1582, que s’est-il passé à Honnô-ji?

Le soir du 21 juin 1582 à Kyôto se déroula un des évènements les plus marquants de l’histoire du Japon : l’attaque surprise menée par le vassal Akechi Mitsuhide contre son seigneur Oda Nobunaga, un des unificateurs du Japon. Cet évènement a modifié l’histoire du Japon en profondeur mais n’a jamais été réellement expliqué, il continue à provoquer mille théories et spéculations.

Le Mon de la famille Akechi, le Toki Kikyô, fait le lien direct entre les Akechi et l’ancien clan des Toki qui gouvernaient la province de Mino.
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Les faits

Cette carte représente en gris la zone d’influence d’Oda Nobunaga ensuite héritée par Toyotomi Hideyoshi. L’Ouestd e l’Honshû tenu par les Môri n’était pas encore soumis. Tout le Nord du Japon, le Shikoku, le Kantô et le Kyûshû restaient indépendants. Le Kinki (Japon central) et la majeure partie de l’Honshû était cependant soumis, donnant à Nobunaga une hégémonie de fait.

Au milieu de l’an 1582, Oda Nobunaga était devenu par la force le seigneur de la guerre le plus puissant du Japon et semblait devoir sous peu mettre la main sur tout le pays. Nobunaga tenait fermement Kyôto et imposait une paix par la terreur aux samurais rebelles. Nobunaga était en chemin vers l’Ouest pour retrouver son vassal Hashiba Hideyoshi (son futur successeur) afin de le renforcer dans sa campagne contre le clan Môri, à son habitude il voyage léger avec une escorte ne comptant que 70 gardes, artistes et marchands. Sur son chemin il s’arrête comme d’habitude pour la nuit au temple Honnô-ji de Kyôto, un temple fortifié en plein de la ville. Tard le soir les occupants du temple sont réveillés les cris de guerre d’une armée entière appartenant à Akechi Mitsuhide (des documents découverts en 2020 indiquent qu’il ne commanda pas lui-même l’attaque). Mitsuhide était un des quatre principaux généraux du clan Oda et un vassal fidèle mais cette nuit il avait emmené ses troupes jusqu’au cœur de Kyôto, sans éveiller les soupçons puisqu’il était sensé lui aussi marcher avec son armée vers l’Ouest, afin de prendre la tête de son maître. Rapidement son armée déborda les quelques défenseurs, Nobunaga, déjà blessé, se retira dans le temple qui fut incendié. Des témoignages s’accordent pour dire que Nobunaga se suicida à la manière des guerriers avant que ses fidèles ne cachent sa tête, qui ne fut jamais retrouvée. Au petit matin Akechi Mitsuhide avait aussi éliminé le fils et héritier de Nobunaga, Oda Nobutada et pris possession de leur château à Azuchi. Le coup d’Etat choqua et pris de court tout le pays tandis que Mitsuhide se proclamait shôgun et demandait allégeance aux vassaux des Oda. Il fut cependant pris de vitesse par Hashiba Hideyoshi qui en quelques jours parvint à ramener son armée à Kyôto et vaincre l’armée inférieure en nombre de l’usurpateur à la bataille de Yamazaki. Akechi Mitsuhide, en fuite, fut tué par des paysans détrousseurs et son camp s’écroula, on le surnomme depuis le « shôgun de 13 jours » (Jûsannichi no shôgun). Dans l’année qui allait suivre Hashiba Hideyoshi, qui prendrait ensuite le nom de Toyotomi, accapara la puissance du clan Oda et s’imposa comme le seigneur suprême du Japon avant d’être lui-même supplanté par les Tokugawa.

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Nobunaga tel qu’imaginé par le peintre jésuite Giovanni Niccolo.

L’enchaînement des faits est clair et décortiqué depuis longtemps mais le coup d’Etat de Mitsuhide continue à faire se poser de nombreuses questions restées sans réponse.

  • Pourquoi Akechi Mitsuhide, un vassal réputé pour sa fidélité, s’est-il retourné contre son maître ? Aussi surprenant que cela paraisse il n’a jamais lui-même expliqué ses raisons.
  • Y-a-t-il eu conspiration ? Mitsuhide semble avoir profité de l’occasion mais celle-ci n’a-t-elle pas été préparée ?
  • Quel a été le rôle d’Hashiba Hideyoshi ? Il est généralement présenté comme hors de tout soupçons mais il n’en reste pas moins le principal bénéficiaire de la mort de Nobunaga et avoir été étrangement bien préparé pour vaincre Mitsuhide.
Scène de l’incident d’Honnô-ji tel que souvent romancé à l’époque Edo. Le jeune Mori Ranmaru, page de Nobunaga, défend son maître représenté par une ombre.

