Amakusa Shirô, le saint de la révolte de Shimabara

Le 12 avril 1638 les autorités du shogun Tokugawa Iemitsu exécutèrent un garçon de 17 ans, Amakusa Shirô avant d’exposer sa tête à Nagasaki comme avertissement. Malgré sa jeunesse Amakusa Shirô était accusé d’avoir animé et dirigé une large révolte des paysans chrétiens de Shimabara, de s’être emparé du château seigneurial, d’avoir conspiré avec les étrangers et d’avoir résisté aux troupes du shôgun. La révolte de Shimabara fut le plus important conflit de toute l’époque Edo, le seul à avoir nécessité de réunir une véritable armée, plus de 20 ans après la dernière guerre civile notable. Cette révolte est restée dans les mémoires comme le dernier sursaut des chrétiens japonais face aux persécutions shogunales, évidemment il y a bien plus que cela.  

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Une révolte pour le seigneur? Pour la justice ou pour dieu?

Il y a une raison pour laquelle cette révolte éclata précisément à Shimabara et pas ailleurs. Le domaine de Shimabara comptait une forte communauté chrétienne composée de paysans, de pêcheurs mais aussi de samurais. C’est parce que la province était autrefois dirigée par les clans Arima et Konishi. Arima Harunobu était un des principaux daimyôs chrétiens et pour cette raison il avait été évincé de sa province par Tokugawa Ieyasu en 1612 (dansnune affaire qui provoqua aussi l’expulsion des Jésuites). Konishi Yukinaga était aussi chrétien mais il était surtout un partisan des Toyotomi. Il avait fait partie des vaincus de la bataille de Sekigahara en 1600 et avait été exécuté pour cela. Shimabara était une province hostile aux Tokugawa, qui avait beaucoup perdu sous leur férule et dont les habitants étaient peu disposés à leur obéir. Les Arima et Konishi avaient été remplacés par les Matsukura et les Terasawa, tous deux étrangers au Kyûshû et parachutés sur place par les Tokugawa en récompense de leurs services et pour s’assurer de la fidélité de ces domaines. Les vassaux des Konishi, déchus de leur statut étaient devenus des rônins, des samurais sans maître, la plupart des vassaux des Arima avaient suivis leur seigneur en exil mais un certain nombre avaient été abandonnés sur place. Les rônins représentaient alors le principal problème de sécurité intérieure pour les Tokugawa. Avec la fin des guerres civiles du Sengoku Jidai un grand nombre de clans avaient disparu, vaincu ou dépossédé, leurs vassaux avaient été dispersés. Durant le Sengoku Jidai ces anciens vassaux auraient retrouvé une place auprès d’un autre seigneur dans un contexte de guerre permanente mais avec l’avènement du shogunat Tokugawa tout avait changé. La paix étant instaurée et maintenue, les daimyôs durent réduire leurs armées et ne prenaient plus personne à leur service, surtout pas d’anciens vassaux de clans disgraciés dont la fidélité restait douteuse et dont la présence pourrait être jugée suspecte par le shogun. La province de Shimabara comptait donc un grand nombre d’anciens samurais désœuvrés, amers et hostiles aux nouveaux seigneurs. Amakusa Shirô était lui-même fils d’un ancien vassal des Konishi, comme la plupart des autres chefs de la révolte, ainsi Môri Soîken avait combattu les Tokugawa durant le siège du château d’Ôsaka.

Statue de bois de Matsukura Shigemasa, véritable tyran du domaine de Shimabara, grand taxateur et persécuteur. Il fut dit-on empoisonné par le shogunat qui desapprouvait ses méthodes vouloir le punir publiquement. Source image : wikipedia.

Ils n’étaient pas les seuls mécontents, les paysans, incluant un nombre imprécis de chrétiens, haïssaient leurs nouveaux seigneurs. Matsukura Shigemasa puis son fils Katsuie étaient des étrangers mais c’était aussi des courtisans des Tokugawa. Le 3e shogun Tokugawa Iemitsu, prenant la suite de son père et de son grand-père menait une politique de concentration du pouvoir, sous son règne plusieurs daimyôs furent déchus tandis que les autres devaient se plier aux nouvelles règles de l’autorité shogunale, des courtisans comme Matsukura Katsuie étaient au contraire récompensés pour leur zèle. Katsuie était en particulier impliqué dans de grands projets comme l’extension du château d’Edo et avait donc de gros besoins financiers. Il couvrit ces besoins en pressurant de taxes les communautés de sa province, ils étaient après tout des vaincus dont il avait récupéré les terres et avec qui il ne partageait aucun lien. Katsuie taxa lourdement les habitants mais aussi développa un système contraignant de corvée pour mener la construction du château de Shimabara à moindre frais. Il était aussi connu pour ses méthodes expéditives, les récits locaux gardent en mémoire qu’il fit revêtir aux mauvais payeurs des manteaux de paille auxquels il mit le feu. Ajoutons à cela que, pour plaire à l’hostilité du shogun envers les chrétiens, il mena des persécutions religieuses bien plus poussées que dans les provinces voisines. C’est à Matsukura Shigemasa que l’on doit les récits de chrétiens jetés dans la caldeira du volcan Unzen ou bouillis vifs.

