Quelques repères : l’époque Muromachi (1336-1573)

L’époque Muromachi est souvent une période mal aimée des amateurs d’histoire, c’est une période confuse de guerres civiles parfois difficiles à retracer qui apparaît parfois comme une véritable anarchie féodale, souvent seule sa partie finale, le célèbre Sengoku Jidai et ses héros est véritablement connue. La période correspond presque entièrement à dynastie des shôguns Ashikaga qui, aux yeux de l’historiographie n’ont pas bénéficié du même prestige que les Minamoto ou plus tard les Tokugawa. Si on y regarde de plus près, quels repères chronologiques pourraient nous aider à donner du sens à ses évènements marquants? Mis en parallèle avec l’histoire française nous pouvons aussi replacer ces évolutions dans un contexte plus général qui nous est familier et établir quelques points de comparaison.

Mon de la dynastie Ashikaga

C’est par choix personnel que la comparaison entre les chronologies françaises et japonaises se fait sur la base des dates de règnes des rois et shôguns. Ce choix n’est pas forcément le plus justifié, surtout si on garde en tête l’impuissance de nombreux shôguns Ashikaga, il permet cependant de découper l’époque en périodes ayant leur cohérence (l’esprit du règne pour ainsi dire). Attention : les dates des shôguns Ashikaga ne sont que leurs dates de règne. Plusieurs d’entre eux ont abdiqué tout en continuant à diriger tandis que d’autres se sont retrouvés sous la coupe de conseillers ou de seigneurs influents. Nous verrons aussi que les querelles de succession nombreuses chez les Ashikaga ont permis à certains shôguns, comme Ashikaga Yoshitane, de reprendre le pouvoir après avoir été déposé.

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L’instauration du shogunat dans le chaos (1336-1367)

Ashikaga Takauji

Une des raisons qui font que les Ashikaga conservent une image négative dans la mémoire japonaise tient en partie à la manière dont est née la dynastie. Les Minamoto et Tokugawa s’étaient imposés face à leurs rivaux respectifs tandis que les Ashikaga s’imposèrent en prenant le pouvoir des mains de l’empereur. En 1333, le ralliement d’Ashikaga Takauji et Nitta Yoshisada avait permis à l’empereur Go-Daigo de s’imposer comme souverain régnant dans ce qu’on a appelé la restauration de l’ère Kenmu. Trois années plus tard l’empereur était parvenu à s’aliéner ses soutiens par une série de mauvaises décisions et Ashikaga Takauji s’imposa comme maître du pays après sa victoire à la bataille de Minatogawa, complétée en 1338 par le titre de shôgun. De cette manière depuis la restauration Meiji au XIXe siècle les Ashikaga ont été taxés de trahison, les statues des shôguns Ashikaga conservées au temple Tôji-in de Kyôto furent même symboliquement décapitées. Cette prise du pouvoir est restée incomplète avec la fuite de l’empereur Go-Daigo qui recréa une cour impériale parallèle à Yoshino opposée à la lignée soutenue par les Ashikaga à Kyôto (dont les empereurs contemporains descendent). Commença alors la période de la Cour du Sud (Nan) et du Nord (Hoku), le Namboku-chô qui dura jusqu’en 1392.

Ashikaga Takauji et son fils Ashikaga Yoshiakira furent incapables de mettre fin à cette situation de guerre civile larvée pour plusieurs raisons : le temps des récoltes limitait les activités guerrières et de nombreux petits conflits entre guerriers locaux empêchaient la réunion de grandes armées. L’époque n’était plus à la hiérarchie ordonnée des Minamoto mais à celle des groupements de guerriers aux fidélités mouvantes. Comme le disait alors Kô no Moronao, le principal conseiller de Takauji : « Si tu veux te tailler un fief, prends-le dans le domaine voisin ». Les guerres privées se multipliaient alors avec des conflits à l’intérieur des familles et entre puissances locales pour se créer un domaine en propre. Les gouverneurs shûgo n’étaient d’ailleurs pas en reste en confisquant les terres des domaines de la noblesse de cour, avec le consentement du shogunat ils purent annexer la moitié des domaines nobles. Ces nouveaux domaines des shûgo, bien plus vastes allaient en faire des shûgo-daimyos aux compétences bien plus autonomes, entamant e morcellage du pays. Il ne faut d’ailleurs pas imaginer la division entre les deux cours comme celle de deux zones séparées par une ligne de front, Kyôto et Yoshino n’étaient pas très éloignées l’une de l’autre. Il s’agissait plutôt d’une division en tâches de léopard où les zones contrôlées dépendaient des fidélités mouvantes au fil des chevauchées ravageant le pays, le propre frère de Takauji, Ashikaga Tadayoshi, se rallia à la cour du Sud après avoir été le principal soutien de son frère. Les Minamoto disposaient d’une hiérarchie féodale stricte mais les Ashikaga devaient imposer leur volonté sur un réseau de gouverneurs shûgo disposant de leurs propres vassaux et de terres dispersées sur plusieurs provinces. Le régime des Ashikaga n’a jamais été celui d’un pouvoir central fort, plutôt celui d’une anarchie féodale dépendant des fidélités personnelles, pour cette raison les Ashikaga se devaient de résider à Kyôto pour pouvoir surveiller la ville et utilisèrent une branche cadette pour servir de vice-shôgun (kanrei) à Kamakura. Cela n’empêcha pas les Ashikaga de passer plusieurs fois près de la défaîte, ils perdirent plusieurs fois Kyôto en 1351 et 1361 avant de la reconquérir après avoir rassemblé leur vassalité une nouvelle fois. A la mort d’Ashikaga Yoshiakira la situation n’est pas reglée alors que commence le règne d’un shôgun enfant, Ashikaga Yoshimitsu.