Nos sources sont-elles fiables?

Souvent le manque de source peut être un frein à une enquête mais dans le cas présent il s’agit du contraire. L’historien dispose d’une grande masse d’écrits sur cet incident rédigés peu de temps après ou dans les siècles suivants par des commentateurs japonais. C’est qu’il y a eu dès le départ une récupération mémorielle du coup menée d’abord par Hideyoshi qui voulu se légitimer en mettant en scène l’évènement comme le récit de la punition du vassal rebelle par le fidèle Hideyoshi. Par la suite Tokugawa Ieyasu tenta aussi de justifier son pouvoir en révisant cette version afin de noircir la réputation de Nobunaga, dépeint comme un tyran cruel ayant mérité sa punition. La première source sur la vie de Nobunaga reste le Shinchô Kôki, les Chroniques d’Oda Nobunaga, écrites au début du XVIIe siècle par Ôta Gyûichi qui était un vassal des Oda. Il donne une relation jugée fiable des événements mais il n’était pas présents à Honnô-ji et s’est appuyé sur des témoignages partiels. Il faut compter jusqu’aux Portugais et aux Jésuites qui firent leur propre récit d’évènements dont ils ont été les témoins. Dans l’époque Edo suivante se développa aussi une importante littérature dont de nombreux romans et récits historiques qui ajoutèrent des détails romanesques et des anecdotes invérifiables qui sont désormais difficile à départager de la réalité et qui sont parfois passée dans l’histoire enseignée japonaise.

Qui était Akechi Mitsuhide?

Il est une caractéristique de ce Brutus japonais sur laquelle tout le monde s’accorde étrangement : Mitsuhide n’a pas pu se révolter par simple ambition. La raison la plus simple à son geste serait sa volonté de régner lui-même mais même les ennemis de Mitsuhide n’ont jamais invoqué cette explication. Pourquoi ?

C’est le seul portrait dont nous disposons d’Akechi Mitsuhide

C’est que dans le portrait que nous avons de Mitsuhide rien ne semblait le porter à la trahison envers son maître. Mitsuhide faisait partie du clan Akechi de la province de Mino, une province voisine de celle de Nobunaga (Owari) et conquise par ce dernier. Mitsuhide était un parent lointain gouverneurs locaux du clan Toki, ce qui en faisait un samurai de rang moyen, plus important qu’un fantassin mais trop peu pour être un seigneur lui-même. La plus grande partie de sa vie nous est inconnue à cause de son rang trop bas, tout au plus nous savons qu’il fut au service du faible shôgun Ashikaga Yoshiaki. Ce n’est pas à l’origine un vassal des Oda et il est issu d’une province ennemie de ces derniers, c’est un détail à garder à l’esprit. Ashikaga Yoshiaki demanda en 1566 l’aide de Nobunaga pour faire le Joraku, c’est à dire marcher sur Kyôto, et être instauré comme shôgun (le précédent shôgun, Yoshiteru avait été assassiné et le clan Miyoshi bloquait la venue de son frère et successeur), ce que fit promptement Nobunaga, c’est le premier contact attesté entre Mitsuhide et Nobunaga. Mitsuhide montra sa vaillance en défendant pendant plusieurs jours le temple Hongoku-ji où le shôgun retranché était attaqué par ses ennemis les Miyoshi en l’absence de Nobunaga qui finalement vint à leur secours. Mitsuhide semble passer au service de Nobunaga en tant que vassal à peu près au moment de la rupture entre Yoshiaki et Nobunaga en 1573. Nobunaga utilisait le shôgun comme un homme de paille pour étendre son influence et le shôgun manipulé était entré en ligue avec les ennemis coalisés des Oda : Azai, Asakura et Takeda. Nobunaga, grâce au décès prématuré de Takeda Shingen, fut en mesure de briser son encerclement et se vengea de Yoshiaki en le déposant, il ne fut pas remplacé, mettant ainsi fin au shogunat Ashikaga. Mitsuhide était déjà un homme dans la quarantaine à ce moment-là qui avait fait ses preuves au service des Ashikaga en gérant Kyôto.

