependant et dans un retournement de situation complet alla se mettre au service de la cour de Yoshino contre son propre frère. En quelques batailles il parvint à le vaincre et à prendre Kyôto, chassant Takauji et Moronao en 1351 (Désordre de Kannô). La situation militaire finissant par se rééquilibrer, les deux frères négocièrent leur réconciliation. C’est dans ce contexte que Uesugi Yoshinori, le lieutenant de Tadayoshi, organisa une embuscade dans la province de Settsu, son attaque surprise contraignit Takauji à livrer Moronao et Moroyasu qui furent promptement exécutés. Takauji trouva sa vengeance plus tard, ayant feint de se réconcilier avec son frère, il le fit prisonnier, l’envoya à Kamakura où, un an précisement après la mort de Moronao, il mourut empoisonné (si on en croit la version du Taiheiki).

Ko no Moronao apparaît ainsi comme un des puissants vassaux du shôgun Takauji qui ne survécut pas aux luttes intestines. Son oeuvre lui survécut cependant, le shitsuji shigyôjo et le bundori kirisute furent repris par ses successeurs. Sous le règne du 3e shôgun Yoshimitsu, alors que le régime se stabilisait enfin, Hosokawa Yoriyuki réunit les fonctions de Shitsuji et de Hikitsuke no Tôjiin (les charges de Moronao et Tadayoshi) dans la nouvelle charge de kanrei, vice-shôgun. Le caractère transgressif de Moronao n’était d’ailleurs pas le fait d’une seule personne mais retranscrit plutôt l’esprit d’une époque, le Basara. La fin de l’époque Kamakura avait vu l’émergence d’une nouvelle mentalité remettant en cause les vieux réseaux de fidélité centrés sur des clans organisés autour d’une famille centrale, le shôgun et l’empereur même. Le Basara se caractérisait volontiers par le pragmatisme et le recours à la violence. Il se caractérisait aussi par des réseaux d’un type nouveau fondé sur les liens personnels entre pairs mais aussi par un goût du luxe et de l’extravagance. La révolte de Takauji et son entourage immédiat exprimaient les idées du Basara. c’est ce type de comportement qui différenciait Moronao de le cour impériale, des grands temples et aussi d’Ashikaga Tadayoshi, plus traditionnalistes.

Si dans le contexte du XIVe siècle et de la rédaction du Taiheiki, Moronao pouvait être mieux compris à la lumière du Basara, ce ne fut plus le cas dans la société de castes bien ordonnées de l’époque Edo et ce fut à ce moment que l’intendant du shôgun devint un grand méchant de théâtre. En 1703, survint l’incident des 47 rônins fidèles d’Ako lorsque les anciens vassaux d’Asano Naganori attaquèrent et tuèrent un favori du shôgun Tokugawa Tsunayoshi, Kira Yoshihisa. Leur histoire devint vite populaire mais elle donnait une mauvaise image du pouvoir, elle fut rapidement censurée.

Takeda Izumo la transposa cependant en roman dans son Kanahedon Chûshingura (1743), pour éviter la censure il déplaça le contexte de l’histoire et remplaça Kira Yoshihisa par Ko no Moronao. L’intendant de Takauji était alors accusé d’avoir essayé de séduire l’épouse d’Enya Takasada (Asano) et l’avoir poussé au suicide. L’embuscade historique dont fut victime Moronao devint la juste vengeance des vassaux fidèles. Moronao tombait aussi dans un cliché théâtral du mauvais conseiller et l’époque Edo avait ses comptes à régler avec de tels personnages entourant les différents shôgun. Le personnage de Moronao pouvait servir à critiquer le pouvoir en place. Le Chûshingura devint le grand classique de l’époque Edo, transposa au théâtre puis en romans, films, mangas etc. La réputation de Moronao fut définitivement attachée à une image de cruauté et d’injustice pour une histoire qui n’était même pas de son temps.

