Quels sont les plus importants sanctuaires shintô du Japon?

Le Shintô est une religion difficile à définir qui mélange des éléments d’animisme, de culte des ancêtres, de culte impérial et de polythéisme. La grande variété des aspects du Shintô se reflète dans ses lieux de culte, du plus grand sanctuaire au simple autel de quartier nous ne sommes pas face aux mêmes pratiques. Même parmi les sanctuaires les plus connus il n’y a pas beaucoup d’unité. Quels sont parmi eux les sanctuaires qui reflètent la plus grande importance pour comprendre le Shintô?

目次

Quelques repères

Qu’est-ce qu’une sanctuaire shintô?

La langue française utilise le terme sanctuaire pour parler des lieux de culte shintô, différenciés des temples bouddhistes. En japonais les sanctuaires sont désignés par le suffixe -jinja (神社) ou -jingû (神宮). On trouvera aussi –miya ou – (宮) qui se réfère à un bâtiment important, dans quelques cas taisha (大社) indiquera un sanctuaire important. On trouvera aussi au Japon une infinité de petits autels de quartier qui ne sont parfois qu’une boîte de temple au bord d’un chemin, sans parler des autels familiaux dans les maisons (saidan, 祭壇) . Les autels sont gérés localement par les habitants tandis que les sanctuaires ont un statut juridique et sont organisés par une association privée qui gère les bâtiments, recrute les prêtres etc.

Les cérémonies shintô ne se pratiquent pas obligatoirement dans un bâtiment dédié. Le prêtre peut consacrer un espace rituel temporaire purifié (le dôhyô, le ring des matchs de sumos en est un). Cet espace est délimité par une corde de paille de riz shimenawa et une entrée y est aménagée. Les sanctuaires sont des espaces rituels devenus permanents où l’accès est symbolisé par la porte torii, devenu le symbole international du Shintô qui n’a pas lui-même de symbole. Chaque sanctuaire a un kami principal, le shusaijin, mais accueille le plus souvent d’autres kamis installés dans des autels ou des pavillons secondaires.

Le torii est le symbôle commun que le Shintô ne s’est jamais donné. Sa forme varie aussi énormément, la version la plus connue à l’étranger étant copiée sur le torii flottant de Miyajima. Dans sa forme la plus archaïque il s’agissait de deux piliers marquant l’accès à l’espace rituel qui furent reliés par une corde shimanawa remplacée ensuite par une poutre pour former une arche.

Le sanctuaire peut prendre des formes variées mais on retrouve généralement le même plan. Le sanctuaire est organisé selon un axe entre la porte torii principale et le bâtiment central, le sandô. Le long de ce chemin on trouvera le chôzuya, un bassin d’ablutions pour se purifier, et le kaguraden, un pavillon ouvert pour les danses et la musique rituelle (kagura). Le sanctuaire est généralement proche de la nature (une forêt, un bois, un parc, quelques buissons en ville). Ceux qui y officient se différencient entre les prêtres (kannushi qui officient lors des rites), les prêtresses (miko, principalement chargées des tâches subalternes et des danses rituelles) et d’un nombre variable de bénévole. Les grands sanctuaires auront plusieurs grades de prêtres tandis qu’un sanctuaire de village se contentera d’un habitant endossant le rôle à temps partiel.

1- Torii, 3-Sandô, 4- Chôzuya, 5- Lanternes (tôrô), 6- Kaguraden, 7- bureaux (Shamushô) , 8- Présentoir des ema (plaques votives) , 9- Autels satellites (Setsumatsusha) , 10- Lions (Komainu), 11- Haiden, 12- Palissade (Tamagaki) , 13- Honden.

Le coeur du sanctuaire est divisé en deux bâtiments. Le haiden est le lieu où l’ont peut entrer pour suivre la tenue d’un rite. C’est généralement un bâtiment ouvert, les participants sont tournés vers le honden. Celui-ci contient le kami du sanctuaire qui n’est cependant pas matérialisé par une statue ou une quelconque représentation, un miroir symbolise sa présence. Le bâtiment est fermé et seuls les prêtres y entrent pour l’entretien. Les rites ont lieu dans le haiden ou dans un couloir reliant l’haiden et le honden, qui est entouré d’une barrière. D’autres éléments comme des lanternes (tôrô), des statues de lions (komainu), des autels satellites (setsu et massa, réunis sous le terme de setsumatsusha) viennent se rajouter, il y a aussi des variations locales selon le lieu ou les particularités du kami vénéré.

L’intérieur du Haiden reste généralement fermé, la présence du kami est le plus souvent matérialisée par un miroir devant lequel sont fait les offrandes. En l’absence de doctrine unifiée l’interprétation du sens du miroir varie. Les kamis peuvent être représentés sous forme humaine dans des récits ou des illustrations mais on ne trouve pas de statues ou de représentations de culte qui feraient l’objet d’une vénération.

Les cimetières japonais sont plutôt associés aux temples bouddhistes et on n’en trouvera pas près des sanctuaires mais la fréquentation est régulière car le lieux de culte shintô offrent des rites liés à la famille (mariages, naissances, protection des enfants, début d’un commerce ou d’une construction) qui ne concerne pas les temples bouddhistes. Au Japon, la religion concerne parfois moins la foi que la fonction des rites recherchés. Un sanctuaire shintô est donc généralement bien intégré dans son environnement (le quartier ou le village tirant parfois son identité de son sanctuaire) et par le passé il s’agissait du lieu privilégié des réunions villageoises.

Comment les distinguer les uns des autres?

Il y a 81 000 sanctuaires légalement organisés au Japon ainsi qu’un nombre imprécis d’autels locaux, c’est peu si on considère que le Japon compterait jusqu’à 8 millions de kamis (le terme kami est improprement traduit par dieu mais sa nature est plus imprécise entre l’esprit, l’essence ou l’âme d’un défunt). Il n’existe pas d’Eglise shintoïste avec une organisation unique qui définirait les croyances et les pratiques. Entre 1871 et 1945, le Shintô a été une religion d’Etat disposant de son propre ministère où l’empereur était le chef de la religion. Ce système avait été créé à la fois pour légitimer le droit divin de l’empereur à gouverner et donner une image plus moderne d’une religion polythéiste pouvant apparaître comme archaïque aux yeux des Occidentaux.

L’Aoi Matsuri de Kyôto illustre d’anciens rites de la cour impériale qui autrement n’existent plus dans l’espace public. Il s’agit ici pour une prêtresse (autrefois membre de la famille impériale), la Saiô, de porter un message et des offrandes aux sanctuaires Kamigamo et Shimogamo. Cette processions existait avant même la fondation de Kyôto et commémorait la fin d’une épidémie attribuée aux kamis.