En France : Cette période de guerre permanente trouve un parallèle en France avec le début de la Guerre de Cents Ans. Les règnes de Takauji et Yoshiakira correspondent presque aux règnes des deux premiers Valois : Philippe VI et Jean II. Cela correspond aussi à la période des grandes chevauchées anglaises dirigées par Edouard III ou son fils le Prince Noir. Les victoires anglaises plongèrent la France dans une situation de véritable anarchie féodale entre les exactions des compagnies de mercenaires ravageant les campagnes et les luttes entre les grands féodaux. L’influence prise par Charles le mauvais de Navarre sur la vassalité du roi de France montre que, comme au Japon, la fidélité des vassaux était déchirée entre différentes légitimités, dépendant en grande partie des intérêts personnels, en faveur d’un des camps revendiquant la couronne de France.

Le redressement par Ashikaga Yoshimitsu, (1367-1408)

Le Kinkaku-ji, pavillon d’or, est sans doute le symbole même du règne d’Ashikaga Yoshimitsu.

Ashikaga Yoshimitsu fait partie de ces personnages de l’histoire japonaise qui méritent un chapitre à eux seuls. Il recouvre en partie le règne de son fils après avoir abdiqué tout en continuant à exercer le pouvoir pendant 14 ans de 1494 à 1408. Son règne correspond au récit d’un redressement à la fois politique, militaire, culturel et international. Militairement le début du règne d’Ashikaga Yoshimitsu était déjà entré dans une période d’accalmie, les chevauchées se raréfient et la vassalité des Ashikaga se stabilise, renforcée par quelques ralliements de la part de partisans de la cour du Sud. Cet accalmie durant la minorité de Yoshimitsu est à mettre au compte du kanrei, vice-shôgun, Hosokawa Yoriyuki. Autour du jeune shôgun s’imposèrent un groupes de grands vassaux tels que les Hosokawa, Hatakeyama et Shiba. Le shogunat s’assura le contrôle direct du Japon central, la partie la plus riche du pays, et s’assura de la fidélité des shûgo-daimyôs en officialisant leurs usurpations de terres et en rendant leurs charges héréditaires, ce qu’elles étaient devenues dans les faits. Pour la première fois se constituaient des domaines guerriers disposant d’une autonomie et de leur propre vassalité. Le Japon qui se met alors en place ressemble plus à notre idée des seigneuries féodales. La cour et la noblesse, qui conservaient encore une influence économique et sociale, voient leur pouvoir et leur richesse décroître à mesure que le contrôle des guerriers devient plus universel. C’est en partie ce déclin et l’effacement de l’influence de la cour et de l’empereur qui expliquent que Yoshimitsu, majeur à partir de 1374, parvint à négocier pacifiquement la soumission de la cour du Sud et la réunification du pays en 1392. Le shogunat était alors à la tête d’un réseau de grands féodaux disposant de leurs propres vassalités et reconnaissant la primauté des Ashikaga, le clan le plus puissant contôlant les richesses et le commerce sur le Japon central. Yoshimitsu adulte fut assez fort pour imposer un équilibre entre les grands vassaux shûgo, divisant de manière équilibrée les charges du gouvernement et faisant fonction d’arbitre des querelles. Le principal risque fut de garder sous contrôle la branche cadette des Ashikaga qui avait été installée à Kamakura et gouvernait de manière héréditaire. Un bref conflit, la guerre d’Ôei éclata en 1399 mais se termina rapidement en faveur du shôgun, les vice-shôgun de Kamakura allaient par la suite être trop affaiblis par les luttes internes pour représenter une menace.