Matsunaga Hisahide, le traître (période Sengoku)
Quand l’inférieur supplante le supérieur
La période du Sengoku Jidai a eu son compte de personnages sans scrupules ayant agi pour leur propre compte. Les premiers Sengoku Daimyô à avoir usurpé le pouvoir pour se tailler des principautés, tel Hôjô Soûn, seraient en bonne place mais sont souvent considérés comme des héros astucieux (kanyû). Le récit de désertions, trahisons, embuscades et autres pièges fait partie intégrante de l’histoire du Sengoku, justifié par la nécessité et l’ambition. Même Takayama Ukon, alors qu’il est en cours de canonisation, a lui aussi assassiné son suzerain lors d’un guet-apens sanglant. Les règlements de compte en famille étaient aussi particulièrement courants comme l’indique le sort peu enviable des frères d’Oda Nobunaga. Pourtant, dans cette collection d’anecdotes sanglantes, Matsunaga Hisahide se démarque aisément comme une personnification du Gekokujô (下克上, l’inférieur supplante le supérieur).

Quand Oda Nobunaga rencontra Matsunaga Hisahide en 1568, il fit ce commentaire : » Je ne peux pas du tout me fier à ce vieil homme. Il est connu pour les trois grands crimes qu’il a commis. Son premier crime fut d’usurper le clan Miyoshi. Son deuxième crime fut l’assassinat du shôgun. Son troisième crime fut d’avoir brûlé le Grand Bouddha du Tôdai-ji. C’est un homme qui a accompli ces trois actes dont aucun ne peut être le fait d’un homme ordinaire. » Hisahide se distingue donc par l’ampleur et l’accumulation de ces crimes extraordinaires. L’époque Edo, qui aimait faire des compilations, le classa parmi les trois monstres de l’époque Sengoku avec Hôjô Soûn (le premier Sengoku daimyô) et Saitô Dôsan (la vipère de Mino). Certains récits, sans doute inventés, imaginent d’ailleurs Hisahide et Dôsan comme des compagnons d’aventures dans leurs jeunes années.

Matsunaga Hisahide est donc caractérisé par l’excès mais aussi par l’avidité et l’ambition. Il est réputé pour sa luxure, ayant rédigé un traité des positions amoureuses, mais aussi pour le luxe qui lui fit accumuler les oeuvres d’art et en particulier les objets de la cérémonie du thé dont il fut un pratiquant renommé. Les chroniques le concernant le dépeignent comme un seigneur compétent mais qui pressurait les habitants de ses domaines par de lourdes de taxes. A sa mort, certains vendirent leurs propres outils agricoles pour se payer le sakè nécessaire afin de célébrer son décès. Cette avidité est illustrée par le récit de sa mort en 1577. Assiégé dans son château de Shigi-san par l’armée d’Oda Nobunaga il refusa d’accepter l’offre de ce dernier. Nobunaga lui offrait de l’épargner et même de lui pardonner en échange d’une bouilloire de cérémonie du thé réputée qui portait le nom d’Hiragumo. Plutôt que de se défaire de l’Hiragumo les récits racontent qu’il la fit remplir de poudre et se fit exploser avec dans son donjon, unique seppuku par explosion de l’histoire. C’est une scène spectaculaire qui a fait les bons jours des éditeurs d’estampes historiques à l’époque Edo.
Acte d’accusation
Pour ce qui est de l’usurpation du clan Miyoshi nous sommes dans la définition même du Gekokujo. Depuis le début de l’époque Sengoku on vit des vassaux supplanter leurs suzerains à plusieurs reprises. Un guerrier était fidèle à son suzerain mais son service devait être récompensé, c’est la base de la relation vassalique. Un suzerain compétent et ambitieux attirait de nouveaux vassaux car ils voyaient en lui la promesse de récompenses et d’élévation sociale. Les usurpateurs profitaient de la faiblesse d’un seigneur (trop jeune, trop vieux, incompétent) pour s’insérer dans sa famille, assumer des fonctions importantes et attirer à eux les fidélités en devenant celui qui attribue les récompenses et offre les meilleures perspectives. C’est ce que Toyotomi Hideyoshi fit avec le clan Oda.