Amakusa Shiro tel que dépeint au XIXe siècle. Le visage est couvert et nous navons pas de portait de lui mais la pose est celle du commandant militaire. On ne peut voir aucun symbole chrétien, cette dimension du personnage est alors occultée. Source image : wikipedia.

On peut voir émerger trois causes à la révoltes de Shimabara : le mécontentement des nombreux rônins causé par le shogunat, le mécontentement des paysans face aux exactions de leur seigneur et le mécontentement religieux de ces deux groupes qui s’identifiaient comme chrétiens, avaient la nostalgie de leurs anciens seigneurs chrétiens et se trouvaient en but aux persécutions.

La révolte

Le Japon avait une longue tradition des révoltes populaires contre les samurais. Les XV-XVIe siècles avaient vu émerger des Ikki, des ligues jurées réunissant généralement les petits samurais aux paysans locaux dans la défense de leurs intérêts communs. Ces ligues étaient parvenues à expulser leurs daimyôs et à tenir en échec les attaques sur de longues périodes. Cette époque était cependant révolue depuis Oda Nobunaga, lorsque les contre-pouvoirs locaux avaient été progressivement éliminés. Les Tokugawa eux-mêmes ne toléraient plus de telles organisations rivalisant avec l’autorité des samurais. La révolte de Shimabara reprend certaines de ces traditions et elle est parfois nommée Shimabara-Amakusa Ikki en japonais. Elle commença alors que paysans et rônins se réunirent en secret pour débattre, juger de la situation et préparer leurs plans. Cette connivence entre paysans et guerriers déchus explique que la révolte de Shimabara ne fut pas une simple révolte paysanne, celles-ci étaient généralement improvisées, très violentes et éphémères. Paysans et samurais avaient plus en commun que ce que l’on pourrait penser, ils partageaient une même foi (même si des non-chrétiens étaient aussi présents), une même identité en tant qu’ancien sujets et vassaux de seigneurs traditionnels et leurs conditions de vie étaient tout aussi difficiles, un rônin sans ressource était bien moins loti qu’un paysans qui disposait quand même d’un moyen de subsistance.   

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Le 17 décembre 1637, la révolte éclata avec l’assassinat du percepteur de taxes Hayashi Hyôzaemon. Dans le même temps les rônins de la province chassèrent les officiers des Matsukura, pillant les magasins d’armes. Le groupe originel de rebelles fut rapidement rejoints par les paysans et rônins des zones contrôlées et constituèrent rapidement une armée de plus de 30 000 hommes. Cette révolte n’avait pas à ce moment de chef unique, plutôt un groupe de guerriers expérimentés qui prenaient les décisions collégialement avec l’accord des principales familles paysannes, comme cela se voyait souvent dans les Ikki. La révolte elle-même fut impressionnante et violente : le château de Hara (ancien siège des Arima) fut pris par une armée organisée tandis que des temples bouddhistes furent brulés et leurs statues détruites. Cet acte acte relevait autant de l’iconoclasme chrétien que de la fureur paysanne contre les temples, grands propriétaires terriens. En dehors de ces premiers succès la révolte échoua cependant à se propager, les châteaux du clan Terasawa à Tomioka et Hondo furent assiégés mais rapidement les clans voisins envoyèrent des troupes pour débloquer les châteaux et repousser les rebelles. Une autre tentative visant directement Matsukura Katsuie au château de Shimabara échoua. Il est intéressant de noter que malgré la dimension chrétienne que l’on donne à la révolte, les autres communautés chrétiennes présentes ailleurs, Nagasaki ou Hirado par exemple, ne suivirent pas le mouvement, jugé purement local. Les rebelles avaient l’avantage d’un terrain très enclavé qu’ils pouvaient défendre, ils durent cependant se replier sur le château de Hara et ne firent plus d’incursions contre leurs adversaires. Le château lui-même était en grande partie abandonné et démantelé et dut être fortifié en urgence, il accueillit aussi une importante population de paysans en fuite comptant de nombreuses femmes, vieillards en enfants. Quels étaient les projets des rebelles ? La question est difficile puisque nous n’avons pas de témoignage venant de leurs rangs. Les autorités shogunales prétendirent ensuite qu’ils firent appel aux marchands portugais pour être ravitaillés, ils auraient demandé l’envoi d’une armée de secours en promettant leurs terres au roi étranger. Cette affirmation est sans doute une invention, les marchands portugais étaient loin d’être capables de ravitailler une armée assiégée ou même de promettre une quelconque intervention, en fait ils ne se mêlèrent absolument pas de la révolte.