Une des nouveautés du règne de Yoshimitsu fut son intérêt pour l’étranger : afin de s’assurer d’énormes profits par le produit des taxes il chercha a établir des relations durables avec la Chine des Ming. L’empire du Milieu ne connaissait le Japon que par ses pirates Wako qui ravageaient ses côtes et les ambassades de Yoshimitsu sonnaient comme une promesse de restaurer la paix et le commerce sur les mers. Entre 1373 et 1406 plusieurs ambassades furent envoyées en Chine et culminèrent avec la reconnaissance d’Ashikaga Yoshimitsu comme Nippon Koku-ô, « Roi du Japon », qui le faisait officiellement entrer dans le système diplomatique chinois et permettait d’accéder aux ports chinois. Les richesses nées du commerce international, les bonne récolte et le retour des rentrées régulières des taxes rendit le shôgunat riche et finança la politique somptuaire du shôgun : la construction du palais de Muromachi et de ce qui allait devenir le Pavillon d’or démontraient cette richesse, le contrôle des vassaux et la sécurité retrouvée de Kyôto. En 1481 Yoshimitsu devient le premier guerrier à obtenir l’honneur de recevoir l’empereur Go-En’Yu dans sa demeure, un honneur qui valait reconnaissance absolue de son pouvoir. Yoshimitsu pouvait offrir son mécénat aux artistes comme Zeami, le fondateur du théâtre Nô, dans une culture faisant la fusion entre la culture des guerriers et celle de la court, qui lui auraient valu en Europe le surnom de « Magnifique ». Le règne de Yoshimitsu portait en soi les germes d’un absolutisme qui voulait imposer un pouvoir central fort et reconnu à l’extérieur, durant la crise finale de son règne en 1408, il chercha à se faire attribuer un titre équivalent à celui d’empereur retiré, la mort mis à cette marche vers un contrôle accru.

En France : la période du règne d’Ashikaga Yoshimitsu correspond en France aux règnes de Charles V et de son fils Charles VI. Ashikaga Yoshimitsu présente des similitudes avec Charles V par son habilité à réunir ses vassaux et maintenir un équilibre. Les deux ont bénéficié d’une accalmie militaire qui leur a permis de stabiliser leurs camps, de reconstituer leurs trésors par une fiscalité renforcée et finalement imposer leur autorité. Autant Yoshimitsu que Charles V avaient aussi conscience d’avoir besoin d’une propagande, mettant en scène la richesse et le pouvoir de leur règne. Après la mort de Charles V en 1380, le règne de Charles VI voit la tendance se renverser pour la France avec le renforcement des grandes familles féodales durant la régence et, à partir de 1392, avec le début de la folie du roi. Le royaume de France plonge alors dans une période de guerre civile entre les Bourguignons et les Armagnacs du duc d’Orléans.

Le bref apogée des Ashikaga (1408-1441)

L’assassinat du shôgun Yoshinori tel que représenté sur une estampe du XIXe siècle.

L’apogée des Ashikaga correspond en fait à la durée de l’héritage politique de Yoshimitsu et correspond au reste du règne d’Ashikaga Yoshimochi, le fils de Yoshimitsu resté dans l’ombre de son père, et de ses deux successeurs, le bref Ashikaga Yoshikazu et Ashikaga Yoshinori. Le règne de Yoshimochi représente une réaction par rapport au règne de son père, prenant enfin son indépendance, le nouveau shôgun dénonce la politique précédente, met fin aux ambassades vers la Chine et ne reprendra pas le titre royal qui avait été offert à son père. Il s’appuit beaucoup plus sur le service des principaux clans de shûgo en leur laissant plus de libertés mais voit aussi la résurgence des prétendants de la cour du Sud. Son règne est court puisqu’il s’achève en 1423 au profit de son fils Yoshikazu. Le jeune 5e shôgun des Ashikaga périt cependant deux ans plus tard forçant Yoshimochi à reprendre brièvement les rênes du gouvernement jusqu’en 1428. A sa mort il ne désigne pas d’héritier.