Ashikaga Yoshiaki, même après sa déposition de 1573, continua à espérer son retour à la fonction de shôgun durant toute sa vie.

Mitsuhide profita de la faveur de Nobunaga et sous ses ordres il devint un seigneur, un daimyô, il fut le premier à qui Nobunaga offrit la possession d’un château situé à Sakamoto, près du lac Biwa et à proximité de Kyôto. Nobunaga n’était pas un homme confiant, il se fiait à son général Shibata Katsuie car il venait d’une ancienne famille de vassaux très fidèles. Il se fiait à Hashiba Hideyoshi car il s’agissait d’un fils de paysans qui devait tout à Nobunaga et n’avait pas d’autres alliés parmi les vassaux. Il se fia à Mitsuhide pour ses compétences et sa rectitude maintes fois prouvées. Mitsuhide protégea la retraite de Nobunaga quand celui-ci fut trahit par son beau-frère Azai Nagamasa, il mena pour lui l’assaut contre la montagne sacrée de Hiei, brûlant les temples et massacrants les moines alors qu’il était lui-même un fervent bouddhiste, il fut de toutes les guerres et de toutes les récompenses, il avait alors passé la cinquantaine. Pour vous rendre compte de la carrière de Mitsuhide, imaginez dans une grande multinationale le CEO nommant un cadre moyen d’une autre compagnie, déjà assez âgé, à un poste de président directement sous ses ordres, passant devant d’autres hommes d’une plus grande ancienneté dans l’entreprise ou plus jeunes. Vous vous rendrez alors compte de la trajectoire de Mistuhide et de ce qu’il devait à Nobunaga.

Alors pourquoi avoir trahi?

Plusieurs hypothèses ont été formulées, voici les principales :