Ce système fut aboli en 1945 et remplacé par un régime de liberté religieuse où les lieux de culte et les mouvements religieux sont des institutions privées. Il existait cependant un besoin d’organiser les sanctuaires shintô et cela mena à la fondation en 1947 du Jinja Honchô, l’association des sanctuaires shintô. Il s’agit en pratique d’un syndicat des sanctuaires qui édicte des règles communes et des standards communs pour les rites mais sans influence sur le contenu religieux. L’empereur lui-même pratique encore des rites traditionnels liés à sa fonction mais dans l’espace privé du palais (ou à Ise) et sans aucune autorité sur les sanctuaires même si c’est une réalité difficile à affirmer dans certains cas spéciaux.

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Avant le XIXe siècle il n’existait pas d’organisation commune des sanctuaires shintô. La cour impériale avait un ministère des rites (le Jingikan) mais après l’époque Heian son rôle se limita aux rites annuels de la cour même qui avait son propre calendrier liturgique. Il existait cependant un classement de l’importance des sanctuaires, parmi les milliers de lieux de culte seulement 22 étaient distingués. Les Nijûnisha étaient principalement des sanctuaires de la région de Kyôto et de Nara auxquels l’empereur devait envoyer des offrandes annuelles et des messagers pour annoncer les évènements importants (abdication, avènement d’un nouvel empereur, fin d’une épidémie etc.) que l’on désignait sous le terme d’Heihaku. Ce classement des 22 remontait au Xe siècle sous le règne de l’empereur Murakami, il reflétait une importance mais ne constituait pas une organisation.

Au XIXe siècle, sous l’influence du Shintô d’Etat, les tombes impériales (ou supposées) appelées misasagi, devinrent des sanctuaires à proprement parler avec portes torii et espaces de prières. Cela contribuait à lier le shintô exclusivement à un culte impérial plutôt qu’à un culte populaire local.

Durant la période du Shintô d’Etat, l’idée d’une administration rigoureuse d’un culte organisé moderne mena à classifier les sanctuaires par ordre d’importance. Les sanctuaires impériaux (kanpeisha) réunissaient les plus importants, sous protection directe de la cour impériale avec différents degrés. Les sanctuaires nationaux (kokuheisha), là aussi divisés en niveaux, réunissaient les sanctuaires de moindre importance, chaque préfecture (ainsi que les colonies en Corée, Taïwan et Palau) avait son sanctuaire central (kensha). A la tête de cette hiérarchie se trouvait le sanctuaire d’Ise, sanctuaire familial de l’empereur dont il était le grand-prêtre. En dessous existait une catégorie informelle de minsha (sanctuaires populaires) qui réunissait les sanctuaires de district, de village et les simples autels.

Chôsen Jingû (« sanctuaire de Corée »), dédié à Amaterasu dans le style du sanctuaire d’Ise, était l’un des symbôles de la colonisation de la Corée par le Japon. De tels sanctuaires shintô furent créés dans toutes les parties de l’empire colonial japonais pour marquer la subordination des divinités locales. A Okinawa, c’est l’ancien palais royal qui fut transformé en sanctuaire. En Hokkaidô, de nouveaux sanctuaires « impériaux » furent fondés ex nihilo, sans aucun lien avec les kamuy locaux (divinités des aïnous).

Avec l’abolition du culte d’Etat, le Jinja Honchô se limita à définir une catégorie de « sanctuaires spéciaux » (beppyô jinja) sur des critères d’importance historique, de taille du sanctuaire, nombre de prêtres ou valeur religieuse. 2006 sanctuaires sur 81 000 sont aujourd’hui classés dans cette catégorie qui n’a pas d’autres effets que d’accorder quelques privilèges de fonctionnement, notamment dans la nomination des prêtres.

Une autre catégorisation existe avec les sanctuaires bunsha. Il s’agit d’un réseau de sanctuaires qui ont en commun le même kami. Il ne s’agit pas d’un ordre où un sanctuaire central dirigerait des filiales, chaque sanctuaire est indépendant mais tous pratiquent les mêmes rites. La plupart du temps ces réseaux se sont construits par la propagation progressive d’un culte par kanjô (déménagement rituel du kami). Le principal « ordre » est constitué des sanctuaires Inari (une divinité de la prospérité agricole et de la richesse) dont la tête n’est autre que le célèbre Fushimi Inari Jinja de Kyôto. Les célèbres couloirs de torii sont une caractéristiques communes qui se retrouve dans chacun des 32 000 sanctuaires Inari du pays.

Les sanctuaires Inari se reconnaissent à leurs défilés de torii, offrandes de particuliers et d’entreprise, mais il s’agit surtout du culte d’un kami de la prospérité agricole (et par là de la prospérité en général). On lui associe le renard comme animal messager dont les statues remplacent les lions des autres sanctuaires. Daims, corbeaux et autres animaux peuvent jouer un rôle semblable selon les lieux. Le succès des sanctuaires d’Inari s’explique par la recherche de la réussite, raison pourquoi le bunsha des sanctuaires Inari réunit presque la moitié des sanctuaires organisés du Japon.

D’autres bunsha importants sont les sanctuaires Hachiman-gu (le dieu de la guerre) dont la tête se trouve au sanctuaire d’Usa (préfecture d’Oîta) mais dont le plus connu est le Tsurugaoka Hachimangu de Kamakura (sanctuaire familial de la première dynastie shogunale). Les sanctuaires Tenmangu vénèrent le dieu des lettres Tenji (autrefois le ministre Sugawara Michizane) et leur tête se situe au Kitano Tenmangu de Kyôto. Les sanctuaires Kompira-gu sont centrés autour d’une divinité de la mer protégeant les voyage et leur tête se trouve au Kompira-gu de Kotohira dans le Shikoku. Les sanctuaires Tôshogu vénèrent le kami de Tokugawa Ieyasu, le fondateur du shôgunat d’Edo et leur tête est évidemment son mausolée de Nikkô. Les sanctuaires Sengen sont en fait des sanctuaires dédiés au Mont Fuji, ils sont plus localisés et leur tête est évidemment situé au pieds du volcan dans le Sengen Jinja de Fujinomiya (on vient en particulier y prier pour la fécondité et le mariage). Il existe encore d’autres bunsha mais ils ne forment pas des organisations ou des sectes séparées.