C’est une première crise de succession pour les Ashikaga alors que dans les familles de guerriers s’était finalement imposée la primogéniture. Le respect pour la dynastie permet alors une transition pacifique avec l’élection d’Ashikaga Yoshinori. Yoshinori n’était pas destiné à régner, ce frère de Yoshimochi était entré dans les ordres mais en 1429 le choix du successeur, pour éviter un conflit, avait été placé entre les mains du dieu Hachiman par le tirage au sort dans son sanctuaire d’un shôgun pris parmi les membres mâles vivants des Ashikaga. Yoshinori se fit le successeur en tout de la politique de Yoshimitsu. Il reprend les contacts avec la Chine par l’intermédiaire du royaume des Ryûkyû et restaure le commerce international au point de fonder en 1434 le Tosen-bûgyô, chargé d’assurer la sécurité dans les eaux japonaises avec une flotte et d’organiser les flottes marchandes partant groupées vers la Chine avec des bénéfices astronomiques pour le shogunat sous forme de taxes. Yoshinori laisse aussi l’image d’un véritable dictateur dans ses relations avec les clans guerriers sur lesquels il impose une autorité judiciaire et intervient dans les querelles de succession. Lorsque son cousin Ashikaga Mochiuji de Kamakura se révolte en 1438 la réaction du shogunat fut rapide et brutale avec la défaîte du rebelle et son suicide. Yoshinori, doté d’une garde personnelle rapprochée a été capable d’imposer un pouvoir absolu mais uniquement pour courte durée puisqu’il est assassiné par Akamatsu Noriyasu en 1441 lors d’une représentation de théâtre Nô. Dans la panique le corps de Yoshinori resta là où il était tombé, amplifiant le choc qui allait détruire le prestige de la dynastie. Sous le règne de Yoshinori commence aussi à apparaître les caractéristiques de la période suivante avec de véritables jacqueries dans le Yamashiro en 1428, 1431 et 1441, suffisamment puissantes pour chasser les guerriers et imposer l’abolition des dettes au shogunat.

En France : Les règnes de Yoshimochi et Yoshikazu correspondent exactement au pire de la Guerre de Cents Ans en France avec la victoire d’Henri V à Azincourt en 1415 et la mainmise sur le royaume qui suivit le traité de Troyes. Entre jacqueries, compagnies d’écorcheurs et guerre civile la fin du règne de Charles VI et le début de celui de Charles VII représente une catastrophe. En 1429-1430, l’année du tous les miracles avec l’épopée de Jean d’Arc voit le début d’un retournement de situation et le poitn de départ de la reconquête de Charles VII qui avait lui aussi comme objectif final le renfrocement d’une autorité royale centrale incontestée.

Du déclin à la catastrophe (1441-1491)

Le Ginkaku-ji, pavillon d’argent, fut le refuge du shôgun Yoshimasa loin des luttes politiques de Kyôto dont il se désintéressait au profit des arts.

Après l’assassinat d’Ashikaga Yoshinori le prestige de la dynastie fut gravement touché, d’autant plus que la punition des coupables avait été assurée par le clan Yamana plutôt que par les autorités à Kyôto. La succession passa brièvement à un enfant, Ashikaga Yoshikatsu de 1441 à 1443, qui ne survécut pas, pour ensuite être assumée par un autre fils de Yoshinori, Ashikaga Yoshinari (mais il est plus connu par son nom tardif de Yoshimasa et nous le nommerons ainsi). Du fait de sa minorité Yoshimasa ne fut pas nommé shôgun immédiatement mais seulement en 1449. Pendant les 6 années d’interègne les affaires furent gérée par le kanrei Hosokawa Katsumoto qui allait rester ensuite la grande puissance du règne. Les deux minorités successives rompent définitivement le système mis en place par Yoshimitsu. Le shôgun était jusqu’alors un arbitre vigilant des équilibres entre shûgo-daimyôs, capable éventuellement d’abbaisser les plus ambitieux, il devient désormais le jouet dans les luttes pour le gouvernement entre les grandes familles : les Hosokawa s’opposent aux Yamana, qui craignent les Hatakeyama, qui se méfient des Hino (dont Hino Tomiko, épouse officielle de Yoshimasa). Toute la période allant de 1441 à 1465 est marquée par ces rivalités, Yoshimasa lui-même a été poussé à ne s’intéresser qu’aux arts et à laisser le gouvernement à d’autres. La neutralisation du shôgun s’accompagne aussi d’une instabilité chez les clans les plus puissants, les luttes de succession sont monnaies courantes, la règle était alors une succession indivise qui n’était pas justifiée par l’ordre de naissance mais uniquement par la faveur du père, les frères lésès pouvaient se sentir en droit de revendiquer pour eux le domaine avec l’aide de leurs propres vassaux. Le clan Shiba déclina pour cette raison après la querelle de 1466. Le clan Hatakeyama se divisa durablement dans une véritable guerre de succession à grande échelle en 1460 aux porte mêmes de Kyôto qui allait préfigurer les désastres de la guerre d’Ônin. Ce fut le cas à Kamakura où la branche cadette des Ashikaga se divisa entre deux lignées séparées et rivales (Koga Kubo et Horikoshi Kubo) avec l’intervention de leurs propres kanrei du clan Uesugi. La même plaie toucha la dynastie shogunale, Yoshimasa étnt resté sans enfants, il nomma en 1464 son frère Ashikaga Yoshimi comme successeur mais eu un fils, Ashikaga Yoshihisa, l’année suivante qui fut prestement reconnu comme héritier. Yoshimi, lésé, devint le point de ralliement des rivaux des Hino et des Yamana, cette dispute allait conduire directement à la guerre civile d’Ônin. A cela s’ajoute les famines à répétitions dont la principale en 1460 fut la cause de nouvelles jacqueries qui contribuent à affaiblir et discréditer un peu plus l’autorité centrale.