  • La vengeance familiale : En 1579 Nobunaga attaqua le clan Hatano de la province de Tanba alors qu’Akechi Mitsuhide, en charge de la pacification de la province, avait promis des conditions de paix. En promettant la paix Mitsuhide avait livré des otages de sa famille comme c’était de tradition, il confia aux Hatano sa propre mère. La rupture de la paix par Nobunaga entraîna la vengeance des Hatano qui exécutèrent la mère d’Akechi Mitsuhide. Cette raison suffirait à expliquer le retournement de Mitsuhide mais il s’avère que cette trahison vient d’une fiction écrite durant la période Edo et ne peut être liée à un évènement réel.
  • La fidélité au Bouddha : Mitsuhide était un fervent bouddhiste et la guerre de Nobunaga contre les temples les plus puissants l’aurait poussé à se révolter. Nobunaga aurait aussi trop montré sa faveur aux Bateren, les missionaires jésuites diffusant une religion étrangère jugée dangereuse. L’explication ne satisfait pas. Mitsuhide participa pendant dix ans à la guerre d’élimination de la secte bouddhiste Ikko-Ikki et participa au massacre des moines du Mont Hiei, pourtant considéré comme le temple le plus saint du pays, aucune objection religieuse ne fut émise en ce temps-là, même s’il appartenait sans doute à un autre courant bouddhiste. L’hostilité au christianisme aussi semble douteuse car la propre fille de Mitsuhide, Hosokawa Gracia, s’était convertie et conservait de bonnes relations avec son père. Cette version a sans doute été propagée par les fidèles bouddhistes pour montrer comment l’impie Nobunaga avait été punit pour ses crimes envers les temples.
  • La fidélité à l’empereur : cette thèse est assez récente et est devenue populaire dans les médias. Elle a été mise en avant par un historien du nom d’Akechi Kenzaburo, descendant direct de Mitsuhide. Il s’agit d’un travail sérieux et documenté mais partant sur l’idée de réhabiliter Akechi Mitsuhide de son image de traître. L’idée principale est simple, Oda Nobunaga allait renverser la famille impériale pour se proclamer seul souverain du Japon, encore aujourd’hui il s’agit d’une pensée à couper le souffle pour un Japonais. Il n’y a pas de preuve matérielle de cette idée mais il est vrai que Nobunaga avait peu avant abandonné tous ses titres officiels à la Cour et ne semblait pas vouloir donner une forme officielle à son régime, d’où l’idée qu’il préparait quelque chose de trop inconcevable pour pouvoir être formulé. C’est une belle idée mais elle est sans doute exagérée. Les plans de Nobunaga après l’unification semblaient être dirigés vers une expédition en Corée et en Chine et Nobunaga devait commencer à préparer la succession de son fils Nobutada, il est possible qu’il ait abandonné ses titres pour les confier à son fils. Il est possible qu’il ait voulu imiter le shôgun Ashikaga Yoshimitsu deux siècles plus tôt et se faire nommer roi du Japon (Nippon Kokuô), ce qui ne nécessitait pas d’éliminer l’empereur. Ce titre lui aurait permis de traiter officiellement avec les Coréens et les Chinois, rejoignant ses projets internationaux. On ne peut pas la classer parmi les théories les plus probables.
  • Réparer une injure : l’honneur d’un guerrier est une chose sensible et un grand nombre de récit, dont les Chroniques d’Oda Nobunaga, font mention d’insultes répétées lancées publiquement par Nobunaga à Mitsuhide. Il est aussi fait mention d’au moins une occasion en 1581 où Nobunaga aurait violemment battu son vassal, l’incident aurait eu lieu peu de temps après la défaîte du clan Takeda. Il est encore difficile de savoir ce qui a été ajouté avec le temps mais on sait que Nobunaga pouvait avoir un caractère emporté si on lui opposait une résistance. Une source inattendue mentionne aussi l’altercation. Le marchand espagnol du XVIe siècle Bernardino da Avilà Giron rédigea La Relacion del Reino de Nipon dans laquelle il raconta l’histoire des missionnaires jésuites au Japon mais aussi fit une description détaillée de l’histoire récente du Japon dont la période de Nobunaga. Il semble avoir écrit au plus tôt une quinzaine d’années après la mort de Nobunaga mais a pu obtenir des témoignages de pères jésuites installés au Japon depuis plus longtemps. Avilà de Giron n’était pas un historien et il se plaît apparemment à romancer les évènements et mettre des mots dans la bouche des grands personnages. On ne peut pas savoir ce qui relève du témoignage et ce qui relève de la fiction mais ses sources, les Jésuites, étaient présents à Kyôto en 1582 et les Jésuites notaient et écrivaient tout. Son récit va jusqu’à mettre ces mots dans la bouche de Nobunaga au moment de l’attaque de Mitsuhide : « J’ai provoqué ma propre mort. » Il est évidemment difficile d’imaginer un témoin de cette phrase ayant survécu mais on garde l’idée que, d’une manière ou d’une autre, Nobunaga avait provoqué Mitsuhide et en subissait les conséquences. Cela concorderait aussi avec l’idée que Mitsuhide n’aurait pas agi par simple ambition.
  • La fidélité au shôgun : On continue aujourd’hui à trouver des collections privées contenant des lettres authentiques de personnages historiques japonais. Il ne faut donc pas s’étonner en apprenant qu’en 2017 une lettre de Mitsuhide, écrite dans les jours après son coup d’Etat, fut découverte donnant de nouvelles indications sur son acte. Cette lettre laisse entendre clairement son intention de restaurer la dynastie Ashikaga au poste de shôgun. Le dernier shôgun Ashikaga, Yoshiaki, avait été obligé d’abandonner son rôle en 1573 et vivait depuis en exil chez les clans ennemis des Oda. Rappelez-vous que Mitsuhide avait été un vassal du shôgun avant d’être celui de Nobunaga, ce que ce dernier a peut-être tenu pour négligeable avec le temps. Il est aussi possible que Mitsuhide ait voulu protéger le clan allié des Hosokawa, eux aussi vassaux du shôgun et qui avait des liens de famille avec Mitsuhide : sa fille Gracia avait épousé le fils d’Hosokawa Fujitaka qui dirigeait alors la famille. Nobunaga semble avoir été mal disposé envers les Hosokawa et on pouvait craindre une élimination. Il est donc possible que la fidélité première de Mitsuhide au shôgun et à ses alliés soit finalement devenue plus importante que celle due à Nobunaga, surtout si celui-ci lui manquait de respect.
Estampe représentant Oda Nobunaga battant violemment Akechi Mitsuhide. La vengeance de l’insulte a été retenu comme la raison majeure de la trahison de Mitsuhide dans la plupart des récits faits à l’époque Edo.