Il est fut ainsi avec Hisahide, ses origines ne sont même pas connues. Il était probablement issu d’une famille guerrière mais certaines versions font de lui un fils de marchand. Il est mentionné pour la première fois vers 1540, il était alors au service de Miyoshi Nagayoshi, vassal du clan Hosokawa qui contrôlait alors Kyôto et sa région. Nagayoshi supplanta son propre suzerain en 1549 lorsqu’il chassa Hosokawa Harumoto de Kyôto par un coup d’Etat. Les Miyoshi devinrent les nouveaux « protecteurs » du shôgunat incarné par le jeune Ashikaga Yoshiteru qui ne disposait pas des forces nécessaire pour être indépendant. A ce moment Hisahide était déjà le favori de Nagayoshi et devint son principal vassal. Il entra dans la famille en épousant la fille de son seigneur. Les Miyoshi entreprirent dans les années suivantes de s’étendre sur les provinces voisines pour devenir la principale puissance du Japon central. L’ascension d’Hisahide alla de paire avec celle des Miyoshi, pour gérer les relations avec la cour impériale il se vit attribuer des titres honorifiques de la cour tandis qu’il devint le seigneur du château de Takiyama puis aussi de Shigisan et de Tamon. Il fut chargé par les Miyoshi de pacifier la province de Yamato (l’actuelle préfecture de Nara) contre le pouvoir des grands temples (le temple Kôfukuji faisait fonction de gouverneur de fait de la province).

Durant cette période d’apogée le vide se fit progressivement autour de Miyoshi Nagayoshi, plusieurs de ses frères mais aussi son héritier moururent sur une courte période. On a voulu y voir des assassinats de la main d’Hisahide mais en réalité rien ne semble l’indiquer. Cela lui permit néanmoins d’imposer son influence sur un Nagayoshi vieillissant et d’éliminer ses éventuels rivaux. A la mort de Nagayoshi en 1564, son héritier (Miyoshi Yoshitsugu) est un enfant, la direction du clan fut confiée à un triumvirat d’oncles (le Miyoshi Sanninshû) en collaboration avec Hisahide. Matsunaga Hisahide était alors le seigneur de sa propre province (le Yamato) avec des charges à la cour shogunale et impériale et de nombreux fidèles au sein du clan Miyoshi. Il n’usurpa cependant pas la direction du clan comme cela se vit ailleurs, il exerçait son autorité sur ses terres mais sur les domaines des Miyoshi il ne disposait que d’une influence importante mais contrebalancée par le Triumvirat.

Le conflit avec le shôgun prit alors le pas. Ashikaga Yoshiteru était un shôgun jeune et énergique, ses prédecesseurs avaient été des pantins dans les mains des puissants du moment, il tenta de restaurer le prestige shogunal. Les Miyoshi étaient dans les faits ses protecteurs militaires, il n’avait donc pas l’autonomie nécessaire pour construire sa puissance comme les daimyôs ordinaires. Son autorité fut affirmée sur le plan diplomatique. Le shôgun arbitra les conflits, offrit titres et récompenses honorifiques, fit fonction de juge impartial (car impuissant) des disputes entre seigneurs, tout cela réaffirma son autorité morale sur les daimyôs sans menacer l’indépendance de ceux-ci. Yoshiteru tailla ainsi un rôle redimensionné pour la fonction de shôgun et reconstruisit un réseau d’obligations et de fidélités en sa faveur. Il était par ailleurs un guerrier accompli, s’entraînant sans relâche, contribuant à son prestige personnel en tant que shôgun-athlète.