La guerre d’Ônin (1467-1477)

Scène de bataille durant la guerre d’Ônin

Les ingrédients cités plus haut sont à l’origine de la guerre : rivalités entre clans et querelles de succession. La guerre opposa principalement les deux clans qui se partageaient le pouvoir, les Hosokawa et Yamana dirigés par les deux patriarches : Hosokawa Katsumoto et Yamana Sôzen. Ces deux clans étaient des rivaux politiques mais aussi commerciaux, se disputant le contrôle du commercer avec la Chine à travers leurs ports respectifs de Hakata et Sakai. Le contexte est alors déjà très lourd avec les combats liés aux guerres de succession des Shiba et des Hatakeyama entraînant des destructions autour de Kyôto et sur lesquels le shôgun n’avait pas de prise. La querrelle de succession entre les partisans d’Ashikaga Yoshimi (les Hosokawa) et ceux d’Ashikaga Yoshihisa (Hino et Yamana). Les combats éclatèrent en 1467 dans Kyôto même, qui en l’espace d’une année d’attaques et de coups de mains, fut réduite à un champ de ruines. Yamana et Hosokawa possédaient des forces équilibrées et rapidement ils impliquèrent les autres clans de guerriers dans leur lutte, étendant les combats en dehors du Japon central. Le récit des guerres et des renversement est d’autant plus fastidieux qu’aucun camp ne semble avoir réellement eu d’autres objectifs que l’épuisement de l’adversaire, l’éparpillement des domaines de chaque clan empêchant aussi une lecture nette des zones d’influence. Kyôto resta le principal champ de bataille même après la mort naturelle de Katsumoto et Sôzen en 1473. Dans ce conflit le pouvoir central fut totalement absent, les Hosokawa et Yamana qui se le partageaient étaient en lutte et le shôgun Yoshimasa n’avait d’autre occupation que la poésie et les arts dans sa retraite du Pavillon d’argent. La guerre s’acheva officiellement en 1477 par un épuisement généralisé des combattants tandis que des guerres privées secondaires se poursuivaient entre clans rivaux pour leur propre compte dans les provinces. La querelle de succession des Ashikaga était apparemment résolue par l’abdication de Yoshimasa en 1473 et la nomination de Yoshihisa au rang de shôgun.

En vérité rien ne distingue la guerre d’Ônin des années « de paix » suivantes. Les conflits se poursuivent dans les provinces causés par la longue absence des shûgo occupés à guerroyer. Leurs représentants sur place, les shûgodai, ou plus simplement les barons rivaux Kokujin, cherchèrent à s’emparer du pouvoir dans les provinces pour leur propre compte tandis que plusieurs clans puissants devenaient le jouet de leurs vassaux les plus compétents. Les Yamana disparurent au profit des Oûchi dans l’Ouest du Japon. Les Hosokawa pourraient être considérés comme vainqueurs, ils ont toujours le contrôle du shogunat et du jeune Ashikaga Yoshihisa, mais ils sont eux aussi épuisés et débordés dans les provinces par leurs propres vassaux. En dehors des guerriers d’autres communautés s’arment et se défendent par leurs propres moyens. En 1485 les paysans du Yamashiro forment une ligue, un Ikki, pour expulser les guerriers des Hatakeyama occupés à lutter entre eux, ils maintiendront leur autonomie durant plusieurs années basées sur les paysans et les petits guerriers. Quelques années plus tard la province de Kôga forme une véritable commune qui durera pendant presque un siècle. Dans la province de Kaga les fidèles de la secte Jodo Shinshû s’arment et créent à leur tour une ligue, l’Ikko-Ikki, qui fut capable d’expulser le gouverneur local et créer le « domaine de Bouddha » libéré des guerriers et indépendant. L’Ikko-Ikki formera une véritable principauté ecclésiastique et un ordre militant qui sera l’une des principales puissances militaires du Japon central au XVIe siècle. Cette explosion des autonomies locales est très rapidement nommée le Gekokujo, le « monde à l’envers » où le subalterne renverse son supérieur et où les repères n’existent plus. Le shogunat lui-même est neutralisé, d’autant plus que la querelle de succession repart de plus belle avec la mort de Yoshihisa en 1489. L’indifférent Yoshimasa reprend le titre de shôgun brièvement, assez pour nommer son neveu Ashikaga Yoshitane, fils de Yoshimi, comme successeur. Il décède en 1490 en laissant Yoshitane affronter ses ennemis Hosokawa. En 1491, dans la province d’Izu, un aventurier connu comme Hôjô Soûn expulse la branche Ashikaga locale et prend le pouvoir en son nom propre, il ne cherche pas à légitimer son pouvoir ou à se mettre au service d’un autre. Par droit de conquête il se rend seul maître de sa province et de ses guerriers, conservant le produit de taxes et cherchant à étendre son pouvoir indépendant sur les provinces voisines. Il est considéré comme le premier Sengoku Daimyô, maître d’une principauté indépendante qui deviendra la norme dans la période qui s’ouvre, le Sengoku Jidai.