Il n’existe donc plus de catégorie ou de classement permettant de distinguer l’importance d’un sanctuaire par rapport aux autres. Certains sanctuaires d’une grande importance historique ont décliné et sont devenus des curiosités historiques tandis que d’autres n’ayant pas eu d’importance religieuse ont gagné en réputation. Quels sanctuaires shintô peuvent être réellement considérés comme incontournables pour comprendre le shintô?

Les grands sanctuaires shintô

Le grand sanctuaire d’Ise, Mie

Si on ne devait en retenir qu’un seul ce serait celui-là, que ce soit à l’époque Heian, durant le Shintô d’Etat ou aujourd’hui le grand sanctuaire d’Ise a toujours été considéré comme le premier au point d’être classé hors catégorie dans tous les classements. Parmi les missions de l’Association de sanctuaires, le maintien des rites à Ise est l’une de ses premières raisons d’être. La raison n’est pas compliquée à comprendre, Ise est consacré à la déesse du Soleil Amaterasu Ômikami. Cette déesse est l’ancêtre du premier empereur Jinmu et de toute la lignée impériale. Ise est donc indissociable de l’institution impériale depuis ses origines qui remontent à avant l’introduction de l’écriture au Japon.

Estampe d’époque Meiji (source ukiyo-e.org) représentant l’empereur Meiji et son épouse entourés des grands ancêtres impériaux jusqu’au premier empereur Jinmu (à droite) et la déesse Amaterasu (portant le miroir à droite).

Le sanctuaire est immédiatement reconnaissable par son apparence, le style shinmei-zukuri est littérament le style d’Ise. Ce style était déjà considéré comme archaïque à l’époque Heian car ignorant totalement les influences de l’architecture chinoise. Les piliers s’enfoncent directement dans le sol, les bâtiments sont surélevés sur pilotis à la manière des greniers de l’époque Yayoi et les toitures sont en écorce. L’ensemble est sobre, sans ornementations sculptées transmettant visuellement l’idée d’un lieu aux origines aussi anciennes que le Japon.

Il y a en fait plusieurs sanctuaires à Ise. Le principal est le Kôtai Jingû (aussi appelé Naikû, sanctuaire intérieur) est dédié à Amaterasu. Lui est associé le Toyôke Daijingû (aussi appelé Gekû, sanctuaire extérieur) consacré à Toyôke Ômikami, une divinité des moissons et autour d’eux gravitent plus d’une centaine d’autels satellites dédiés à différents kami. Le sanctuaire aurait été fondé, selon les récits mythologiques, sous le règne de l’empereur Suinin (vaguement situé au 1e siècle de notre ère) à l’époque où on ne parlait que du royaume de Yamato. La fille de l’empereur, Yamatohime no Mikoto (littéralement « princesse du Yamato ») recevant un rêve d’Amaterasu serait partie du Yamato pendant 20 ans à la recherche du lieu où la déesse souhaiterait s’implanter. Des siècles plus tard, sous le règne de Yûryaku, la déesse aurait ordonné le déplacement de Toyôke Ômikami auprès d’elle pour assurer ses offrandes.

Les bâtiments intérieurs du Kôtai Jingû sont au nombre de trois, le honden fermé au centre entouré de deux magasins contenant les objets nécessaires aux rites. Ils sont réunis au sein d’un tamagaki (palissade). Il n’y a pas de haiden, les rites sont accomplis hors du tamagaki en extérieur.

Nous n’avons évidemment pas de traces de ces évènements, Suinin est entièrement légendaire et Yûryaku, même si son existance a été prouvée, n’ait guère qu’un nom sans détails sur son règne au Ve siècle de notre ère. Quand la monarchie du Yamato émerge de la protohistoire au VIe siècle le deux sanctuaires semblent déjà exister. On garde cependant l’idée que le culte d’Amaterasu n’est pas natif d’Ise et aurait été implanté sur ordre de la monarchie du Yamato à une date imprécise. Cela a parfois été interprété comme une sorte de colonisation religieuse lorsque cette monarchie devint hégémonique et aurait imposé les kamis de sa dynastie sur des régions conquises (ou intégrées).

Représentation de la consacration du nouveaux sanctuaires d’Ise après sa reconstruction (Shikinen Sengû).

C’est surtout au VIIe siècle, sous le règne de Tenmu, que le sanctuaire prend de l’importance et ce n’est pas un hasard. Tenmu fut le premier souverain du Yamato à prendre le titre d’empereur (tennô), un titre qu’il a attribué de manière posthume à tous ses ancêtres. Il fut aussi le promoteur d’une monarchie centralisée et forte sur le modèle chinois et c’est sous son règne que les premières chroniques historiques, faisant remonter la dynastie à Amaterasu, ont commencé à être compilées. Tenmu nomma pour diriger Ise l’une de ses propres filles en tant que Saiô, ce qui devint la règle pour les siècles suivants. La glorification d’Ise faisait partie d’un mouvement général visant à légitimer la dynastie impériale et assurer son droit à gouverner en liant la dynastie aux origines mêmes du pays. Son épouse et successeure, l’impératrice Jitô, initia le cycle des reconstructions du sanctuaire tous les 20 ans (Shikinen Sengû) qui assurait le maintien de la pureté des lieux mais aussi l’attention sans cesse renouvelée de la cour impériale. Durant l’époque Heian et Kamakura, le sanctuaire d’Ise resta le premier parmi tous les sanctuaires et commença à essaimer en créant son propre bunsha de sanctuaires shinmei.

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Le prestige du sanctuaire fut encore renforcé par les aléas de l’histoire. En 1281, alors que la deuxième tentative d’invasion par les Mongols se précisait, le shôgunat de Kamakura demanda à l’empereur Go-Uda d’ordonner des prières au sanctuaire d’Ise pour la sauvegarde du pays. Le typhon qui dispersa la flotte mongole apparut comme une réponse divine indiscutable (littéralement un vent divin, kamikaze) renforçant le prestige de l’empereur face au shôgunat. Dans la décennie suivante l’importance du statut de l’empereur fit l’objet d’une construction idéologique menée par Kitabatake Chikafusa. Le Kokutai reconstruisait l’histoire du Japon autour de l’idée d’un empereur faisant l’intermédiaire entre les kamis et les mortels, issu d’une lignée divine ininterompue depuis la fondation de l’Etat face à laquelle les shôguns n’étaient que des usurpateurs. Le sanctuaire d’Ise était évidemment au coeur de cette idéologie, après les guerres du Nambokuchô il conserva d’ailleurs l’un des trois trésors impériaux, le miroir Yahata, un des symbôles de la légitimité de l’empereur.