D’autres considérations secondaires peuvent être éventuellement avancées. Oda Nobunaga avait pris l’habitude de donner à ses meilleurs généraux des récompenses empoisonnées sous la forme de provinces à gouverner qu’il fallait d’abord conquérir et/ou pacifier. Akechi Mitsuhide avait ainsi reçu la province de Tanba où il lutta plusieurs années contre les familles locales dont les Hatano. Une fois la province pacifiée Oda Nobunaga pouvait alors reprendre celle-ci pour lui-même ou sa famille et, au prétexte de récompenser encore plus son vassal, lui confier une province à conquérir encore plus lointaine. Akechi Mitsuhide a pu se sentir mal récompensé de ses services et de ses luttes constantes. La crainte d’une purge ou la fatigue entraînée par la pression militaire constante exigée par Nobunaga ont pu jouer aussi un rôle dans le retournement d’Akechi Mitsuhide. Au final, dans l’état actuel des études les chercheurs privilégient des causes multiples au premier rang desquels le désir de restaurer la dynastie Ashikaga ainsi que la volonté de se venger des injures publiques infligées par Nobunaga. Rien ne permet cependant de s’arrêter sur ces raisons et le mystère ne sera probablement jamais levé, à moins d’une nouvelle lettre de Mitsuhide encore plus claire.

Y-a-t-il eu complot?

Il reste un détail qui trouble les amateurs de la période des guerres civiles. C’est de savoir si Akechi Mitsuhide a lancé son coup seul ou s’il a été aidé par des complices. Cette question est dirigée vers un coupable d’office souvent mentionné, Hashiba Hideyoshi, futur seigneur du Japon sous le nom de Toyotomi Hideyoshi. Aucun lien direct n’a jamais été établi entre Mitsuhide et Hideyoshi mais les coïncidences sont troublantes. Mitsuhide et Hideyoshi étaient deux généraux de Nobunaga à part du reste car l’un n’était pas un vassal des Oda à l’origine et l’autre était carrément un fils de paysan promu par la faveur de Nobunaga. Ils ne disposaient que de peu d’alliés parmi leurs camarades vassaux des Oda et ils semblent avoir été aux prises avec des rivalités. Hors pourquoi Nobunaga logeait-il avec une suite légère à Honnôji le 21 juin 1582 ? Pour répondre à l’appel au secours d’Hideyoshi qui demandait des renforts pour vaincre les Môri dans l’Ouest. Pour cette même raison l’armée de Mitsuhide a pu se déplacer sans éveiller de soupçons jusqu’au cœur de Kyôto, devant ensuite poursuivre ensuite vers l’Ouest. En temps normal il aurait été difficile de fixer de déterminer un lieu et un moment où Nobunaga serait vulnérable. De plus, immédiatement après le coup d’Etat, Mitsuhide lança un appel aux vassaux des Oda pour se rallier à lui, cet appel fut notamment envoyé à Hideyoshi, ensuite Mitsuhide attendit, sûr de son bon droit et apparemment sûr d’obtenir les soutiens qu’il espérait. Ce qu’il vit arriver ce fut l’armée d’Hideyoshi revenue de l’Ouest, récupérant au passage un des fils survivants de Nobunaga, prête à combattre. Mais n’était-il pas justement embourbé face aux Môri ? Comment a-t-il fait pour faire une paix éclair avec ceux-ci et avoir une armée prêtre à marcher ? Le timing est surprenant puisque Hideyoshi reçoit la nouvelle de la mort de Nobunaga au moins une journée entière après le 21 juin, il conclut la paix en deux jours et immédiatement part avec son armée pour la fameuse retraite du San’in, cinq journées de marches forcées (une moyenne de 40 kilomètres par jour) pour arriver sur place le 29 juin, le 2 juillet la bataille de Yamazaki donnait la victoire à Hideyoshi, vassal fidèle vengeur de son maître.

Si on cherche à qui a finalement profiter l’incident d’Honnhô-ji, ont peut difficilement écarte Toyotomi Hideyoshi qui accapara la vassalité des Oda à son profit et gouverna le Japon jusqu’en 1598.

Ce récit laisse flotter des soupçons contre Hideyoshi.