En France : Si le Japon connaît une descente dans l’anarchie féodale et les guerres civiles endémiques la France connaît le mouvement inverse avec les règnes de Charles VII et Louis XI. La seconde partie du règne de Charles VII est une marche vers la reconstruction du pays tandis que la Guerre de Cents Ans s’achève sur la victoire de Castillon en 1453. Le début du règne de Louis XI en 1461 est celui de « l’Universelle Aragne » en lutte contre les plus puissants des féodaux au premier rang desquels le duc de Bourgogne. La France voit la naissance d’une fiscalité royale, d’une armée permanente, intègre définitivement l’utilisation de l’artillerie. Les châteaux des seigneurs hostiles sont détruits tandis que la marche de plusieurs siècles vers la centralisation reprend. La guerre de Cents Ans a aussi le déclin militaire de la chevalerie, régulièrement défaite et massacrée durant les batailles de la guerre (Courtrai, Poitiers, Crécy, Azincourt). Au contraire du Japon où le samurai est toujours au coeur de la bataille et ne forme pas un groupe fermé la chevalerie européenne va évoluer et cesser d’être le fer de lance des batailles pour devenir une chevalerie d’honneur.

Le Sengoku Jidai, la période des provinces en guerre (1491-1573)

Détail d’un paravent illustrant la venue des navires Namban (Européens)

Le Sengoku Jidai est sans contexte la période de l’histoire japonaise la plus étudiée et la plus fantasmée. Les Japonais d’aujourd’hui connaissent l’histoire de ses personnages les plus emblématiques jusque dans le détail de leurs vie familiales. L’image générale de cette époque pour un amateur étranger est celle d’une période de guerre civile constante de tous contre tous. Dans les faits c’est exact puisqu’on assiste à une disparition rapide de l’autorité centrale au profit des Sengoku-Daimyôs qui imposent leur pouvoir et fondent non pas des seigneuries mais de véritables principautés ayant toutes les caractéristiques d’Etats indépendants. Dans ce grand morcellement, que reste-t-il de la dynastie Ashikaga? Contrairement aux provinces plus lointaines le Japon central reste encore un enjeu des familles les plus puissantes et reste morcellé entre domaines guerriers, villes disposant d’une autonomie locale, ligues paysannes et l’Ikko-Ikki qui s’implante aux porte des Kyôto en 1494. Les Hosokawa conservent l’ascendant dans un premier temps. Hosokawa Masamoto, vice-shôgun kanrei, est encore en mesure d’expulser le shôgun Ashikaga Yoshitane qui s’opposait à lui, pour le remplacer par Ashikaga Yoshizumi. Leur principal opposant sont désormais les Oûchi, qui ont supplanté leurs suzerains Yamana et lorsque Hosokawa Masamoto est assassiné en 1507, Oûchi Yoshioki restaure Ashikaga Yoshitane qui sera cependant finalement expulsé par les Hosokawa en 1521. Dans les années suivantes les Hosokawa entament leur déclin suite à une querelle de succession qui voient les prétendants passer sous la coupe de leurs vassaux les plus ambitieux, les Miyoshi. Dans les faits les prétendants Ashikaga ne sont plus que le jouet des ambitions rivales de leurs « protecteurs » qui connaissent un grand mouvement de remplacement, les Hosokawa perdent le contrôle du shôgunat en 1553 au profit des Miyoshi, les Oûchi sont remplacés par Môri Motonari en 1551 et ainsi de suite. La cour impériale se maintient mais, signe de son déclassement, elle ne dispose plus des fonds nécessaires aux rites de cour. En 1500, le corps de l’empereur défunt Go-Tsuchikamado reste exposé durant un mois faute de de moyens pour organiser ses funérailles, la même mésaventure se reproduit à la génération suivante.