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Le chemin d’Ise vu par Utamaro Hiroshige en 1853 (source ukiyoe.org)

Au XVe siècle, le déclin de l’autorité shôgunale et le chaos grandissant des guerres du Sengoku Jidai provoquèrent le déclin du sanctuaire, le cycle des reconstructions fut interrompu pendant l’essentiel du XVIe siècle et le système des Saiô disparut, remplacé par des prêtres masculins sous protection du seigneur de la guerre local. Ce fut une des premières initiatives des réunificateurs du Japon que de restaurer le Shikinen Sengû et le prestige du sanctuaire d’Ise. Pendant l’époque Edo, Ise est un des centres religieux du pays et fait l’objet d’un pèlerinage. Le shôgunat d’Edo, volontiers paranoïaque sur les mouvements individuels, laissait une rare liberté pour l’Okage Mairi, le pèlerinage à Ise dont le chemin officiel était garni d’étapes et d’auberges sous protection des daimyôs locaux. Les participants, même les femmes et les serviteurs, disposaient d’un droit inaliénables à participer au pèlerinage et selon les années des foules se dirigeaient vers Ise (avec des estimations allant jusqu’à 230 000 personnes par an au XVIIIe siècle). Le pèlerinage engendra même un florissant secteur « touristique » produisant ses propres guides touristiques et que l’on retrouve en parcourant la rue Oharaimachi, ancienne rue de restaurants et d’artisans aux portes du sanctuaires qui vit du pèlerinage depuis le XVIIIe siècle.

Représentation du Okage Mairi (ici le passage d’une rivière) par Utagawa Hiroshige. L’oeuvre permet de voir la foule circulant, notamment le nombre de femmes voyageant en groupe. Le pèlerinage avait la particularité de ne pas nécessiter d’autorisation d’un supérieur (seigneur, maître, employeur, mari).

La restauration Meiji a mené à l’instauration d’un culte shintô d’Etat et à une version modernisée du Kokutai comme idéologie d’Etat. L’idée d’une lignée impériale ininterompue devint centrale pour la définition même de la nation japonaise et de l’Etat. Le sanctuaire d’Ise devint le plus important sanctuaire national, au-dessus des sanctuaires impériaux, et la fonction de prêtre principal fut assumée directement par l’empereur. Le lieu n’avait plus seulement une fonction religieuse mais aussi une fonction politique et symbolique forte. Après la guerre et l’instauration de la liberté religieuse, Ise n’est plus utilisé pour justifier et légitimer l’autorité de l’Etat, le rôle de prêtre du sanctuaire est désormais dévolu, à la manière des ancienne Saiô, à une femme de la famille impériale. Le rôle est aujourd’hui assumé par la soeur de l’empereur, Kuroda Atsuko (depuis 2017).

Visite de l’empereur Meiji (dans le palaquin) au sanctuaire d’Ise en 1869

Cela n’empêche pas les visites des membres de la famille impériale ou même de politiciens et de ministres mais dans un cadre officiellement privé. Le cycle des reconstructions continue avec la dernière en date effectuée en 2013 (ce qui donne l’occasion au sanctuaire d’offrir certaines de ses poutres usagées à d’autres sanctuaires ou de produire des porte-bonheur avec). Le sanctuaire poursuit la conduite des rites traditionnels visant à la prospérité et la préservation de la Nation puisque après tout, l’Hi no Maru, le drapeau japonais au Soleil Levant, n’est rien d’autre qu’une représentation d’Amaterasu elle-même.

Le sanctuaire d’Izumo, Shimane

Le sanctuaire d’Ise a beau être le plus important du Japon, il n’est pas le plus ancien ni le plus ancré dans la mythologie shintô. Le titre de plus ancien sanctuaire reviendrait peut-être à Izumo Taisha, dans la préfecture de Shimane, pour lequel nous n’avons aucune indication de sa fondation, d’un point de vue mythologique, il est plus ancien que le Japon même.

Statue d’Okuninushi à l’entrée d’Izumo Taisha, l’ancienne divinité est représentée en adoration du soleil (représenté face à lui), montrant la soumission aux divinités de la cour impériale.

Izumo Ôyashiro est un sanctuaire dédié à des divinités extrêmement anciennes dont Ôkuninushi no Ôkami qui est présenté comme le roi de dieux primordiaux, les kunitsukami (divinités terrestres). Ces premières divinités se différencient des amatsukami (divinités célestes) dont faisait partie Amaterasu et leurs origines, jamais vraiment précisée, est différente de ceux-ci. Par la suite la déesse du Soleil envoya son petit-fils Ninigi-no-Mikoto pour prendre possession de la Terre (le Tenson Kôrin) après un court combat Ôkuninonushi abdiqua la souveraineté et reconnut la suprématie de Takamagahara (la cour céleste). Le sanctuaire d’Izumo aurait été fondé par Ninigi no Mikoto sur ordre d’Amaterasu pour accueillir et apaiser Ôkuninushi. Ce dernier, considéré comme le protecteur primordial du Japon, est vénéré comme une divinité gardienne de la dynastie impériale mais aussi une divinité de la joie, des bonnes relations (puisqu’il s’est finalement entendu avec Amaterasu).

Utagawa Sadahide en 1857 représente la réunion annuelle des kamis à Izumo Taisha (source ukiyo-e.org)

La préfecture de Shimane apparaît alors comme une terre sacrée antérieure à la fondation du Japon. Shimane est la terre des dieux et des mythes et ce de manière très littérale. C’est là que chaque année tous les kamis du Japon se réunissent au mois d’octobre, appelé dans l’ancien calendrier kannazuki (« mois sans dieux) mais kamiarizuki à Shimane (« mois de présence des dieux »). Les dieux y avaient été réunis sur ordre d’Amaterasu pour la construction du sanctuaire d’Izumo tel que raconté dans les chroniques du VIIIe siècle. La croyance les fait arriver par la mer et débarquer sur la plage d’Inasa proche d’Izumo. Le frère d’Amaterasu, Susanoo, avec qui elle entretient des relations conflictuelles, est aussi important à Shimane, c’est là que le puissant kami gouvernant les mers aurait vaincu le serpent Yamata-no-Orochi qui terrifiait les habitants. Des entrailles du monstre il tira l’épée Kusanagi-no-Tsurugi, un des trois trésors impériaux (aujourd’hui conservé au sanctuaire Atsuta de Nagoya), qu’il offrit à Amaterasu pour se réconcilier avec elles. Susanoo est installé dans le sanctuaire proche de Yaegaki en compagnie de la princesse Kushinada qu’il avait sauvé et dont il eu trois filles (vénérées au sanctuaire de Munakata et au sanctuaire Itsukushima de Miyajima).