Vue aérienne des ruines du château de Hara où se déroula l’essentiel de l’action lors de la révolte de Shimabara. Source Image : Japan Travel

Le shogunat réagit rapidement à la révolte par l’intermédiaire des fudai daimyôs (vassaux des Tokugawa) du Kyûshû. Shimabara n’était pas le seul endroit où les Tokugawa avaient installé des clans fidèles venant d’autres régions. Un contingent de près de 125 000 hommes fut assemblé, il incluait des troupes du clan Hosokawa (parmi lesquels le fameux Miyamoto Musashi), Kuroda, Itakura et même, ironie du sort, les Arima. Ces derniers furent contraints de participer depuis leur fief d’exil en envoyant 3000 guerriers qui durent combattre des rebelles qui avaient été parfois d’anciens compagnons. Le shogunat s’assura aussi la participation des marchands hollandais de la Compagnie des Indes Orientales, ils fournirent la poudre, les canons et la participation d’un navire qui bombarda le château de Hara depuis la mer.

Plan du siège du chateau de Hara. On peut noter la présence des navires hollandais en bas au centre. Les campements des différentes familles constituant l’armée shogunale sont représentés par les bannières de chacun. On peut aussi constater que le château de Hara comptait peu de bâtiments au moment du siège. La partie noire correspond sans doute à l’endroit des principaux combats. Source image : wikipedia.

C’est pendant le long bombardement et siège du château que la figure d’Amakusa Shirô émergea parmi les rebelles. Amakusa n’était pas un des chefs rebelles, il n’avait que 16 ans quand la révolte débuta, mais il avait pris un fort ascendant sur les paysans en les motivant. On a beaucoup brodé sur le personnage, lui attribuant des visions mystiques et des miracles, il garda d’ailleurs l’aura d’un saint parmi les chrétiens cachés du Japon mais dans les faits on sait peu de choses sur lui. Nous pouvons constater qu’il devint l’âme de la résistance du château à défaut d’en être réellement le commandant militaire. Il contribua surtout à maintenir la mobilisation de rebelles qui menèrent une résistance farouche, bien que désespérée du château. Le château lui-même n’avait pas beaucoup de bâtiments et les bombardements ne détruisirent pas grand-chose, il fallut recourrir à des assauts durant lesquels le daimyô Itakura Shigemasa fut tué. Musashi Miyamoto lui-même fut gravement blessé par une pierre lancée par un paysan, un comble pour le plus grand maître d’arme de son temps. Ce fut le manque de provisions et de munitions qui causa la chute du château. Le 4 avril 1638, les rebelles tentèrent une sortie mais furent repoussés, les prisonniers révélèrent l’état de faiblesse des défenseurs. Les anecdotes sur la révolte mentionnent un traître, Yamada Emosaku, ayant livré le château mais de ce que l’on sait, il tomba après avoir été pris d’assaut le 12 avril 1638. C’est ce jour qu’Amakusa Shirô fut pris et exécuté, les derniers défenseurs résistèrent jusqu’au 15 avril. La révolte avait duré 4 mois, causé la mort de 27 000 rebelles et de presque autant de samurais venus les soumettre dont plusieurs commandants. Ce fut un conflit sanglant, même selon les critères du Sengoku Jidai.