Dans les provinces, loin du coeur des disputes politiques, les Sengoku Daimyôs construisent et étendent leur terres en toute impunité. Avant le Sengoku Jidai les terres d’un clan étaient souvent dispersées sur plusieurs provinces, ce sont désormais des domaines d’un seul tenant où celui qui gouverne est celui qui a la capacité militaire de contraindre (autrement le droit du plus fort). Ces nouveaux pouvoirs ne cherchent plus à se faire reconnaître ni de la cour ni du shôgunat et élaborent leurs réponses locales à l’anarchie. Ainsi les Imagawa de l’actuelle Shizuoka établissent de nouvelles lois locales dans le Imagawa Kana Mokuroku qui sert d’exemple : la vassalité du seigneur redevient très hiérarchisée et rationnalisée entre ashigaru (fantassins) et cavaliers, les terres sont systématiquement arpentées pour fournir des rentrées fiscales pour financer les guerres, l’efficacité est le maître mot. Ces principautés reposent souvent sur le charisme (le kiryô no jin) de leur fondateur, la plupart s’effondrent à la mort de celui-ci ou de son successeur, les familles en place depuis plus de 3 générations sont considérées comme stables. La période voit aussi un fort dynamisme commercial avec le développement des ports comme Hakata et Sakai qui se transforme en véritable république marchande comparée à Venise. Ces ports vont permettre l’enrichissement de certains clans et leur facilité à entrer en contact avec des nouveaux venus, les Portugais, qui arrivent à Tanegashima en 1443. L’arrivée des armes à feu apportées par les Portugais va accélerer les transformations des armées seigneuriales au profit de vaste corps d’armée disciplinés parmi lesquels les arquebusiers prendront place.

Tandis que les provinces périphériques élaborent leurs formes de gouvernement et concentrent de plus en plus de puissance, le Japon central voit l’atomisation croissante de l’autorité. Ashikaga Yoshiteru représente une dernière tentative d’affirmation de la dynastie shogunale qui s’achève par un coup de force des Miyoshi (eux-mêmes manipulés par leur vassal Matsunaga Hisahide) et de la mort violente du shôgun, qui termine de discréditer la dynastie et consacre sa faiblesse. Paradoxalement le Sengoku Jidai aparaît comme moins anarchique que le XVe siècle japonais, les guerres civiles précédentes étaient de petits conflits endémiques, toujours renaissants et confus. Les guerres entres principautés du Sengoku Jidai opposent de véritables Etats organisés et disciplinés disposant de territoire bien définis, seule la région de Kyôto restant victime de l’anarchie et du morcellement politique. A partir de la décennie 1560 ce seront les daimyôs des provinces éloignées du centre qui viendront imposer leur autorité fondée sur la force contre les anciens clans puissants et les autonomies locales. L’ancien pouvoir, vidé de sens, disparaît. En 1568, le seigneur d’Owari et Mino, Oda Nobunaga, prend sous sa protection le shôgun Ashikaga Yoshiaki et occupe Kyôto, il y met en place les méthodes simples et brutales des provinces qui permettent de restaurer l’ordre. Quelques années plus tard, coupable d’avoir conspiré contre Nobunaga, Yoshiaki est déposé en 1573 et jamais remplacé, marquant la fin de la dynastie shogunale tandis que le Japon entame son long chemin vers la réunification.

En France : La longue période de division du Japon durant le Sengoku Jidai correspond à plusieurs périodes de l’histoire de France bien distinctes. De Louis XII à Charles IX, des guerres d’Italie aux lendemains de la Saint-Barthélémy, la France a connu de nombreuses modifications. Les guerres d’Italie voient l’arrivée en France de la Renaissance italienne et le passage progressif à l’époque moderne, le Japon connaît lui-aussi un fort développement des arts sous le règne de Yoshimasa (culture d’Higashiyama et successeurs) mais cette culture est bien loin d’égaler la richesse de la culture humanistes qui se développe. La France connaît sa période de guerres civiles intenses avec les guerres de religion qui voient mais on ne voit pas en France de disparition totale de l’autorité royale ou de création de principautés indépendantes. Les guerres de religion ont cependant sans doute joué un rôle dans l’absence de contact direct entre la France et le Japon. Les Japonais connaissent directement les Portugais, les Espagnols, l’Italie par l’intermédiaire des Jésuites. Ils connaitront bientôt les Anglais et les Hollandais mais les Français sont les grands absents de cette première rencontre. Le Japon est pourtant connu en France par grâce aux Jésuites et Montaigne est le premier à parler de l’archipel pour le présenter comme un miroir inversé de l’Europe, une idée qui restera bien ancrée pendant des siècles et trouve encore des échos aujourd’hui dans l’idée même de cet article de comparer les époques japonaises et françaises.