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Le sanctuaire existe donc depuis les temps mythologiques, la première mention détaillée du sanctuaire ne remonte qu’au Xe siècle mais cette mention parle justement d’une reconstruction du sanctuaire, qui existerait depuis bien plus longtemps. Dès l’époque du Shintô d’Etat, les historiens japonais ont tenté de construire des interprétations autour de ces mythes. On peut y voir le récit d’une conquête de Shimane par le Yamato ou bien un récit de l’arrivée des populations de l’âge du bronze (Yayoi) s’imposant face aux populations néolithiques (Jômon). Au début du XXe siècle on supposait encore que cette arrivée indiquait une conquête violente venue du continent mais c’est une hypothèse abandonnée aujourd’hui. Les fouilles archéologiques ont permis de mettre au jour de riches trésors votifs de lances et de cloches de bronze déposées en offrandes dans des fosses sur de longues périodes. Ces objets de bronze faisaient partie des pratiques rituelles de l’époque Yayoi, confirmant l’ancienneté des pratiques religieuses sur le lieu du sanctuaire. Il est possible que Shimane ait été alors le centre d’un royaume local.

Après les fouilles entreprises au début des années 2000, l’emplacement des anciens piliers du sanctuaire a été matérialisé sur le dallage du sanctuaire.

Le sanctuaire que nous voyons aujourd’hui n’est cependant qu’une reconstruction du XVIIIe siècle. Le bâtiment d’origine était très différent. Les récits mythologiques attribuent sa forme à Amaterasu même qui aurait ordonné la construction d’un bâtiment supporté par des piliers de bois de grande hauteur. C’est ce sanctuaire, le plus haut du Japon en son temps, que le texte du Xe siècle décrit. Là encore les fouilles archéologiques sont venues confirmer l’existence de ce sanctuaire surelévé. Les restes des piliers ont été retrouvés, neuf ensembles de trois piliers de bois massif unis par des anneaux de métal formaient la base du sanctuaire qui s’élevait peut-être jusqu’à 48 mètres de haut et auquel on accédait par un long escalier de 100 mètres de longueur.

Reconstruction hypothétique de l’ancien sanctuaire d’Izumo dans sa forme du VI-VIIe siècle (musée d’Izumo Taisha). Le sanctuaire était, comme Ise, reconstruit à date régulière mais la cour rencontra de plus en plus de difficultés à trouver des piliers massifs de bois, passant à des piliers composites toujours plus petits. Le style des bâtiments changea pour se rapprocher de celui de leur temps.

Izumo serait ainsi resté la plus haute construction du Japon jusqu’à la construction du Tôdaiji de Nara. Les chroniques de la cour impériale indiquent bien des reconstructions régulières, notamment pour se plaindre de la difficulté de trouver des troncs de la taille suffisante. Les traces archéologiques ne montrent cependant que l’état d’une reconstruction du XIIIe siècle et tout porte à croire que cette version plus tradive était plus petite et différente par le style des versions plus antiques. Le sanctuaire actuel ne fait que 24 mètres de haut et sa base n’est que légèrement plus élevée que la moyenne des temples et sanctuaires du Japon.

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Contrairement au sanctuaire d’Ise, Izumo Taisha n’était pas directement lié aux rites de la cour impériale et son éloignement de la cour et des centres de pouvoir fit que le sanctuaire resta le plus souvent des grandes évolutions de l’histoire du Japon. Il donna tout de même au Japon la danseuseIzumo no Okuni, fondatrice du théâtre kabuki. Il fallut attendre le XVIIIe siècle pour voir se développer les pèlerinages vers Izumo mais ils ne décollèrent vraiment qu’à partir du XIXe siècle lorsquele Shintô d’Etat fit la promotion d’Izumo comme symbôle et preuve de l’antiquité du culte shintô et de l’historicité de ses mythes.

Etat du sanctuaire d’Izumo au XVIIIe siècle, la plate-forme surelévée est devenue beaucoup plus discrète mais domine toujours l’ensemble.

Il faisait évidemment partie des kanpeisha, les sanctuaires impériaux. Le sanctuaire, comme Ise, est construit selon son propre style architectural, le Taisha-zukuri, qui là aussi montre des éléments archaïques tels que les piliers directement enfoncés dans le sol, les planchers surélevés et les toitures d’écorce de cyprès. On le retrouve aussi au sanctuaire Yaegaki consacré à Susanoo (sa plate-forme est aujourd’hui plus haute que celle d’Izumo). Il est admis que ce style imite les habitations et les entrepôts d’époque Yayoi et ont en a tiré l’hypothèse que les premiers lieux de culte étaient installés dans les habitations ou des bâtiments communs comme les greniers. Le parallèle a été même fait entre les piliers géants de l’ancien sanctuaire et les plateformes surélevées de l’époque Jômon telles que reconstruites au Sannai Maruyama Iseki d’Aomori (qui était peut-être un grenier).

Vue du Haiden (arrière) qui domine toujours le sanctuaire et est donc visible depuis l’extérieur du tamagaki, ce qui n’est généralement pas le cas dans les autres sanctuaires.

Autre marque de son importance et de son ancienneté, la prêtrise d’Izumo est strictement lignagère. Le service d’Ôkuninushi aurait été confié à l’aube des temps à un frère cadet de Ninigi no Mikoto en tant que prêtre et gouverneur d’Izumo. Le lignage des prêtres d’Izumo est donc considéré comme une branche cadette de la famille impériale, ce qui explique que son autorité locale a été respectée par les daimyôs successifs. Ce lignage a connu ses propres conflits et s’est divisé au XIVe siècle en deux familles, les Kitajima et les Senge, qui furent ensuite remplacés par l’administration impériale durante le Shintô d’Etat au XIXe siècle. Le démantelement du culte d’Etat fit d’Izumo Taisha une institution privée dirigée par la famille Senge dont l’héritier a épousé une cousine de l’empereur, renforçant les liens entre les deux lignages (même si localement le lignage Kitajima est mieux implanté et est considéré comme plus orthodoxe).

Ise et Izumo forment les deux sanctuaires liés à la mythologie des divinités de la dynastie impériale. Quelques autres ont aussi un lien spécial comme la grotte Amanoiwate à Takachiho (Kyûshû, préfecture de Miyazaki) où se trouve la grotte dans laquelle Amaterasu se serait cachée (pour bouder) avant d’en être extraite par la danse de la déesse Ame-no-Uzume. Très éloigné de la cour, ce sanctuaire ne s’est cependant jamais développé de manière monumentale et est plus connu pour son patrimoine naturel. En règle générale les grand sanctuaires kanpeisha se sont tous développés en lien avec la cour impériale. Les sanctuaires ayant une histoire plus ancrée dans les croyances populaires ou les pouvoirs locaux restant secondaires montrant qu’il y a bien plusieurs Shintô coexistants.