Le but de Yoshiteru restait cependant la reprise en main de Kyôto et le retour à un gouvernement direct, débarassé des Miyoshi. Ces derniers l’accusèrent par la suite de plusieurs tentatives d’assassinats mais on perçoit surtout qu’il tenta de placer ses propres hommes autour de lui. Cette évolution menaçait les Miyoshi et en 1565 ils lancèrent un coup d’Etat, l’incident d’Eiroku. Les troupes des Miyoshi et de Matsunaga occupèrent Kyôto et attaquèrent le palais Nijô où le shôgun s’était retranché. Ashikaga Yoshiteru fut tué lors du coup (d’autres versions disent qu’il fut contraint au suicide).
La mort d’un shôgun aussi prometteur et charismatique jeta à terre tout rêve de restauration, si Yoshiteru avait échoué personne ne réussirait. Sa mort entraîna un interrègne avec deux candidats faisant valoir leurs droits mais réfugiés en dehors de Kyôto. Le shôgunat était devenu pratiquement non existant, sans que cela gêne le reste du pays le moins du monde. Pire, l’assassinat du shôgun ne provoqua aucune réaction notable parmi les différents daimyôs du pays. Matsunaga Hisahide lui-même n’était cependant pas présent lors du coup, c’est son fils Matsunaga Hisamichi qui combattit sur place avec le Triumvirat. le rôle d’Hisahide dans le coup n’est pas clair, la conception du coup serait venu du Triumvirat et d’Hosokawa Mochitaka, leur allié, qui refusaient les vélléités d’indépendance du shôgun.
Si Hisahida n’a pas été impliqué directement dans le coup d’Eiroku, une affaire qui le concernait, on peut comprendre alors la détérioration rapide de ses relations avec le Triumvirat. Hisahide occupait sa province du Yamato quand le Sanninshû agita les forces du temple Kôfukuji (dirigées par le clan Tsutsui) contre lui, avec leur coopération, les Miyoshi envahirent le Yamato dès la fin de 1565 sous prétexte qu’Hisahide avait usurpé son autorité au sein du clan. Face à cette alliance, Hisahide fit « évader » Miyoshi Yoshitsugu en 1567, le seigneur théorique du clan, pour l’opposer à ses oncles et se donner l’image du vassal fidèle menant une guerre juste. Cette même année, les Tsutsui et le Sanninshû envahirent Nara où était retranché Hisahide.

Les troupes des Miyoshi et Tsutsui occupaient le temple Tôdaiji où se trouve encore aujourd’hui le Grand Bouddha de Nara, Hisahide avait son camp non loin de là et les deux armées menaient une guerre dans Nara même faite de coups de main et d’attaques contre les temples (fortifiés). Dans cette guerre urbaine, le Tôdaiji finit par être incendié le 10 novembre 1567. Le temple et le Grand Bouddha brûlèrent de nuit en pleine bataille, une scène apocalyptique qui ne laissa que des cendres le lendemain. La statue de bronze avait en partie fondu et perdit sa tête quelques jours plus tard. Le temple et la statue ne furent restaurés qu’au XVIIe siècle par le shôgunat Tokugawa, 120 ans après (dans l’état dans lesquels nous les voyons aujourd’hui).

Là aussi les récits divergent, ce qui peut se comprendre au vu du chaos régnant. Certaines versions favorisent un incendie involontaire qui se serait propagé depuis d’autres bâtiments. D’autres assurent que les soldats victorieux d’Hisahide incendièrent volontairement le temple pour célébrer leur victoire ou que leurs adversaires mirent le feu pour couvrir leur retraite. Le missionnaire chrétien Luis Frois note pour sa part que ce furent des chrétiens (l’armée des Miyoshi comptait un certain nombre de convertis) qui incendièrent le Grand Bouddha, il est cependant le seul à le rapporter.
D’une manière ou d’une autre, la destruction du Grand Bouddha provoqua un choc dans tout le Japon. Plus que l’usurpation et l’assassinat du shôgun ce fut sans doute ce dernier crime qui imposa la réputation de Matsunaga Hisahide comme un monstre. Ce désastre n’eut cependant pas de répercussion sur la guerre en cours, celle-ci s’éteignit brusquement lorsque Oda Nobunaga envahit le Japon central en 1568. Il amenait dans ses bagages Ashikaga Yoshiaki, le frère de Yoshiteru, dont il fit le shôgun après être entré dans Kyôto. Les Miyoshi durent abandonner la candidature de leur prétendant, Yoshihide, et ils furent contraint de se replier sur le Shikoku voisin, faisant place nette pour Nobunaga. Hisahide sentit inévitablement dans quelle direction soufflait le vent, il se soumit à Nobunaga et se vit confirmer sa province par lui.
Un modèle à ne pas suivre
Usurpateur, assassin et incendiaire. La liste est impressionante mais dans les faits Matsunaga Hisahide n’a été vraiment présenté comme anormalement terrible qu’à partir de l’époque Edo lorsque le shôgunat mit en avant les vertus de l’ordre et de la fidélité de leur doctrine néo-confucéenne. On pourrait ajouter pour sa défense qu’il n’usurpa pas réellement le clan Miyoshi et resta (au moins nominalement) fidèle à eux jusqu’à ce qu’ils le rejettent. L’assassinat de Yoshiteru s’est peut-être fait sans son aide et la destruction du Grand Bouddha apparaît surtour comme le fruit du chaos de la guerre.