Epilogue : la période Azuchi-Momoyama (1573-1600)

Représentation au XIXe siècle de l’incident d’Honnô-ji et de la mort d’Oda Nobunaga
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1582, que s’est-il passé à Honnô-ji?
1582, que s’est-il passé à Honnô-ji?Le soir du 21 juin 1582 à Kyôto se déroula un des évènements les plus marquants de l'histoire du Japon : l’attaque surprise menée par le vassal Akechi Mitsuhide contre son seigneur Oda Nobunaga, un des unificateurs du Japon. Cet évènement a modifié l’histoire du Japon en profondeur mais n’a jamais été réellement expliqué, il continue à provoquer mille théories et spéculations.

La période Azuchi-Momoyama peut porter à confusion, elle ne fait pas partie de la période Muromachi puisqu’elle débute avec la fin de la dynastie Ashikaga mais elle est fait partie du Sengoku Jidai puisqu’elle en est la continuation logique. La période suivante d’Edo ne débutera qu’en 1600 avec la victoire finale des Tokugawa à la bataille de Sekigahara. Son nom indique sa nature, il s’agit des périodes où Oda Nobunaga (bâtisseur du château d’Azuchi) et Toyotomi Hideyoshi (bâtisseur de celui de Fushimi à Momoyama) établirent temporairement leur pouvoir sur le Japon des provinces en guerre. Une fois consacrée la disparition des anciens repères et des institutions des Ashikaga ce fut la période d’une nouvelle concentration des pouvoirs dans les mains des principales puissances militaires de leur temps dans le but avoué de réunifié le Japon sur de nouvelles bases. Oda Nobunaga bénéficia d’une hégémonie qui ne transforma pas en pouvoir institutionnalisé avant la mort de Nobunaga lors de l’incident de Honnô-ji en 1582. Toyotomi Hideyoshi (alors Hashiba Hideyoshi), un des généraux de Nobunaga, fut par biens des côtés le continuateur des politiques et des pratiques de Nobunaga. Ce fut lui qui mena les dernières guerres concluent avec la chute du château d’Odawara en 1590 et la destruction du clan Hôjô (qui, ironie de l’histoire avait été le premier à s’établir comme daimyô indépendant). Dans le cadre de l’ancienne cour impériale et sous le titre de Kampaku (régent impérial), Hideyoshi mena les premières politiques unificatrices qui allaient jeter les bases de la période Edo : mainmise des samurais sur toute la société, retour des paysans sur leurs terres, retour à un ordre social strict avec la chasse aux sabres, premières mesures anti-chrétiennes, premières mesures pour limiter l’indépendance des daimyôs (par la livraison d’otages).

Le changement le plus net durant cette période est la mise en ordre de la société et l’élimination des autonomies locales non guerrières. Les cités marchanes comme Sakai sont mises au pas et les ligues paysannes, comme celle réunissant les habitants de la province de Kôga sont anéanties. C’est surtout la guerre sans pitié d’Oda Nobunaga contre l’Ikko-Ikki, qui avait dominé le Japon central pendant presque un siècle, qui marque l’entrée dans une société désormais dominée entièrement et uniquement par les guerriers. Le Japon entier est désormais divisé en domaines d’un seul tenant appartenant en propre à un clan qui dispose de l’autonomie et de l’autorité sur ses habitants. Seule la cour et l’empereur reste des repères non-guerriers mais ils sont désormais entièrement dépendants de la générosité du protecteur du moment. Ce changement se voit le plus dans le Japon central, autour de Kyôto, qui était resté plus longtemps que les provinces morcellé et en proie aux conflits, il devient le nouveau centre de pouvoir des Oda puis des Toyotomi avant d’être finalement délaissé au profit de la ville nouvelle d’Edo dans le Kantô (il faudra cependant presque un siècle à Edo pour devenir aussi riche et importante qu’Ôsaka). Les presque 30 années d’Azuchi-Momoyama font la transition entre le chaos de Muromachi et l’ordre d’Edo.

En France : la même période en France correspond aux règnes d’Henri III et Henri IV et donc le passage de la dynastie Valois à la dynastie Bourbon. C’est aussi la période finale des guerres de religion. Avec ses propres caractéristiques c’est aussi une période de transition entre deux époques qui allait jeter les bases, par la reconquête du royaume, de l’absolutisme des Bourbons.

En conclusion la période Muromachi est sans doute une des périodes les plus complexes à étudier pour l’histoire japonaise. C’est le « second Moyen-âge » qui comme en France avec la Guerre de Cents Ans, laissa une image de dévastations et de divisions et de guerres constantes. Dans sa partie finale du Sengoku Jidai ce fut aussi le laboratoire où s’élabora l’époque moderne d’Edo comme la France du XVIe siècle qui par la Renaissance et la Réforme passa à une autre société.

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