Les Kumano Sanzan, Wakayama

Les Trois Montagnes de Kumano sont trois scantuaires shintô situés dans les montagnes de Kii, un lieu reculé de la préfecture de Wakayama qui accueille le plus important chemin de pèlerinage du Japon, aujourd’hui jumelé avec les chemins de Compostelle. Réunis pour former un seul ensemble, les trois lieux sont à la fois un haut lieu du shintô mais aussi du bouddhisme dans une fusion qu’on ne trouve qu’au Japon.

Certaines sections anciennes des chemins de Kumano offrent de belles promenades en forêt sur des chemins étroits reliant les villages entre eux. C’est un chemin aménagé et praticable mais qui n’est pas accessible à tous, certaines sections nécessitent une bonne condition physique. Déjà à l’époque Heian, le chemin nécessitait d’abandonner chevaux et palanquins, forçant les pèlerins et même l’empereur à poursuivre à pieds.

Les sanctuaires de Kumano accueillent des kamis shintô mais sont aussi des lieux sacrés du bouddhisme. Cette fusion est le fruit d’un courant de pensée appelé le honjin suijaku qui voyait les kamis comme des incarnations locales de divinités du panthéon bouddhiste. L’idée était déjà apparue en Chine mais se développa ensuite au Japon, apportée par le moine Kûkai qui fonda l’école bouddhiste Tendai, qui était plus portée au mysticisme. Les trois kamis de Kumano sont ainsi qualifiés de Kumano Gongen, ce terme désignant les kamis vus par le prisme du bouddhisme. Amaterasu est ainsi associée à au Bouddha Amithada (Amida Nyôrai), Ôkuninushi au Bouddha Yakushi et même Tokugawa Ieyasu, dont le kami est vénéré à Nikkô est qualifié de Tôsho Daigongen. Cette fusion a été théorisée au XVIIe siècle par des penseurs japonais sous le terme de Shinbutsu-shûgô mais le syncrétisme était déjà pratiqué dès le VIIIe-IXe siècle sans être réellement bien défini.

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Ketsumimiko, le shusaijin (kami principal) de Kumano, installé au Hongu Taisha, est identifié à Amida Nyôrai. Hayatama, installé auHayatama Jinja de Shingû est identifié à Yakushi Nyôrai. Fusumi, installé auNachi Taisha est identifié à Senjû Kannon (Kannon-aux-mille-bras, le boddhisatva de la compassion). Leur culte à Kumano remonterait à l’époque des empereurs légendaires qui auraient fondé les premier sanctuaires mais le nom même des kamis vénérés à Kumano n’a été confirmé que par des sources du IXe siècle, les mêmes sources mentionnent douze autres divinités réparties dans la zone de Kumano. A cette époque les sanctuaires et le syncrétisme avec le bouddhisme étaient déjà bien établis, Hongu Taisha est surnommé le Saihô Gokuraku Jôdô (la Terre Pure de l’Ouest, faisant référence au paradis du bouddhisme Tendai), Hayatama Taisha était le Tôhô Joruri Jôdô (la Terre Pure de l’Est) et Nachi Taisha était le Nanpô Hodaraku Jôdô (la Terre Pure du Sud) et étaient reliés au Mont Kôya, le coeur du bouddhisme Tendai fondé par Kûkai qui y a son mausolée. Le chemin de pèlerinage était déjà alors actif, nos sources étant le plus souvent des récits de pèlerinages d’aristocrates.

Yatagarasu n’est pas seulement le symbôle des chemins de Kumani, il se retrouve dans les endroits les plus surprenants dont l’écusson de l’équipe de football nationale du Japon.

Une autre divinité importante de Kumano est à l’origine de son symbôle : le corbeau à trois pattes. Yatagarasu est une divinité corbeau que l’on retrouve dans les trois sanctuaires. Il est associé au mythe du Jinmu Tôsei, la conquête par le premier empereur Jinmu qui mena à la fondation du Japon. Après le Tenson Kôrin, Jinmu, le petits-fils de Ninigi no Mikoto partit vers l’Est pour soumettre les kamis locaux et y fonder l’Etat. Sa première tentative fut un échec, il serait débarqué près de l’actuelle Osaka là où se trouve aujourd’hui le sanctuaire Sumiyoshi Taisha dédié à Sarutahiko (le dieu guide), lui aussi l’un des sanctuaires les plus anciens.

Arrivé de l’Est, Jinmu avait combattu face au Soleil Levant, c’est à dire contre Amaterasu. Pour obtenir la victoire, il fut contraint de longer les côtes de la péninsule de Kii pour débarquer à Shingû et remonter depuis le Sud par le Kumano. Guidé par le corbeau Yatagarasu il accéda finalement à la plaine du Yamato, remporta la victoire et fonda le premier palais à Kashihara. Le chemin de Kumano était donc un lieu, avant même la fondation de ses sanctuaires, en lien avec les légendes de fondation de la monarchie japonaise, expliquant en partie pourquoi le Kumano est lié à l’histoire de la cour impériale.

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Le pèlerinage de Kumano a été au départ un pèlerinage de la cour impériale de l’époque Heian. Aristocrates des familles kuge, princes et même empereurs pratiquèrent ses chemins. Des chemins étroits nécessitant souvent de continuer à pieds sans monture ni palanquin. Le premier empereur à l’avoir parcouru fut Uda au début du Xe siècle mais déjà au IXe siècle. le chemin de Kumano était devenu un moment de retrait de la vie de cour, Go-Shirakawa y fit pas moins de 33 visites durant sa vie. Au XIIe siècle, c’est en route vers Kumano que Taira no Kiyomori apprit la révolte des Minamoto en 1160 lors du Heiji no Ran.

Les Shûgenja (yamabushi) se distinguent des autres pèlerins par le costume inspiré d’anciens costumes de voyage existant déjà à l’époque Heian. Le chemin se fait en sandales de paille.