Sa réputation existait cependant déjà, la citation de Nobunaga en atteste. Cette citation n’est peut-être pas ce que l’on croit. Quand Oda Nobunaga faisait la liste des crimes d’Hisahide, il fallait peut-être y voir une certaine dose de respect ou de validation. Nobunaga lui-même incendia le Enryaku-ji du Mont Hiei, chassa la shôgun Yoshiaki de Kyôto en 1573, élimina plusieurs de ses frères et détruisit plusieurs clans rivaux. Hisahide n’apparaissait pas spécialement différent de ses contemporains et les chroniques d’époque ont même tendance à valoriser le personnage en signalant sa culture, son bon goût, sa maîtrise de la cérémonie du thé et surtout sa capacité à l’emporter sur ses adversaires. On lui attribue même l’invention des donjons de châteaux japonais, son château de Tamon aurait été le premier à disposer d’un tenshû visible de même que d’un tamon-yagura (un couloir fermé surmontant un rempart).

Après s’être soumis à Nobunaga, il participa aux guerres de ce dernier jusqu’en 1573. La rupture avec Nobunaga est liée au shôgun Yoshiaki. Quand ce dernier eu les mêmes vélléités d’indépendance que son frère, Nobunaga le chassa de Kyôto. Le dernier shôgun, réputé faible, fut dans les années suivantes le coeur et l’âme de résistance aux Oda, organisant une coalition à laquelle Matsunaga Hisahide participa, par opportunisme? Le coeur de cette alliance était Takeda Shingen qui devait envahir les domaines de Nobunaga depuis l’Est mais ce dernier décéda en cours de route de maladie. Sans menace dans son dos Nobunaga put se débarasser de ses ennemis, Miyoshi Yoshitsugu fut tué au combat, Yoshiaki s’exila et Hisahide fit amende honorable et renouvela sa soumission.

Nobunaga restait dans une position précaire et lui pardonna cet écart, certains y voient la marque d’une rare estime envers Hisahide car en règle générale Oda Nobunaga ne pardonnait pas. On peut se douter qu’Hisahide n’était pas totalement sincère. En 1577, ce furent encore ses contacts avec Yoshiaki le persuadèrent que cette fois-ci le puissant clan Môri de l’Ouest pourrait faire échec aux Oda. Il se révolta et s’enferma dans son château de Shigi-san mais malheureusement pour lui les Môri avait une forte tendance à l’inaction et rechignaient à quitter leurs provinces. Alors que la révolte devait faciliter une attaque de la part des Môri, il resta isolé et sans espoir d’un deuxième pardon, menant à sa spectaculaire fin.

Après la mort d’Hisahide, Nobunaga dut affronter la révolte d’Araki Murashige en 1578, semblable sur plusieurs points, puis succomba à celle d’Akechi Mistuhide en 1582. Toyotomi Hideyoshi récupéra son héritage en usurpant le clan Oda puis en 1600, Tokugawa Ieyasu marginalisa les Toyotomi pour fonder son propre shôgunat. Dans ce processus de concentration du pouvoir, Matsunaga Hisahide apparut comme l’un des derniers exemples de l’esprit du Gekokujô et de l’anarchie militaire du Sengoku. rapidement transformé en miroir inversé des nouvelles valeurs de l’époque Edo.
Dans les trois cas, Kiyomori, Moronao et Hisahide, on peut arriver à la même conclusion. Même s’il s’agit de personnages exceptionnels par leurs compétences, leur place dans l’histoire ou leurs actions, ils n’étaient pas fondamentalement anormaux par rapport à leur époque. Kiyomori vit sa postérité noircie de manière classique par ses ennemis victorieux mais dans le cas de Moronao et Hisahide il faut y voir aussi une réinterprétation de leurs actions et de leur rôle dans un nouveau contexte. L’époque Edo, période de paix qui fit de la stabilité sa valeur cardinale, transforma ces figures de périodes d’anarchie militaire en monstres. Là où leur ambition, leur hardiesse et leurs compétences avaient été vantées, elles devinrent des signes de leur nature dérangée, excessive ou simplement criminelle. Les gens d’Edo se plurent, par leurs romans, pièces kabuki et estampes à en faire le miroir inversé de leur valeurs et le symbole de la violence des époques passées.