Détail du paravent illustrant la prise du château d’Hara. On peut voir les samurai combattre les rônins au pied des murs. Le haut des murs est tenu par des paysans armés. Les fortifications consistaient surtout en palissades de bois improvisées, sans bâtiments en dur. Les douves n’avaient pas pu être restaurées avant le siège. Source image : christian-nagasaki

La justice des Tokugawa

La totalité des défenseurs du château furent tués ou exécutés, c’était une réponse à leur défense acharnée mais aussi à leur statut : des samurais de plein droit se seraient vus offrir de se suicider ou de se rendre mais les rebelles n’étaient que des paysans et des guerriers déchus. De la même manière les corps furent enterrés sans cérémonie et contrairement aux habitudes pour les samurais les têtes ne furent pas lavées et enterrées à part. L’ordre devait être restauré dans la province rebelle, cela impliqua de restaurer la justice telle que conçue dans l’ordre confucéen des Tokugawa : Matsukura Katsuie et son fils furent jugés responsables de la révolte par leur politique, ils furent exécutés à Edo, contrairement à l’habitude il ne leur fut pas offert de se suicider honorablement. Ce fut la seule exécution d’un daimyô de toute la période Edo. Le domaine des Matsukura fut donné à Kôriki Tadafusa. Tadafusa était un bon administrateur, face aux pertes humaines connue par son nouveau domaine il entreprit une politique de colonisation, repeuplant les terres détruites par des paysans recrutés dans tout le Japon. Il promulgua des exemptions de taxes et amnistia les rebelles survivants. En une génération Shimabara redevint prospère mais le souvenir de la guerre continua à hanter les mémoires locales et encore aujourd’hui on peut y distinguer une mosaïque de dialectes et de traditions reflétant le repeuplement des villages abandonnés.

Le shogun Tokugawa Iemitsu. Source image : samurai world.

Le gouvernement de Tokugawa Iemitsu sortit renforcé de cette révolte, il avait prouvé sa capacité à maintenir la paix et à mobiliser une forte armée dans les recoins les plus éloignés du pays. Iemitsu, en punissant Matsukura Katsuie, avait aussi démontré être un dirigeant juste envers ceux qui restaient fidèles, en reconnaisant les abus de son vassal il avait restauré l’ordre et la confiance. La révolte fut aussi l’occasion d’approfondir les politiques déjà en cours du shogun, les marchands portugais furent définitivement expulsés car jugés suspects et seuls les Hollandais furent autorisés à rester. Ces derniers se virent attribuer le comptoir portugais à Nagasaki, ils déménagèrent depuis Hirado et s’installèrent sur l’ilot artificiel de Dejima. Ce fut la dernière étape de la politique de fermeture du Japon, le Sakoku, qui était déjà en cours depuis 1633. A partir de 1639, le Japon devint une nation recluse interdisant les entrées mais aussi les départs. Les Portugais ne prirent pas ces décisions au sérieux et les navires envoyés en 1640 pour commercer furent incendiés et 61 marins furent exécutés. Cette politique de fermeture allait devenir la pierre angulaire du régime des Tokugawa et perdura jusqu’en 1853. La politique de persécution des chrétiens était déjà devenue systématique depuis 1612-1614 avec l’expulsion des Jésuites. Le shogunat recherchait déjà activement les chrétiens cachés mais la révolte de Shimabara fut pour les autorités le moyen de confirmer publiquement leur opinion que les chrétiens étaient par nature des sujets déloyaux. L’intervention supposée des Portugais fut érigée en exemple de cette déloyauté. Paradoxalement l’Eglise catholique elle-même ne considèra pas les évènements de Shimabara comme une révolte religieuse. L’Eglise a élevé au rang de martyrs de nombreux japonais chrétiens exécutés à la même époque mais pas les rebelles de Shimabara, Amakusa Shirô lui-même est considéré au mieux comme un exalté.

Bannière supposée des rebelles de Shimabara, particulièrement identifiée comme la bannière personnelle d’Amakusa Shirô. Les rebelles pouvaient difficilement renier leurs liens avec les prêtres jésuites qui avaient importer l’art religieux européen. Source image : wikipedia.

Dans les livres d’histoire japonaise la révolte de Shimabara est plus considérée comme une révolte paysanne impliquant des chrétiens que d’une révolte religieuse. Elle fut en partie une révolte chrétienne contre des persécutions, elle fut surtout une révolte paysanne contre les exactions d’un mauvais daimyô. Elle fut enfin le dernier soubresaut du Sengoku Jidai et des conséquences de l’avènement des Tokugawa avec la remise en ordre de la société et le déclin du danger des rônins. Pendant les deux siècles suivant le Japon Edo allait connaître une paix imposée, la plus longue de toute l’histoire du pays.

A lire : Stephen Turnbull, 1998, The Kakure Kirishitan of Japan: A Study of Their Development, Beliefs and Rituals to the Present Day.

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