Ils n’étaient cependant pas les seuls, les chemins de Kumano étaient aussi fréquentés par les yamabushi, des pèlerins et pratiquants du Shûgendô. Le Shûgendô avait été fondé au VIIe siècle par En no Gyôja et constituait une autre forme de syncrétisme. Ses fidèles pratiquaient l’ascétisme mêlant bouddhisme, shintô et culte des montagnes, mêlant à leurs prières des rites divinatoires, la méditation sous les cascades (pratique dangereuse et encadrée), exorcismes et incantations. Les yamabushi finirent par gagner la réputation de saints ermites disposant de pouvoirs spirituels, ou parfois plus simplement la réputation de bandits. Les shûgenja (pratiquants du shugendô) ne fréquentaient pas les Kumano Sanzan mais plutôt le Mont Ômine se trouvant dans la même zone, c’est le lieu d’origine et encore aujourd’hui le lieu le plus sacré de cette pratique religieuse.

C’est l’une des photos de paysage les plus célèbres au Japon. La vue depuis Nachi Taisha de la cascade de Nachi (elle-même faisant partie du sanctuaire Hiryû qui vénère la cascade comme un kami) juxtaposée à la pagode du Seigantô-ji (bouddhiste).

Après l’époque Heian le déclin de l’influence de la cour impériale entraîna la fin des pèlerinages aristocratiques (l’empereur Kameyama en 1281 est le dernier souverain à l’avoir pratiqué) mais le pèlerinage des roturiers se développa. C’est vers le XIIe siècle que le chemin commença à s’organiser autour d’un réseau de 99 autels « princiers » (Ôji) établis le long du chemin avec villages et auberges en complément. Durant l’époque Edo, le pèlerinage était devenu populaire et relié à celui d’Ise au point de parler du pèlerinage des fourmis (Ari no Kumano no mairi) du fait de la surfréquentation. Plusieurs chemins se développèrent, le principal étant le Nakahechi entre Takijiri et Shingû en passant par les trois sanctuaires. L’Ôhechi emprunte le chemin littoral entre les deux mêmes points longeant le parcours de l’empereur Jinmu. Le Kohechi relie Hongu Taisha à Kôyasan, symbôle du lien entre le Tendai et le Kumano Gongen. L’Ômine Okukage michi est le chemin des shûgenja tandis que l‘Iseji relie Kumano au grand sanctuaire d’Ise. A la fin de l’époque Edo c’est tout un réseau de pèlerinages reliant Kyôto, Kôyasan, Kumano et Ise qui s’est formé, faisant de la péninsule de Kii un haut lieu spirituel shintô et bouddhiste.

Le tracé des Chemins de Kumano (6 en comptant le Kiiji qui vient d’Osaka) tel que représentés par le site officiel de Kumano Kodô. Le Nakahechi seul peut prendre jusqu’à 5 jours (plus souvent 3 jours) pour être parcouru d’un bout à l’autre et c’est le mieux aménagé.

Au XIXe siècle cependant le Kumano fut profondément transformé par la restauration Meiji. Le nouveau régime, instaurateur du shintô d’Etat, était hostile à l’idée du syncrétisme avec le bouddhisme. La critique de la fusion était en fait déjà en développement depuis le début de l’époque Edo avec l’affirmation d’un culte shintô bien séparé se voulant plus pur et plus proche d’une identité japonaise, rejettant le bouddhisme comme une religion importée. Le nouveau régime Meiji prit des lois (Shinbutsu Hanzenrei, 1868) pour séparer clairement les sanctuaires shintô (protégés, intégrés au Shintô d’Etat) et les temples bouddhistes. Dans certaines régions cette politique mena à la destruction de temples et au retour à la vie civile de moines.

L’emplacement de l’ancien Hongu Taisha se situait en fond de vallée sur les rives de la rivière Kumano. Il a été emporté par une crue catastrophique en 1889 et reconstruit en hauteur non loin de là. L’ancien emplacement a été marqué en 2000 par le Grand Torii, le plus grand du Japon, et par là du monde (42m). Source Japan Travel.

A Kumano cela passa par l’élimination des oeuvres et références bouddhistes présentes dans les sanctuaires. Le sanctuaire Hongu Taisha avait par ailleurs été en grande partie détruit par des crues à la fin du siècle et reconstruit sur un autre site proche en évitant les références bouddhistes. La raison d’être des sanctuaires et du pèlerinage fut plus clairement recentré sur la mythologie impériale et les kamis mais la séparation ne pouvait pas être complète, Nachi Taisha reste ainsi un des rares Jingû-ji (sanctuaires incluant un temple) avec le Seigantoji (la fameuse pagode emblématique) et le Shûgendô reste pratiqué à Ômine.

En 1906, une nouvelle loi devant permettre le regroupement des sanctuaires et l’abandon des moins importants réduisit le nombre de sanctuaires Ôji sur les chemins de Kumano, il n’en reste plus qu’une poignée. C’était une mesure de rationnalisation purement administrative, elle entraîna néanmoins des destructions. Dans la préfecture de Wakayama elle provoqua une levée de boucliers inspirée par le naturaliste de génie Minakata Kumagasu. Il défendait en particulier les arbres des sanctuaires comme les Tsujizakura, deux cèdes géants qui servaient de piliers de porte torii symbolique et qui devaient être abattus. Minakata Kumagusu réussit à monter une campagne de protestation d’envergure nationale bien qu’il finit par se faire arrêter pour avoir jeté un sac de specimens sur des officiels en visite (passablement ivre, il refusa ensuite de quitter la prison au motif qu’il y faisait frais). Cette campagne n’abolit pas la loi mais lui fit perdre son intensité jusqu’à ce qu’elle soit abandonnée. Elle engendra le premier mouvement japonais de protection du patrimoine naturel. Minakata Kumagusu est aujourd’hui considéré comme un pionnier de l’écologie, un souci lié au Japon à une dimension spitiruelle shintô.

Autres sanctuaires d’importance

Meiji Jingû, Tôkyô

Le plus important sanctuaire shintô de Tôkyô se distingue dans cette liste par son âge, il n’a été consacré qu’en 1920 après des travaux ayant débuté en 1915. Le kami qui y est installé est d’ailleurs plutôt récent puisqu’il s’agit de l’empereur Meiji lui-même, décédé en 1912, et de son épouse Shôken.

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Installé sur un plateau non aménagé, le sanctuaire a été pourvu de sa propre forêt, plantée artificiellement d’essences provenant du Japon entier. il ne s’agit pas d’un mausolée puisque l’empereur est enterré ailleurs mais le lieu recueille le kami de l’empereur et de l’impératrice. Meiji fut le premier empereur à quitter Kyôto ainsi que le premier à décéder à Tôkyô, sa nouvelle capitale. En tant que père du Japon contemporain mais aussi littéralement « l’empereur de Tôkyô » il fut décidé de lui ériger un sanctuaire dans la capitale qui pourrait servir à accueillir les grandes cérémonies du shintô d’Etat.