Cependant en y regardant de plus près on peut comprendre comment cet enchaînement de bonnes chances a pu se mettre en place. Les spécialistes de la période considèrent qu’Hideyoshi n’était en effet pas embourbé dans sa guerre et qu’au contraire celle-ci était pratiquement gagnée. Pourquoi l’appel à Nobunaga alors ? Comme noté auparavant Hideyoshi était un des généraux préférés de Nobunaga et il avait été récompensé à la mesure de ses exploits. Cette faveur flagrante accordée à un fils de paysans irritait un grande nombre de vassaux historiques parmi lesquels Shibata Katsuie. Il n’est pas impossible qu’Hideyoshi ait souhaité apaiser ses rivaux, au lieu de signer lui-même la paix et en recevoir tout le crédit il était devenu préférable de faire profil bas et demander à Nobunaga de venir récolter les lauriers contre le puissant clan Môri. Cette concession ne coûtait rien, Nobunaga sachant pertinemment qui avait fait le travail. Le 21 juin, Hideyoshi attendait donc Nobunaga pour conclure la paix déjà négociée et son armée devait déjà être prête à bouger, Nobunaga n’aimant pas attendre. L’idée d’une coopération avec Mitsuhide, et d’une trahison successive, ne tient pas compte aussi de l’appel envoyé par Mitsuhide aux Môri pour les informer de son acte et leur demander d’agir immédiatement contre Hideyoshi. La lettre fut, aux dires d’Hideyoshi, interceptée, révélant au passage le coup d’Etat à Hideyoshi avant tous les autres généraux des Oda. La capacité d’Hideyoshi à faire parcourir de longues distances à son armée peut ensuite tenir à ses capacités de chef et d’organisateur disposant d’une bonne logistique. Son armée arriva tout de même épuisée et en plusieurs morceaux face aux Akechi, mais ils bénéficiaient heureusement d’une nette supériorité numérique. Enfin, si complot il y avait eu, Mitsuhide aurait sans doute informé ses plus proches alliés comme les Hosokawa pour qu’ils se tiennent prêts à intervenir et commencer à rallier les mécontents. Ce que l’on observe c’est que même les Hosokawa, pourtant alliés par le sang, désavouèrent Mitsuhide après son coup d’Etat. On voit aussi Mitsuhide envoyer son appel dans lequel, comme le montre la lettre découverte en 2017, il doit plaider, justifier et négocier avec de potentiels alliés qui détestaient pourtant le défunt Nobunaga. En fin de compte Mitsuhide se retrouva seul lors de la bataille de Yamazaki, sans alliés, sans complices, son armée de 10 000 hommes affrontant l’armée d’Hideyoshi au moins deux fois plus nombreuse.

La bataille de Yamazaki fonda le droit d’Hideyoshi, en tant que vengeur, de prétendre à succéder à Nobunaga.

La conclusion logique est celle de l’opportunisme. Akechi Mitsuhide avait des griefs contre son seigneur et attendit le bon moment pour régler ses comptes. Ce bon moment arriva avec l’ordre de marcher contre le Môri et la réalisation que son armée se trouverait à quelques heures de marche d’un Oda Nobunaga sans défense. La tentation fut la plus forte et lors d’une réunion poétique avec ses propres vassaux le 20 juin au soir, Akechi Mitsuhide annonça avec détermination : « Teki wa Honnôji ni ari ». L’ennemi est au Honnô-ji, ses vassaux n’étaient pas eux-mêmes au courant mais approuvèrent ! Akechi Mitsuhide joua le tout pour le tout, tenta de bluffer sur ses soutiens mais fut finalement pris de court par Hideyoshi et vaincu.

Mitsuhide est passé dans la mémoire collective japonaise comme un traître pour l’honneur, à l’image de Brutus poignardant César. Son acte dramatique est encore aujourd’hui constamment revisité en films, romans ou mangas avec de nouvelles raisons toujours plus romanesques ou de sombres complots permettant d’expliquer comme une puissance comme Oda Nobunaga a pu être vaincu brutalement et sa postérité effacée en une nuit. C’est le ressort des théories du complot actuelle : tenter d’expliquer rationnellement un évènement incroyable, les théories autour de l’assassinat du président Kennedy fonctionnent sur le même principe. L’incident du Honnô-ji est pourtant survenu et il s’agit en fin de compte du témoignage de l’instabilité et de l’art de la guerre du Japon des guerres civiles, le Sengoku Jidai. En 2020, le Taiga Drama (série historique annuelle au Japon) a été consacré à la vie d’Akechi Mitsuhide dans la veine de sa réhabilitation, quelle nouvelle explication fascinante adopteront cette fois-ci les scénaristes ? 

Le Taiga Drama de 2020, Kirin ga Kuru, fut centré sur la vie de Mitsuhide en remplissant largement les vides de sa biographie avec toutes les anecdotes et ajouts romanesques produits durant l’épooque Edo.
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