Carte postale de 1926 représentant le tout récemment consacré Meiji Jingu. Les bâtiments actuels datent de la recosntruction d’après-guerre et diffèrent légèrement du premier sanctuaire. Le sanctuaire actuel attire des foules quotidiennes importantes et nécessite des aménagements et des bâtiments d’accueil plus importants.

Sa construction participe d’un mouvement pour sacraliser les sites liés aux empereurs dont les tombes devinrent des sanctuaires aménagés (encore aujourd’hui protégés par l’Agence impériale et interdits de fouille). A Kyôto, l’empereur Meiji avait de la même manière fait construire le sanctuaire Heian Jingû pour y installer les âmes de l’empereur Kanmu (le fondateur de Kyôto) et de son propre père, l’empereur Kômei (le dernier empereur à avoir vécu dans l’ancienne capitale). Le sanctuaire devait servir à réaffirmer la continuité de la lignée, glorifier le passé de Kyôto et à en rassurer les habitants qui craignaient le déclin de la ville après le départ de l’empereur.

Le sanctuaire a été construit dans un style traditionnel, le nagare-zukuri mais reprend des éléments du sanctuaire d’Ise, notamment pour la simplicité et l’absence d’ornements de ses bâtiments, laissés de la couleur du bois naturel naturel. Le sanctuaire diffère cependant par des aménagements visant à donner une image plus moderne du Shintô, le sol de sa cour est dallé, ses fixations de bronze imitent parfois des styles occidentaux contemporains. Le Shintô de cette époque, soucieux de la comparaison avec l’Occident, cherchait à éliminer les éléments les plus archaïques, jugés superstitieux, de ses croyances afin de gagner en respectabilité. L’empereur Meiji avait personnifié cette transformation personnelle pour se moderniser, portant l’uniforme, mangeant de la viande (contre la tradition bouddhiste végétarienne) et consommant du vin français (dont les tonneaux offerts en donation pour la consécration du sanctuaire sont toujours exposés).

Le Meiji Jingû diffère radicalement des sanctuaires plus antiques et reflète l’esprit d’une époque et une idéologie. Il reste aujourd’hui le sanctuaire le plus populaire de la capitale attirant notamment les mariages. De grands évènements y sont organisés comme l’intronisation d’un nouveau yokozuna ces dernières années ou des remerciements pour une victoire sportive. Le lieu est plus fréquenté que la plupart des sanctuaires traditionnels

Yasukuni Jinja, Tôkyô

Le très controversé sanctuaire de Yasukuni est régulièrement à la une des journaux pour dénoncer la visite d’officiels japonais et entraîne des protestations venant de Chine et de Corée car il accueille les âmes (kamis) de plusieurs criminels de guerre. Le sanctuaire a été ainsi expulsé de l’Association des sanctuaires et les empereurs le boycottent depuis 1975, les premiers ministres hésitent eux aussi à s’y rendre pour ne pas à gérer les conséquences politiques du geste, le dernier ayant été Shinzô Abe en 2013.

Torii d’acier à l’entrée du Yasukuni Jinja. Le sanctuaire était particulièrement utilisé pour des cérémonies liées à l’armée. Les missions diplomatiques et militaires en visite au Japon venaient aussi y présenter leurs respects avant guerre, considérant la visite comme un hommage diplomatique.

Yasukuni est cependant bien plus que cela et à l’époque Meiji il était l’un des piliers du Shintô d’Etat et de l’idéologie impériale. Le premier sanctuaire a été fondée dès 1869 lors de l’installation de l’empereur Meiji à Edo, qui prit alors le nom de Tôkyô. Le Tôkyô Shôkonsha devait honorer les morts de la guerre du Bôshin qui venait de se terminer et accueille les kamis de plusieurs grands révolutionnaires du Bakumatsu (Sakamoto Ryôma, Yoshida Shôin, Takasugi Shinsaku etc.). Son rôle fut plus tard étendu pour accueillir les kamis des différents soldats tués pendant les guerres des époques Meiji, Taishô et Shôwa (incluant aussi des Coréens et Taïwanais). Au total ce sont un peu moins de 2 500 000 âmes qui y furent installées dont un gros milliers font partie des criminels de guerre condamnés. En 1879, il prit le nom de Yasukuni et fut placé à la tête d’un réseau bunsha de sanctuaires intitulés Gokoku.

Situé immédiatement au Nord du palais impérial, il lui était directement rélié, permettant les grandes cérémonies publiques en l’honneur des morts pour la patrie. Le Yasukuni faisait donc fonction de monument aux morts au même titre que la tombe du soldat inconnu en France. Il permettait aussi de célébrer l’idéologie impériale et ses ambitions expansionnistes. A ce titre, les autorités religieuses catholiques considéraient comme acceptable la participation des catholiques aux cérémonies du Yasukuni du fait de sa dimension civique. Il se transforma au début du XXe siècle en sanctuaire à la gloire des forces armées aux côtés du Tôgô Jinja (dédié à l’amiral Tôgô Heihachirô, vénéré par la marine) et le Nogi Jinja (dédié au général Nogi Maresuke plutôt vénéré par l’armée de terre).

C’est un chasseur zéro qui trône à l’entrée du musée et cela donne déjà le ton. Les collections font la part belle aux équipements de la guerre du Pacifique mais passent vite sur la guerre en Chine et ignorent globalement la colonisation. Les kamikazes sont mis en vedettes avec leurs photos, lettres et biographies détaillées. Tout cela relève de choix.

Après la fin de la guerre le sanctuaire ne fut pas détruit comme il avait été question et continua à opérer en tant qu’institution religieuse privée. La question de son rôle dans la célébration de l’impérialisme ne fut pas évoquée et ne provoquait pas de débâts avant 1975 (les premières visites de personnages de l’Etat) et 1979 (l’installation des âmes de criminels de guerre). L’institution privée du sanctuaire était cependant dès l’origine gangrénée par les mouvements nostalgiques d’extrême droite et continua de l’être depuis, lieu de rendez-vous habituel de divers mouvements politiques venant y prier. Le musée de la guerre Yûshukan qui lui est associé, seul musée sur la guerre au Japon, n’est ainsi pas un musée public mais un musée privée ayant toute liberté pour choisir ses collections et les présenter sous un biais révisionniste. A partir des années 1980, la visite au sanctuaire est devenu un marqueur politique et un acte de défiance qui réactive régulièrement les questions mémorielles. Yasukuni a ainsi perdu sa vocation de célébration de l’histoire et de réunion patriotique et est devenu invisible pour la majorité des Japonais, confisqué par une seule frange de l’opinion.

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